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ENTRETIEN

Miguel Nocilelis: L’homme aux multiples connections

Publié en octobre 2005

MIGUEL BOYAYANSommité mondiale en neurosciences, l’infatigable Miguel Nicolelis, pauliste vivant aux États-Unis depuis plus de 15 ans, se prépare à profiter de sa première année sabbatique.Ce sera une sacrée année et les premiers mois sont déjà programmés. Tout d’abord passer quelques jours à Natal sur la côte, rester quelques jours à Lausanne en Suisse et ensuite visiter rapidement São Paulo. Quand son foyer lui manquera, il retournera en Caroline du Nord, à l’université de Duke, où il dirige un laboratoire et une équipe de plus de 30 personnes pour un budget d’une dizaine de millions de dollars.Personne ne croit un instant que Nicolelis voyage pour le plaisir, bien que son séjour à São Paulo soit toujours une opportunité pour visiter ses parents et si possible voir un match en direct de son équipe Palmeiras, une de ses passions. À 45 ans, il a décidé de prendre une année sabbatique pour consacrer plus de temps à ses projets, en particulier à la construction de l’Institut de Neurosciences de Natal. “Je serai en transit entre les États-Unis, le Brésil et la Suisse”, déclare le chercheur, père de trois enfants et marié à Laura, médecin, qui gère administrativement les initiatives de son mari. Au pays des horloges et du chocolat, le brésilien va créer un nouveau centre de neurosciences, à la demande des helvétiques.

Dans cet entretien concédé lors d’un récent passage à São Paulo, Nicolelis parle du début de sa carrière au Brésil, de son départ aux États-Unis et de l’avancée de ses recherches qui ont montré la voie pour la création d’interfaces modernes entre le cerveau et la machine. Dans un futur proche, ces dispositifs mus par des signaux émis par le propre cerveau du patient, permettront peut-être aux personnes handicapées de se déplacer à l’aide de robots. “Nous voulons que se soit un brésilien qui bénéficie le premier de cette technologie”, déclare-t-il.

Quand avez-vous pensé à devenir chercheur?
Après avoir conclu ma troisième année de médecine à la Faculté de Médecine de l’Université de São Paulo (FM/USP), où j’étais directeur sportif d’un club d’étudiants. Je voulais faire quelque chose qui soit différent de la médecine traditionnelle. J’aimais et j’aime encore la médecine mais l’aspect clinique quotidien ne m’intéressait pas autant que je l’avais imaginé. J’ai alors commencé à essayer de trouver un travail de recherche. J’ai parlé au professeur César Timo-Iaria (neurophysiologiste qui travaillait à l’Institut de Sciences Biomédicales (ICB) de l’USP), décédé récemment et qui fut mon guide. J’ai sollicité une bourse d’initiation en sciences auprès de la FAPESP pour travailler dans l’informatique. C’était en 1982 et la première génération de micro ordinateurs arrivait au Brésil. Je me suis intéressé à l’épidémiologie à l’aide de modèles mathématiques d’interaction bactérienne. À cette époque je comparais déjà le cerveau à un grand ordinateur. Plus j’étudiais l’informatique, plus je me rendais compte que le plus intéressant était l’étude du cerveau. Quand j’ai terminé la faculté, en 1984, j’ai été l’un des deux étudiants de mon groupe à ne pas vouloir faire l’examen d’interne. J’ai été faire un doctorat en droit.

De quoi s’agissait-il?
C’était une thèse étrange. La moitié concernait un projet informatique d’analyses de connections neurales. À la fin de mon doctorat, je suis arrivé à la conclusion que la neuroscience vivait un dilemme. On ne pouvait plus examiner les neurones un par un, il fallait les examiner ensemble simultanément. C’est l’impression que j’ai eu en lisant l’ensemble des articles scientifiques dans ce domaine. L’avantage d’être au Brésil c’était que, malgré les difficultés que nous avions pour réaliser des expériences, on pouvait lire énormément, on avait du temps pour cela.

