{"id":118728,"date":"2013-05-22T18:48:11","date_gmt":"2013-05-22T21:48:11","guid":{"rendered":"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=118728"},"modified":"2013-05-22T19:06:40","modified_gmt":"2013-05-22T22:06:40","slug":"dans-les-entrailles-de-linvention","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/dans-les-entrailles-de-linvention\/","title":{"rendered":"Dans les entrailles de l\u2019invention"},"content":{"rendered":"<p><em>Publi\u00e9 en f\u00e9vrier 2010<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-118739\" alt=\"\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/art4054img1.jpg\" width=\"290\" height=\"383\" srcset=\"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/art4054img1.jpg 290w, https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/art4054img1-227x300.jpg 227w\" sizes=\"auto, (max-width: 290px) 100vw, 290px\" \/><span class=\"media-credits-inline\">reproduction : livre A imagem de M\u00e1rio; fotobiografia de M\u00e1rio de Andrade\/ M\u00e1rio, 1938<\/span>On \u00e9tait au mois d\u2019avril. J\u2019ai pris le reste d\u2019un carnet et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire de cette \u00e9criture soign\u00e9e des d\u00e9buts tranquilles de livre. Mais tr\u00e8s vite la lettre a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019emballer, \u00e0 devenir tr\u00e8s rapide, illisible pour les autres ; les phrases s\u2019arr\u00eataient \u00e0 michemin avec des orthographies magiques o\u00f9 apparaissaient un \u2018y\u2019 dans le mot \u2018carnet\u2019, un accent sur \u2018jardin\u2019, mon \u00e9criture \u00e9tait enflamm\u00e9e. Tout surgissait docilement, pressenti comme une ardeur passionn\u00e9e, dans une adoration de moi-m\u00eame, de mon intelligence possible, et j\u2019avais rarement joui aussi facilement dans cette vie \u00bb, \u00e9crit M\u00e1rio de Andrade (1893-1945) sur son processus cr\u00e9atif. Comme la vie des chercheurs tentant de recr\u00e9er ce processus serait plus facile s\u2019il y avait davantage de textes comme celui-ci, si explicite sur le travail de gestation d\u2019un livre. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance du projet th\u00e9matique men\u00e9 par l\u2019Institut d\u2019\u00c9tudes Br\u00e9siliennes de l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo (IEB-USP), intitul\u00e9 \u00c9tude du processus de cr\u00e9ation de M\u00e1rio de Andrade dans les manuscrits de ses archives, dans sa correspondance, dans ses annotations en marge et dans ses lectures. Un projet soutenu par la FAPESP et coordonn\u00e9 par la professeur Tel\u00ea Lopez, qui explique : \u00ab L\u2019objectif est de d\u00e9couvrir comment s\u2019est faite toute l\u2019organisation d\u2019une invention en qu\u00eate du processus cr\u00e9atif. L\u2019IEB centralise la plupart des dossiers de feuillets laiss\u00e9s par l\u2019\u00e9crivain. L\u2019ensemble de ce mat\u00e9riel va permettre de recomposer le trajet d\u2019une cr\u00e9ation \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019objet d\u2019\u00e9tude se compose de 102 manuscrits en possession de l\u2019IEB-USP, et la classification sera diffus\u00e9e dans une banque de donn\u00e9es, un catalogue analytique (catalogue raisonn\u00e9) des manuscrits litt\u00e9raires et un indice des titres de tous les domaines, accompagn\u00e9 d\u2019une chronologie de la cr\u00e9ation et de la publication. \u00ab La nouveaut\u00e9 du catalogue est que l\u2019on tente de monter le trajet de la cr\u00e9ation. Les chercheurs vont pouvoir examiner le facsimil\u00e9 du manuscrit et observer la trajectoire mont\u00e9e dans le dossier, ainsi que les notes de recherche justifiant les chemins emprunt\u00e9s en termes d\u2019organisation et toutes les autres informations rencontr\u00e9es. [&#8230;] Ce sera une source abondante de recherches \u00bb. Dans le catalogue et dans l\u2019indice, la classification se prolonge avec