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FLÈCHES ET LANCES PRÉHISTORIQUES

Pointes d’un passé lointain

Datés de près de 10 000 ans, des projectiles en pierre découverts dans l’état de São Paulo présentent un style différent de celui des objets préhistoriques rencontrés dans le sud du Brésil

Publié en Avril 2012

Les pointes lithiques de flèche ou de lance de la préhistoire brésilienne se concentrent sur le territoire qui va de l’état du Rio Grande do Sul à la région de Rio Claro, dans l’état de São Paulo. Indépendamment de leur lieu d’origine et de leur âge (près de 500 ans, juste avant l’arrivée du colonisateur européen, ou 10 000 ans auparavant), tous les projectiles en pierre découverts dans cette vaste zone sont généralement considérés comme appartenant à la tradition Umbu, une culture archéologique associée à d’anciens chasseurs- cueilleurs. Néanmoins, une étude comparée des caractéristiques morphologiques (physiques) de plus de 1000 pointes provenant des trois états brésiliens du Sud et de celui de São Paulo va à l’encontre de cette classification jugée trop simpliste; elle montre que les projectiles trouvés dans l’état de São Paulo sont différents de ceux trouvés dans la partie plus méridionale du pays.

La plupart des pointes découvertes dans les environs de Rio Claro (il existe une grande quantité de ces objets dans la province de l’état de São Paulo) possède un pédoncule – manche ou tige située de l’autre côté de la surface coupante – aux contours en forme de V, plus grand et plus pointu que celui des pièces rencontrées dans le sud, et plus particulièrement dans l’état du RioGrande do Sul. Cette partie des projectiles de la zone australe du pays tend à présenter un aspect ‘fourchu’ qui évoque la queue d’un petit poisson. À São Paulo, il n’y a pas de pointes de ce type. D’après l’archéologue Mercedes Okumura du Musée d’Archéologie et d’Ethnologie de l’Université de São Paulo (MAE-USP), « la fonction des pointes était la même dans les deux régions, à savoir une arme de chasse ». Auteur de l’étude, Mercedes Okumura a bénéficié d’une bourse postdoctorale du Conseil National de Développement Scientifique et Technologique (CNPq) au début de ses recherches et aujourd’hui elle reçoit le soutien de la FAPESP. Elle pense, cependant, « que les formes du pédoncule peuvent être interprétées comme des marqueurs culturels, liés à des groupes ou à des tribus distinctes ».

Si la forme des pointes en pierre du Sud était différente de celles de São Paulo, peut-être que les habitants des deux zones n’étaient pas exactement les mêmes, du moins du point de vue culturel. Si les outils des anciens chasseurs-cueilleurs des états du Sud (Rio Grande do Sul, Paraná et Santa Catarina) peuvent, à la limite, être qualifiés comme des exemplaires de la tradition Umbu, Okumura estime qu’on ne peut pas en dire autant pour les projectiles rencontrés dans la région méridionale du Brésil. Pour l’archéologue Astolfo Araujo (MAE-USP) qui participe aux études d’Okumura, « les pointes sont un objet complexe, elles contiennent des informations sur ceux qui les ont faites. […] Leur construction demande plusieurs étapes et un long processus de transmission culturelle. Apprendre à faire une pointe requiert des années ».

Conformément aux données recueillies, le corps des pointes du Sud et de São Paulo présente une taille similaire : entre 2,5 et 3 cm en moyenne. Cette mesure prend uniquement en compte la partie perforante du projectile, elle n’inclut pas les dimensions du pédoncule. La différence entre les pointes des deux régions apparaît quand on regarde la forme et les dimensions du pédoncule: dans le Sud, la tige qui sert de base au côté coupant de l’outil mesure entre 0,9 et 1,1 cm, tandis qu’à São Paulo elle fait presque le double de la taille moyenne, soit environ 1,7 cm – et en plus elle n’est jamais ‘fourchue’, mais presque toujours pointue. En plus d’étudier les pointes de la collection Plynio Ayrosa du MAE, Mercedes Okumura a visité l’an dernier les collections de neuf autres universités et de collectionneurs privés du Sud et de São Paulo.

Diplômée en biologie et possédant une expérience dans le domaine de l’analyse des traits anatomiques de crânes et d’os de la préhistoire brésilienne, la chercheuse a adapté et appliqué les méthodes statistiques et quantitatives habituellement utilisées dans les études sur l’évolution humaine sur son travail avec les projectiles en pierre : « Vu que peu d’anciens squelettes humains ont été trouvés dans le Sud et la région de São Paulo, j’ai décidé d’étudier les outils formels fabriqués par ces peuples, tels que les pointes en pierre ». Munie d’un pied à coulisse, un instrument utilisé pour mesurer avec précision de petites distances, elle a enregistré les dimensions de 1 102 pointes: 131 de l’état de São Paulo, 170 de l’état du Paraná, 258 de l’état de Santa Catarina et 543 de l’état du Rio Grande do Sul. Les objets analysés provenaient de 10 zones abritant des sites archéologiques: 5 dans le Rio Grande do Sul (Maquiné, Santo Antônio, Caí, Ivoti et Taquari), 3 à Santa Catarina (Taió, Urussanga et Santa Rosa), 1 au Paraná (Reserva) et 1 à São Paulo (Rio Claro).