Qu’avez-vous fait ensuite?
J’ai terminé ma thèse en 1988 et j’ai commencé à chercher à travers le monde quelqu’un ayant des idées identiques aux miennes. Après m’être entretenu avec le docteur César, j’ai commencé à écrire à de nombreuses personnes. Je pense avoir reçu environ 40 lettres de rejet. C’était alors la norme.Un beau jour, j’ai découvert deux propositions intéressantes dans la revue Sciences. L’une émanait de Gordon Shepherd de l’université de Yale, et l’autre de John Chapin, de l’Université Hahnemann. Les deux m’ont accepté, mais je suis allé à Hahnemann.Yale voulait que je fasse quelque chose de plus traditionnel, c’était intéressant mais ce n’était pas ce que j’avais à l’esprit. John, d’Hahnemann, une petite université de Philadelphie,avait eu la même idée que moi. Il était arrivé à la conclusion que la meilleure voie était d’enregistrer des centaines de cellules nerveuses en même temps. John m’a appelé pour un entretien et j’y suis allé. En fin de journée, il m’a proposé un post-doctorat à l’université.Trois mois plus tard, je suis allé à Philadelphie. J’ai quitté Hahnemann un an plus tard quand cette université a été rachetée et a changé de profil. Elle fait désormais partie du MCP (Medical College of Pennsylvania- Hahnemann University). Cependant, durant une certaine période, elle a énormément investi en neurosciences et injecté de grosses sommes dans ce domaine.

Comment était votre vie à Hahnemann?
Pendant 6 mois j’ai vécu sans ma famille restée au Brésil, ma femme Laura et mon premier fils Pedro âgé de 6 mois. Je n’avais en poche qu’une bourse universitaire de la FAPESP (je n’ai été embauché par l’université que plus tard). C’était une folie. Je suis arrivé seul dans un monde différent et j’étais en train d’apprendre l’anglais. Mais j’ai toujours été bien traité. Le fait d’être allé dans un endroit moins important que Yale ou Harvard fut une bonne chose. Il y avait moins de pression et ce n’était pas l’endroit où l’on exigerait immédiatement des résultats importants. Mais pour moi, l’échec n’était pas envisageable. Il fallait que ça marche, ou je n’aurais jamais aucune chance de faire ce que voulais au Brésil. C’était tout ou rien.

L’ambiance dans laquelle se déroulaient vos recherches était bonne?
C’était un paradis. John m’a ouvert les portes d’un laboratoire, qui était déjà l’un des centres de pointe mondial en matière de neurophysiologie, et il m’a dit “C’est le tien”. Il m’a donné une Ferrari et m’a dit “apprend à conduire”. En Amérique c’est commeça. Le chef n’est pas derrière vous toute la journée. Il veut des résultats, mais la liberté est totale. Il vous donne les moyens, vous donne tout, mais la marche à suivre est la suivante: “débrouillez-vous mon ami”. Et c’est exactement ce qu’il a fait. Je ne peux travailler que de cette manière, en toute liberté. J’avais également cela au Brésil dans le laboratoire du docteur César mais à l’USP ce n’était pas possible à cette époque.

Pourquoi?
Les relations étaient trop hiérarchiques, trop rigides. J’ai eu un chef en pathologie à l’USP qui était un type très dur. Il fallait faire à sa manière ou s’en aller. Il n’y avait pas d’autres alternatives. On ne pouvait rien remettre en cause. En Amérique, un élève de la High School (enseignement secondaire) remet en question ce que je dis, et il a raison de le faire. Ce n’est pas parce que je dis une chose qu’il s’agit d’une vérité absolue. Ici on ne peut pas contredire le chef. C’est Dieu.Cette attitude tue la science. Ce n’est pas le manque d’argent qui tue la science. Celui qui mène des recherches et qui n’arrive pas à obtenir une certaine autonomie deviendra technicien. Il ne deviendra pas chercheur en chef. À Hahnemann j’ai également appris à gérer mon temps. Je devais partager ma journée entre les expériences et la lecture. Je peux affirmer avoir suivi durant trois ans un cours en neurosciences à Hahnemann comme il n’aurait pas été possible de le faire ailleurs. Tout était là: articles scientifiques, livres et Internet qui commençait à apparaître. Je pense ne pas avoir autant lu de ma vie qu’entre 1989 et 1993.

