Imprimir PDF Republish

Archéologie

Redécouvrant Le Nouveau Monde

Dix ossements de la préhistoire brésilienne suggèrent que les premiers habitants des Amériques n’avaient pas de traits mongoloïdes

Crâne de Cerca Grande: comme Luzia, il possède une anatomie semblable à celle des africains actuels et des aborigènes australiens

VERÔNICA WESOLOWSKY Crâne de Cerca Grande: comme Luzia, il possède une anatomie semblable à celle des africains actuels et des aborigènes australiensVERÔNICA WESOLOWSKY

Publié en janvier 2005

La plupart des archéologues nord américains ont l’habitude de dire que Luzia est une aberration, une exception et non pas une règle parmi les premiers habitants des Amériques, appelés paléo indiens, et normalement décrits comme mongoloïdes avec des traits orientaux semblables aux asiatiques et aux indigènes d’aujourd’hui. Luzia est le nom donné au crâne d’une jeune fille qui a vécu il y a environ 11 mille ans dans la région de Lagoa Santa, aux alentours de Belo Horizonte, région riche en sites préhistoriques. Ce crâne est polémique et dérange les traditionalistes car il ne possède pas les caractéristiques crâniennes des populations mongoloïdes et ses traits rappellent ceux des aborigènes australiens et des africains. Cette singularité a amené Walter Neves, chercheur au Laboratoire d’Etudes Evolutives Humaines de l’Université de São Paulo (USP), et Hector Pucciarelli, chercheur à l’université de La Plata en Argentine, à proposer à la fin des années 80 une théorie alternative pour expliquer la colonisation des Amériques. Selon Neves et Pucciarelli, la première vague d’individus ressemblant à Luiza et venant d’Asie serait apparue dans le Nouveau Monde il y a environ 12 mille ans. Les mongoloïdes, également originaires d’Asie, et desquels descendent toutes les tribus indigènes que l’on retrouve encore de nos jours de la Patagonie à l’Alaska, n’auraient atteint le continent que quelques temps plus tard. Les deux populations ont utilisé la même voie d’entrée des Amériques qui est le détroit de Boering.

Certains détracteurs déclarent que les sud-américains n’ont construit une thèse qu’à partir d’un seul crâne. Cependant de nouvelles études publiées par Neves et ses collaborateurs en 1999, démontrent que les populations humaines préhistoriques semblables à Luiza n’étaient pas rares dans les Amériques et que leur répartition géographique ne se limitait pas aux alentours de Belo-horizonte . Deux travaux récemment publiés soutiennent la théorie alternative sur la colonisation des Amériques. Dans un article publié dans la dernière édition de la revue britannique World Archaeology, une équipe de chercheurs coordonnée par Neves décrit neuf crânes découverts à Cerca Grande, un ensemble de sept sites préhistoriques situés dans la région de Lagoa Santa. Tous les ossements possèdent des caractéristiques afro-aborígènes et datent d’environ 9 mille ans. “Luzia n’est pas une anomalie”, déclare Neves, dont les études sont financées dans le cadre d’un projet thématiques de la FAPESP. Dans un autre travail publié en décembre dans la revue américaine Current Research in the Pleistocene, l’archéologue de l’USP analyse un crâne datant également d’environ 9 mille ans, possédant des traits négroïdes et découvert à Toca das Onças, un site riche en matériel préhistorique situé à Caatinga do Moura dans l’état de Bahia. Contrairement à l’anatomie typique des peuples mongoloïdes, les crânes des paléo-indiens brésiliens sont plus étroits et allongés, possédant un maxillaire projeté vers l’avant et un visage bas et étroit.

Vue extérieure et intérieure du complexe de sites funéraires de Cerca Grande: ossements âgés de 9 mille ans

RAFAEL BARTOLOMUCCI Vue extérieure et intérieure du complexe de sites funéraires de Cerca Grande: ossements âgés de 9 mille ansRAFAEL BARTOLOMUCCI

L’existence d’un ossement si ancien d’une population non mongoloïde originaire d’une région éloignée de Lagoa Santa, suggère qu’à un certain moment de la préhistoire ce type physique était disséminé dans d’autres régions du pays. “Leur répartition géographique est plus grande qu’on ne le pensait”, déclare Mr. Castor Cartelle, chercheur au Musée des Sciences Naturelles de l’Université Pontificale Catholique de Minas Gerais (PUC/MG), et co-auteur de l’article sur le crâne de Toca das Onças. “Il est possible que des individus de type négroïde aient été présents tout au long du bassin du rio Francisco, jusqu’au Piauí.” Cartelle a également coordonné l’équipe qui a découvert le crâne de Toca das Onças lors d’une expédition dans la région de Bahia à la fin des années 70. Aujourd’hui, ce matériel archéologique fait partie de la collection du musée des Sciences Naturelles du PUC/MG. Les neuf crânes de Cerca Grande ont été découverts plus tôt en 1956, lors du voyage de deux archéologues à Lagoa Santa, le nord américain Wesley Hurt et le brésilien Oldemar Blasi. Ces fragments de squelettes font actuellement partie de la collection du Musée National de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). “Le site de Cerca Grande est totalement détruit à par l’extraction de calcaire et de calcite dans la région”, déclare Oldemar Blasi, aujourd’hui âgé de 86 ans et qui est retourné sur le site avec l’équipe de Neves en 2001.