Quatre Mesures
Dans son premier travail sur l’ensemble des pointes – dont les résultats ont déjà été présentés dans des congrès et feront l’objet d’un article soumis à une revue scientifique –, l’archéologue a spécifiquement comparé quatre mesures : la longueur de la lame, la taille du pédoncule, la largeur du ‘cou’ (région où termine la partie coupante et commence la tige) et l’épaisseur de la flèche à hauteur de la moitié de son corps. Ces données en mains, elle a utilisé des méthodes statistiques et des logiciels informatiques pour comparer les mesures et voir si elles pouvaient n’être associées qu’à une seule et même culture matérielle, la tradition Umbu, ou au contraire à plusieurs façons de produire des projectiles. Il s’agit d’une stratégie similaire à celle des archéologues qui quantifient la taille et la forme d’un crâne pour tenter d’en déduire les traits physiques ou même l’ethnie du propriétaire des ossements, et dire par exemple si c’était un Africain ou un individu d’un type plus asiatique.

Parmi les quatre mesures choisies, seule la taille du pédoncule a présenté des différences statistiquement significatives. Dans six des neuf zones de la région Sud prédominaient des tiges en forme de V. À Rio Claro par contre (le lieu où ces outils étaient confectionnés à partir de silexite et, à moindre échelle, de quartz), les pointes étaient pointues. « On ne peut pas dire que les projectiles du Sud sont tous égaux, mais ils forment assurément un groupe différent de ceux de Rio Claro », affirme Okuruma. Les pointes de l’état de São Paulo sont généralement considérées comme étant de la ‘phase Rio Claro’ ; pour certains auteurs contemporains, cela équivaudrait à un accent régional dans le contexte de la langue maternelle, c’est-à-dire une manifestation locale à l’intérieur de la tradition Umbu. Mercedes Okumura et Astolfo Araujo pensent que les pointes de la région de São Paulo sont plus que cela. Elles appartiendraient à une autre langue lithique, à une tradition spécifique, et elles ont peut-être même été taillées par un groupe culturellement distinct des anciens habitants du Sud. Les archéologues de l’USP estiment peu probable que seule une tradition culturelle se soit maintenue aussi longtemps (près de 10 000 ans) sur une bande de terre de 1 800 kilomètres (de Chuí, au Sud, jusqu’à Rio Claro, dans la province de l’état de São Paulo). De l’avis d’Araujo, « il y a pu y avoir deux populations de chasseurscueilleurs différents, une dans la partie méridionale du pays et l’autre ici. […] Ou alors celle de São Paulo dérive peut-être culturellement de celle du Sud, où il y a un grand nombre de projectiles.

Pour l’archéologue Tom Miller, professeur retraité de l’Université Fédérale du Rio Grande do Norte (UFRN) qui a étudié les pointes lithiques de la région de São Paulo dans les années 1970, l’hypothèse que les projectiles de Rio Claro appartiennent à une autre culture que celle présente dans le Sud n’est pas dénuée de sens: « La tentative de classifier le matériel de Rio Claro comme Umbu a été une erreur dès le départ. […] Les formes différentes de pédoncules peuvent représenter une différence de style ou d’emmanchement (mettre une manche sur un outil) ». Toutefois, il pense que les traditions culturelles ne peuvent pas seulement être définies à partir de l’étude d’un type d’objet, comme les pointes rencontrées dans une région, mais avec des analyses plus complexes, qui tiennent également compte de la technologie et des stratégies d’adaptation adoptées par les anciens peuples d’une région.

L’Argentin Marcello Cardillo, archéologue de l’Université de Buenos Aires, travaille sur les projectiles lithiques de la Patagonie et de la région de Puna. Il développe des analyses similaires à celles de la chercheuse de l’USP et suit une ligne de raisonnement qui n’est pas très différentes de celle de Miller. Même s’il reconnaît ne pas être un spécialiste de l’archéologie brésilienne, il estime que l’analyse statistique des mesures opérées sur les pointes des régions Sud et São Paulo rendent les conclusions de Mercedes Okumura plausibles. Critiquant le concept de tradition, il souligne : « Il est fortement possible que le style ou
le dessin des projectiles présentent des variations au cours du temps et de l’espace. […] Cela peut être dû à des causes très distinctes, liées par exemples à des facteurs environnementaux ou à des processus aléatoires comme la dérive culturelle, ou à la disponibilité de différents matériaux dans un lieu ou à une époque donnée ».

Les objets faits par la main de l’homme – ladite culture matérielle – racontent quelque chose sur ceux qui les fabriquent, en particulier quand ils sont le seul ou principal vestige associé à un peuple ou une société disparus. Cette situation n’a pas seulement lieu dans le Sud du Pays et dans la région de São Paulo. Aux États-Unis, la célèbre culture Clovis serait apparue il y a près de 13 000 ans et a pendant très longtemps été considérée comme la plus ancienne des Amériques (aujourd’hui, cette hypothèse est fortement contestée). Cette culture est surtout connue pour ses pointes en pierre découvertes dans des
villes de l’état du Nouveau Mexique. Des squelettes humains associés à la culture Clovis n’ont jamais été rencontrés. Mais cela n’a pas empêché la reconnaissance de cette ancienne occupation, avec des pointes allongées qui, dans certains cas, rappellent une délicate coupe de champagne à l’envers.

LE PROJET Méthodes statistiques appliquées à la question de la caractérisation d’industries lithiques paléoindiennes : études de cas dans les régions Sud-Est et Sud du Brésil MODALITÉ Bourse régulière de postdoctorat Coordonnateur Astolfo Araujo – MAE-USP Investissement 153 974,88 reais (FAPESP).

 

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