Qu’avez-vous appris durant cette période?
Je savais tout ce qui se passait en matière de neurosciences. J’ai connu toutes les personnes d’avant garde dans ce domaine. C’est là que j’ai découvert ce qu’il y avait au-dessus des nuages. Ceci est le grand problème de la science. L’objectif n’est pas d’arriver aux nuages, mais d’aller au-delà, voir l’horizon.Découvrir quelle est la question fondamentale qui doit être posée dans votre domaine. Ceci est très difficile. J’ai mis quatre ou cinq ans pour me faire une idée.

Et qu’elle fut votre idée?
Je voulais comprendre les lois physiologiques qui régissent l’interaction entre les grandes populations de neurones. Si nous comprenons cela, nous comprenons tout. Nous pourrons comprendre comment le cerveau fonctionne, expliquer la conscience et même comment les maladies neurologiques détruisent cette notion. Ceci est le Saint Graal de la neuroscience. Je pense qu’aujourd’hui nous sommes à la veille de créer une théorie unificatrice qui réunisse tout cela sur une seule base mécaniciste.

Comment avez-vous quitté Hahnemann pour l’Université de Duke?
Un jour, le chef d’un nouveau département de neurobiologie de Duke, Dale Purvis, est apparu à Hahnemann. Il était déjà fameux et je le connaissais de réputation. Dale avait entendu parler de mon travail car j’avais donné une conférence, une de mes premières, et parce qu’un de ses grands amis connaissait un des professeurs de Hahnemann qui travaillait avec moi. Il est venu donner une conférence et a souhaité me rencontrer. À ma grande surprise, il est resté trois heures avec moi, regardant mes expériences.Un mois plus tard, il m’a invité pour faire une présentation à l’Université de Duke. Je n’avais jamais donné de conférence hors de congrès, de ceux dans lesquels vous êtes invités à parler. Cela m’a semblé excellent. J’ai donc fait ma présentation à Duke et j’ai discuté toute la journée avec ce professeur.

A cette époque, parliez-vous déjà du football brésilien dans vos conférences?
Oui, mais nous n’avions pas encore gagné la coupe du monde de 1994. J’ai fait ma présentation et j’ai discuté toute la journée avec de nombreux professeurs du département. Mon dernier entretien fut avec Dale. Il m’a alors dit que tous avaient aimé ma présentation et qu’il avait regroupé les impressions de chacun. J’ai trouvé cela très étrange.Mais Dale a poursuivi en déclarant que les impressions étaient excellentes et il m’a offert un emploi.

Il s’agissait d’un processus d’évaluation?
Oui. C’est ce qu’ils appellent “job talk” ou “job interview”.Mais ils ne m’en avaient rien dit de peur que je ne devienne trop nerveux ou que j’essaye de les impressionner durant l’entretien. Ils voulaient me voir au naturel. En fin de journée, j’avais une offre d’emploi en poche dans un des plus grands départements de recherche du pays et confronté à des choses qui m’étaient jusqu’alors inconnues. Par exemple, quand vous obtenez un emploi aux États-Unis, ils vous donnent des fonds pour créer votre propre laboratoire. Une quantité d’argent que je n’avais jamais vu dans ma vie et ils vous soutiennent financièrement durant des années. Ils payent votre déménagement et tout ce qui est nécessaire à votre installation.

Ils investissent beaucoup dans la personne.
De manière incroyable. Ils sélectionnent parfaitement les personnes. Ils n’embauchent pas par concours. Il n’y a pas cet aspect jury de soutenance. Ils recherchent à travers le pays la personne qui s’encadre parfaitement avec ce qu’ils veulent. Ceci se fait en examinant le curriculum et la production scientifique du candidat, ils demandent également des lettres de recommandation de personnes interagissant avec le candidat et bien sûr à travers un entretien. C’est ainsi que cela fonctionne. D’ailleurs cela fonctionne très bien. Quand je suis arrivé à Duke avec Laura, qui est immédiatement devenue manager de laboratoire, nous n’avions qu’un bureau et des salles vides ainsi que beaucoup d’argent destiné aux équipements. Rien de plus. J’aime dire que monter un laboratoire c’est comme créer une boulangerie. Vous êtes un homme d’affaire. Vous devez tout faire, partir à la recherche d’étudiants, d’universitaires, de techniciens, d’équipement, d’animaux de laboratoire et obtenir des fonds. L’université investit en vous, vous prête le nécessaire, mais veut un retour. La pression est très forte. Je n’en avais aucune idée, au début j’ai souffert. À Hahnemann, j’étais dans un environnement presque familial avec six personnes travaillant dans mon laboratoire.