Neves a décidé d’étudier de manière détaillée les crânes de Cerca Grande et de Toca das Onças dans l’espoir d’obtenir davantage de subventions pour défendre sa thèse sur la colonisation des Amériques, et il y est parvenu. “Comme j’étais l’objet de nombreuses critiques de la part de collègues, principalement nord-américains, j’ai décidé de publier mes analyses en me basant sur le plus grand nombre possible de crânes préhistoriques découverts dans différents sites de Lagoa Santa ainsi que dans d’autres sites brésiliens et même étranger”, déclare l’archéologue de l’USP. Il a réellement initié sa croisade académique pour faire valoir ses idées en 2003, par un article publié dans la revue Journal of Human Evolution dans lequel il analyse six crânes paléo-indiens (datant également d’environ 9 mille ans) et découverts à Santana do Riacho, dans la chaîne de montagne du Cipó, région proche de Belo Horizonte. En outre, il a l’intention de poursuivre sa stratégie durant l’année 2005, insistant sur le fait que Luiza n’était pas seule. Neves s’est engagé à publier certaines évidences prouvant qu’il y avait des paléo-indiens semblables aux aborigènes australiens dans l’État de São Paulo et même au Mexique.

RAFAEL BARTOLOMUCCI

Il n’est pas aisé de trouver des éléments démontrant que les premiers habitants des Amériques n’étaient pas mongoloïdes. Un squelette humain ou une partie de ce squelette doit remplir deux conditions pour être classé comme appartenant à un paléo indien de traits négroïdes. Il doit tout d’abord être daté avec précision (la datation est onéreuse) et passer par une analyse statistique rigoureuse de conformation anatomique. Neves pense avoir surmonté ces deux étapes de manière satisfaisante grâce à ses récents travaux sur les ossements humains de Lagoa Santa.

Parmi les neuf crânes de Cerca Grande analysés dans l’article scientifique du World Archaeology, deux ont été datés de manière directe en utilisant la datation au carbone 14. Ce type de datation, plus fiable et moins critiqué, ne peut être réalisé qu’en présence de collagène préservé dans le squelette, ce qui n’a pas été le cas pour Luiza dans la région de Lagoa Santa. En effet, elle ne possédait pas cet élément nécessaire pour le test au carbone 14. Son âge a été défini de manière indirecte, méthode qui a également été utilisée pour dater les sept autres crânes de Cerca Grande. Par cette méthode, les chercheurs associent leur objet d’étude (un squelette humain ou animal) à certains éléments du site préhistorique dont l’âge est connu ou estimé, comme des roches des objets ou des couches de sédiments. “Ce n’est pas l’idéal, mais nous devons souvent recourir à des datations indirectes ”, déclare Neves.

Reconstitution de L’homme de Lagoa Santa: sans traits orientaux

RICHARD NEAVE Reconstitution de L’homme de Lagoa Santa: sans traits orientauxRICHARD NEAVE

Pour affirmer qu’un crâne préhistorique est semblable à un groupe biologique déterminé, les chercheurs recourent à l’anatomie comparative. Mr. Neves fait question de mesurer lui-même les crânes décrits dans ses articles scientifiques. Il garantit ainsi la standardisation des procédures dans l’exécution de cette tâche. Les mesures sont comparées à des modèles informatiques possédant des dizaines de paramètres physiques, (dans le cas de Cerca Grande, 27 variables pour les crânes féminins et 43 pour les hommes) appartenant aux principaux groupes biologiques existants actuellement dans le monde. Quand la comparaison est terminée, le programme définit le matériel analysé par rapport aux modèles physiques contemporains. Selon Neves, les modèles informatisés indiquent que les neufs crânes de Cerca Grande, comme celui de Luzia et du matériel de Toca das Onças dans l’État de Bahia, sont proches de ceux des africains subsahariens et des aborigènes australiens, et loin des mongoloïdes (asiatiques et amérindiens actuels). Cela ne signifie pas obligatoirement que le peuple de Luzia était de race noire, comme certains tendent à le penser en regardant les reconstitutions artistiques des anciens habitants de Lagoa Santa. Comme les figures sont faites avec une argile foncée et que leurs traits font penser à une population noire, il s’agit peut être d’une impression erronée. “La couleur de la peau est une caractéristiques qui peut changer rapidement en quelques générations ”, déclare Neves.

Certains éléments de la thèse défendue par Mr. Neves et ses collaborateurs sur l’arrivée des premiers Homo sapiens dans le nouveau Monde sont difficiles à comprendre. Le principal d’entre eux est qu’il ne reste aucun descendant de ces pionniers non mongoloïdes. Personne n’a de réponses satisfaisantes à ce sujet, mais il est possible que le temps et de nouvelles découvertes archéologiques se chargent de résoudre cette controverse. À titre d’exemple, au mois de septembre de l’année dernière, un crâne âgé de 11 mille ans, possédant des traits physiques identiques à ceux du peuple de Lagoa Santa et connu sous le nom de la Femme de Peñon, a été découvert au Mexique. En 2003, un article publié dans la revue Nature décrit 33 squelettes, également originaires du Mexique, possédant des caractéristiques anatomiques non mongoloïdes semblables à celles de Luzia. Il ne s’agit pas de crânes appartenant à des peuples préhistoriques mais à une tribu mexicaine, les pericus, qui a vécu isolée jusqu’au 16ème siècle en Basse Californie et qui s’est éteinte après l’arrivée des espagnols. Si la théorie de Neves s’avère exacte, les pericus ont peut-être été les derniers descendants des premiers individus non mongoloïdes qui ont occupé les Amériques.

Le Projet
Origines et microévolution de l’homme en Amérique; Modalité Projet Thématique; Coordinateur Walter Neves – Institut de Biosciences de l’USP; Investissement 538.172,80 réaux et 76.000,00 dollars US

Republish