Comment s’effectuait cette pression?
Vous passez six ans à la loupe étant évalué continuellement. Passé ce délai vous restez ou vous êtes renvoyés.

Il n’y a pas d’exigences en terme de publication
d’articles scientifiques?
Si, bien sûr ils demandent des publications. Ils vous demandent toujours ce que vous êtes en train de faire et quelles sont vos idées. Vous participez également de manière routinière à des séminaires pour l’université. Quand je suis arrivé à Duke, je me sentais tel un martien. Les gens me demandaient: “Vous avez étudié à l’Université de São Paulo? Ça se trouve à quel endroit de la Californie ? Près de San José, Santa Barbara ? C’est où São Paulo?”. Je leur répondais que c’était plus au sud. C’est vrai, j’ai du me confronter à cela.

C’est à Duke qu’ont commencés les implants d’électrodes sur des animaux?
— Non, tout d’abord à Hahnemann.Mon idée était de développer une technique chirurgicale et une méthode qui permettent dès le début l’enregistrement de multiples zones du cerveau. J’ai tout d’abord fait cela avec des souris. Comme l’espace dans la tête de l’animal est très réduit, j’ai dû créer des techniques pour installer de multiples connecteurs sur les rongeurs.A cette époque les connecteurs étaient grands. Aujourd’hui nous avons des microconnecteurs. Quand j’ai quitté Hahnemann,j’avais déjà mené des expériences,décrites dans un article publié dans la revue Sciences.Mais c’est à Duke, après 1995, quand j’ai publié mon deuxième article dans cette revue,que mon travail a explosé. Dans cet article nous présentions pour la première fois l’enregistrement total d’une voie neurale sensorielle, depuis le premier neurone dans le ganglion trigéminal jusqu’au cortex. Personne n’avait jamais vu cette image. C’est comme orienter un télescope vers une galaxie qui n’a jamais été observée.

Quelle a été la répercussion de ce travail?
— Je pense que jusqu’à aujourd’hui, c’est mon travail le plus cité dans la littérature scientifique. Ce fut une révolution. Il a montré que la dynamique du circuit cérébral dans son ensemble ne pouvait pas être prévue par les enregistrements d’une seule région et qu’en réalité tous les composants du circuit contiennent les informations des autres structures. C’est à dire que toutes les structures sont connectées avec de nombreuses fibres.Une information qui apparaît dans une structure est rapidement disséminée vers les autres du circuit.Au lieu d’être un processus hiérarchique où chaque structure développe une fonction, il s’agit d’un processus partagé. Toutes les structures ont des fonctions partagées. C’est ce travail qui m’a ouvert les portes.Evidemment,quand on fait une découverte de cette importance, la moitié de la neuroscience affirme que c’est absurde.

Et l’autre moitié a trouvé cela sensationnel.
L’autre moitié n’en est pas revenue et a commencé à investir dans le domaine. Mais ce fut une période très difficile.Mon premier étudiant au laboratoire de Duke était un américain, fils de pakistanais,Asif Ghazanfar. En plaisantant, nous appelions notre laboratoire de laboratoire de nulle part, car le directeur de recherche était brésilien et l’étudiant était pakistanais (aujourd’hui plus de trente personnes travaillent dans le laboratoire de Nicolelis, parmi lesquelles 8 de nationalité brésilienne). Mais Asif, qui était un gamin à l’époque et qui est aujourd’hui professeur à Princeton, a cru à ce rêve. Il m’a beaucoup aidé. Notre production a été grande. Mais, en 1997, je me suis aperçu qu’il ne fallait pas en rester uniquement au domaine tactile et sensoriel qui est ma spécialité. Pour montrer que ce concept de comment le cerveau fonctionne était général et fondamental, nous devions travailler dans d’autres domaines.Nous avions besoin d’une démonstration visuelle et concrète de cette idée.Nous avons alors crée une interface cerveau/machine.

À quoi pensiez-vous exactement?
À ce moment là, je ne savais pas encore que ce travail allait déboucher sur une éventuelle thérapie clinique. On ne pouvait pas le prévoir. Ce que je voulais c’était démontrer qu’il était possible de lire les signaux électriques du cerveau, d’extraire un code moteur et d’utiliser ce signal pour contrôler un bras mécanique qui reproduirait le mouvement fait par l’animal. C’était cela le concept à démontrer. Pour en revenir à Hahnemann, toujours avec John Chapin, quand nous avons réalisé la première expérience avec des souris, nous nous sommes aperçus que nous étions en présence de quelque chose de gigantesque, beaucoup plus grand que la simple démonstration d’une théorie.Nous ouvrions peut-être réellement une nouvelle porte, et ce fut le cas. J’ai aussitôt réalisé le premier travail avec des singes à Duke. Ces animaux ont réussi à contrôler un bras mécanique grâce à une interface cerveau/machine. C’est alors que la chose a réellement explosé. Il y avait un potentiel non seulement en recherche de base, qui continue à être un domaine sensible, mais également en termes d’applications cliniques.

Quelles sont les perspectives de l’application de l’interface cerveau/machine sur l’homme?
Il y a deux ans, nous avons testé l’interface sur 11 individus alors qu’ils se soumettaient à une chirurgie destinée à soulager les symptômes de la maladie de Parkinson. Elle a bien fonctionné. Nous implantons temporairement 32 microélectrodes dans une région du cerveau et nous captons l’activité nécessaire pour mouvoir une prothèse.Mais il y a de nombreuses possibilités d’application. Nous devons investir simultanément dans de nombreuses directions et davantage dans la recherche de base.Après avoir démontré le potentiel de cet abordage, différents groupes de recherches américains ont commencé à travailler dans ce domaine.Mais certaines personnes ne pensent déjà qu’à gagner de l’argent et c’est une attitude qui m’horripile. Il y a deux ou trois entreprises qui déclarent ouvertement qu’il n’est plus nécessaire de mener des recherches et qu’il suffit de poser l’implant, avec les fils et le reste, sur les personnes. Ceci est une folie. Il y a encore de nombreuses questions sans réponses.Comment le cerveau va-t-il réagir à un implant durant des années? A titre d’exemple, nous avons aux États-Unis, deux singes de nuit (Aotus trivirgatus)qui ont un implant depuis quatre ans. Les animaux se portent bien et l’implant fonctionne encore.Nous allons publier un travail sur cette expérience.

Un des plus grands problèmes de l’implant cerveau/machine est-il encore de miniaturiser tous ses composants?
Oui, mais nous avons miniaturisé une bonne partie du matériel utilisé durant la première expérience sur des êtres humains. Maintenant presque tout tient sur une puce, une plaque plus petite qu’une carte de crédit que, théoriquement dans l’avenir, le patient portera à la ceinture, comme s’il s’agissait d’un portable.Nous sommes actuellement en train d’installer une série d’équipement sur des singes pour une durée de 6 mois. Il ne s’agira peut-être pas de la version définitive de l’interface qui sera utilisée sur des humains, mais elle s’en rapproche beaucoup.Maintenant tout est wireless, sans fils. Les signaux cérébraux captés seront transmis par onde radio. Tout va vers cette plaque qui envoie les signaux, tel un portable, vers les robots qui se trouvent à côté du patient. En outre, nous avons également commencé à tester un exosquelette, il s’agit d’une veste en métal que nous mettons sur un singe pour qu’il se déplace sur un tapis roulant.

Qu’est-ce que ce projet d’exosquelette?
Il s’agit d’un vêtement complet, couvrant le corps, qui serait porté par la personne handicapée. Les exosquelettes existent déjà, mais ils sont encore très lourds et complexes et personne n’a encore jamais pensé à les contrôler grâce à des signaux émanant du cerveau. En réalité, ce qui existe déjà c’est un robot qui marche, mais qui ne tourne pas ni ne s’arrête quand vous le voulez. Par exemple, une personne tétraplégique entre dans un appareil mais c’est lui qui marche. Mon idée est d’adapter ce robot, créé à l’origine pour être utilisé sur Mars, où un astronaute n’aurait pas les forces nécessaires pour marcher en fonction de la fatigue due au voyage. Personne ne doute du fait que nous réussirons à obtenir les signaux cérébraux nécessaires pour contrôler les articulations de ce robot. Ce que personne ne sait, c’est comment nous allons maintenir cette personne dans cet exosquelette. En effet, quand le robot marche l’équilibre est perturbé et il n’arrive plus à maintenir la posture debout qu’il a à l’arrêt. Ceci est un grand défi en matière de contrôle, un problème d’ingénierie. Dans cette situation, le cerveau va devoir également fournir des signaux d’équilibre au robot. Personne n’a jamais fait cela.

La personne doit réapprendre à marcher, mais par le biais du robot?
Exactement.Et le robot doit également réapprendre. Il faudra créer une ingénierie adaptative, des modèles adaptatifs qui apprendront comme un enfant. C’est l’idée à suivre. C’est ceci qui m’a poussé à discuter avec des chercheurs suisses et japonais, là où se trouvent les dieux de la robotique dans certains domaines. C’est également ceci qui m’a donné l’idée de créer un réseau international d’instituts de neurosciences, ayant son siège en Suisse, et duquel fera également partie le projet de Natal. La neuroscience s’est tellement développée qu’elle se trouve dans la même situation que la physique il y a quarante ans. Il est impossible de faire des découvertes d’un énorme impact à un seul endroit, nous avons besoin d’un groupe de personnes dans les spécialités les plus diverses, et venant de partout.

Au fait, comment vous est venue l’idée de l’institut de Neurosciences de Natal?
Cette idée a été lancée en 2002 par trois brésiliens, moi-même, Sidarta Ribeiro, de mon équipe à la Duke, et Cláudio Melo de l’Oregon Health and Science University. Nous sommes arrivés à la conclusion que le Brésil devait investir en sciences de pointe, sous un modèle différent, plus souple et accompagné d’une vision sociale.Le modèle universitaire de recherche brésilien est traditionnel, compliqué et fait face à de nombreux problèmes.Nous voulons créer une structure identique aux instituts Max Planck, en Allemagne, qui forment un réseau d’instituts à travers leur pays dans des domaines vitaux.

N’est-ce pas une idée mégalomane?
Si, sans aucun doute, mais ma grandmère me disait toujours, et je le répéterai jusqu’à ma mort, que rêver petit et rêver grand prennent autant de temps. Cependant, le résultat du petit rêve est infime comparé à celui du grand rêve. C’est pour cela qu’il vaut mieux rêver en grand. Je n’ai pas l’ambition de concrétiser ce réseau en deux ou trois ans. C’est un projet qui concerne une génération et qui en est maintenant à ses débuts avec l’Institut de Natal. Ce modèle n’existe nulle part. La Science peut être un agent transformateur en termes sociaux, éducationnels et de prestation de services cliniques. Le cerveau concerne également le sport, la science, l’art, c’est une chose révolutionnaire. Cette vision n’est pas seulement la mienne, elle est partagée par d’autres personnes dans d’autres pays qui ont commencé à percevoir cette idée comme étant fantastique. C’est pour cela qu’aujourd’hui la plupart des fonds importants destinés au projet de Natal proviennent de l’étranger.

De quelles ressources disposez-vous actuellement?
Tout d’abord, nous recevons quelques fonds du gouvernement fédéral, provenant d’accords avec différents ministères pour un montant compris entre 4,5 millions et 5,5 millions de réaux.Une partie de ces ressources est déjà à Natal, et nous espérons bientôt en recevoir une autre partie.Nous avons également réalisé un grand partenariat avec l’Hôpital Syro-libanais de São Paulo qui intégrera ce réseau international d’instituts de neurosciences. Cet hôpital sera le centre clinique par excellence du réseau et, en contrepartie, fera don d’un million de dollars destiné à la partie sociale du projet de Natal.Nous avons également réussi à obtenir des contrats de recherche pour le Brésil, aux États-Unis, pour un montant d’environ 2 millions de dollars pour les deux ou trois prochaines années. Il y a quelques temps, nous avons réalisé une vente aux enchères caritative d’oeuvres d’art à São Paulo et en une seule nuit nous avons recueilli 350 mille réaux. Quand j’ai présenté le projet de Natal en Suisse, ils m’ont fait la proposition suivante. Si je créais un institut de neuroingénierie à Lausanne et que je choisisse d’établir le siège du réseau international de neurosciences chez eux, ils m’aideraient à obtenir 6 millions de dollars pour le projet de Natal. J’ai accepté. Jusqu’à présent je pense que nous avons atteint la somme totale de 10 millions de réaux.

Est-ce que tout est réglé avec le terrain à Macaíba, aux alentours de Natal, où fonctionnera le siège de l’institut?
Oui et nous avons déjà un autre terrain, offert par la mairie de Macaíba, où nous allons construire l’école et le centre de santé mentale, les deux liés à l’institut. Mais en attendant de commencer les travaux du siège définitif du projet, au côté duquel fonctionnera également un complexe sportif, nous n’en restons pas là. Nous avons décidé de louer un bâtiment à Natal qui abritera les premiers laboratoires de l’institut et également le premier volet social de notre projet, qui se traduira sous la forme de cours d’éducation scientifique destinés aux jeunes. Sidarta est en train de s’installer à Natal pour commencer à s’occuper de l’institut.

Quel sera le rôle de Natal et du Brésil dans ce réseau de recherches?
Je veux réaliser ici la partie finale des tests cliniques, avec le soutien de l’Université de Duke.Pourquoi ici? Dès que le projet de Natal a commencé à se mettre en route, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il nous faudrait un centre clinique pour travailler avec ce réseau international. Bien que l’Université de Duke possède un important centre clinique, nous voudrions réaliser la recherche clinique au Brésil.Nous voulons créer l’événement ici. C’est pour cela que nous avons élaboré un partenariat avec l’hôpital Syro-libanais. Nous voulons qu’un brésilien soit le premier être humain à bénéficier de cette technologie, au point de marcher à nouveau ou de bouger les bras.

Dans combien de temps cela sera-t-il possible?
C’est difficile à prévoir, mais nous pensons avoir les conditions de le faire d’ici trois ans. Il ne faut pas écarter l’hypothèse que quelqu’un réussisse à le faire avant nous, car parfois des découvertes révolutionnaires apparaissent soudainement. Mais c’est notre échéance. L’important est d’obtenir un bénéfice réel durant les tests cliniques. Je veux que les premiers patients puissent au moins sentir une restauration motrice et effectuer quelques tâches. Un tétraplégique, par exemple, utiliserait un robot pour prendre un verre ou une fourchette. Personne ne va quitter son lit et se mettre à marcher instantanément.

L’Institut de Natal sera ouvert à la participation de chercheurs travaillant dans des universités brésiliennes?
L’institut est un projet privé mais ouvert à la collaboration de tout le monde. Je suis très sollicité par une nouvelle génération de neuroscientifiques. Je reçois des courriels de tout le Brésil.Mais la vieille génération de scientifiques brésiliens est très féodale. Elle pense que les territoires sont impénétrables. Chacun possède son fief et ne veut pas que d’autres fiefs apparaissent car il y aura trop de compétition.Voir que cela existe toujours au Brésil a été pour moi une grande déception. Je n’ai besoin d’aucun fief au Brésil. Cela n’a jamais été mon intention. Je n’ai jamais voulu disputer l’obtention de fonds avec des chercheurs brésiliens au CNPq, à la FAPESP ou à la Finep, en aucune manière.

Pensez-vous que ceci fut le point dominant de la réaction à l’encontre de votre projet de Natal?
Il y a eu une crainte totalement exagérée, principalement au début du projet. Ma grande déception a été de voir que certaines personnes occupant de hautes fonctions dans la hiérarchie scientifique brésilienne avaient une mentalité étroite. C’est la nature humaine et cela ne m’a jamais influencé. Mais il y a également eu les réactions inverses de certaines personnes qui ont été enthousiastes à mon égard.

Quelles sont les réactions aujourd’hui?
Je pense que les gens n’ont pas grand chose à dire. Au début ils pensaient que l’institut de Natal était une très belle utopie et qu’elle tomberait à l’eau quand j’aurais goûté à la réalité brésilienne. Cela n’a pas été le cas.Mes conceptions sont toujours les mêmes depuis l’époque où je suis parti aux États-Unis: échouer est inconcevable. Cela peut prendre 20 ans. Je n’ai jamais dit que je ferai cela en deux, trois ou quatre ans, mais le mot désister ne fait pas partie de mon vocabulaire.