la production de fac-simil\u00e9s scann\u00e9s et le microfilmage de tous les feuillets, une d\u00e9marche suppl\u00e9mentaire pour sauvegarder les documents utilis\u00e9s par les chercheurs. Tout sera minutieusement d\u00e9taill\u00e9 : la dimension du papier utilis\u00e9, le type de crayon choisi pour l\u2019\u00e9criture d\u2019un po\u00e8me ou la correction d\u2019un texte, la couleur, etc. Et Tel\u00ea A. Lopez d\u2019ajouter : \u00ab Il y a m\u00eame le cas int\u00e9ressant du po\u00e8me o\u00f9 les pliures qui apparaissent indiquent que l\u2019auteur l\u2019a gard\u00e9 dans sa poche et montr\u00e9 \u00e0 d\u2019autres personnes, donc qu\u2019il se questionnait sur ses \u00e9crits et ainsi de suite, un myst\u00e8re qui peut \u00eatre r\u00e9solu par le chercheur travaillant avec la critique g\u00e9n\u00e9tique et le v\u00e9cu du document. Ce type d\u2019analyse permet \u00e9galement de dater des documents au moyen de la comparaison\u00a0 du filigrane du papier, etc. \u00bb. Un autre r\u00e9sultat du projet est le partenariat \u00e9tabli avec la maison d\u2019\u00e9dition Agir, qui est en train de publier l\u2019oeuvre compl\u00e8te de M\u00e1rio de Andrade \u00e0 partir d\u2019\u00e9ditions effectu\u00e9es par l\u2019\u00e9quipe du projet et qui ont d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 lieu \u00e0 de nouvelles versions de Aimer, verbe intransitif, Macouna\u00efma, Obra imatura et Os contos de Belazarte, entre autres. Sans oublier une nouvelle \u00e9dition en mai 2010 de Po\u00e9sies compl\u00e8tes, avec une s\u00e9rie de po\u00e8mes in\u00e9dits que l\u2019auteur avait projet\u00e9 de publier avant d\u2019en d\u00e9cider autrement au moment de la version finale.<\/p>\n<p>M\u00e1rio de Andrade r\u00e9visait constamment ses \u00e9crits, il appliquait toujours une derni\u00e8re touche \u00e0 ses \u00e9crits tout en laissant un espace pour une retouche future. Il en est ainsi de son immense dossier d\u2019archives personnel, compos\u00e9 de feuillets laiss\u00e9s pour la post\u00e9rit\u00e9, r\u00e9v\u00e9lateurs d\u2019une cr\u00e9ation toujours en mouvement, jamais achev\u00e9e, m\u00e9ticuleusement gard\u00e9e. De l\u2019avis de Tel\u00ea A. Lopez, \u00ab l\u2019\u00e9crivain, archiviste de lui-m\u00eame, a identifi\u00e9 et s\u00e9par\u00e9 des ensembles de documents r\u00e9alis\u00e9s durant sa vie, qu\u2019il a rang\u00e9 sur une \u00e9tag\u00e8re et dans une grande armoire de sa maison situ\u00e9e rue Lopes Chaves, \u00e0 S\u00e3o Paulo. Dans la s\u00e9rie Manuscrits M\u00e1rio de Andrade, les documents du processus cr\u00e9atif abritent des itin\u00e9raires qui doivent \u00eatre d\u00e9cod\u00e9s dans les dossiers d\u2019in\u00e9dits, les plus grands et les plus riches mont\u00e9s par l\u2019auteur dans des enveloppes vertes et des pochettes en carton, lesquelles sont r\u00e9utilis\u00e9es comme le montre la superposition d\u2019en-t\u00eates griffonn\u00e9es \u00bb [&#8230;] Des itin\u00e9raires sont d\u00e9cod\u00e9s ou \u00e9tablis par le biais de l\u2019analyse et de l\u2019interpr\u00e9tation sujette \u00e0 des obstacles et des erreurs. En r\u00e9alit\u00e9, ce travail ne doit jamais oublier que les dossiers n\u2019int\u00e8grent pas mat\u00e9riellement le processus cr\u00e9atif, tant de l\u2019artiste des lettres et des arts que de l\u2019essayiste en sciences humaines. La cr\u00e9ation d\u00e9passe le dossier, les archives et surtout la mat\u00e9rialit\u00e9 elle-m\u00eame, en jouant avec la psych\u00e9 de l\u2019auteur \u00bb. L\u2019\u00e9quipe a alors entrepris de comparer un manuscrit avec d\u2019autres sources des archives, \u00e0 l\u2019exemple des lettres (L\u2019IEB-USP poss\u00e8de la plus grande collection de correspondance active et passive de l\u2019auteur), des interviews, d\u2019autres manuscrits, des annotations en marge ; finalement, avec tout ce qui peut \u00e9clairer la lecture d\u2019un livre donn\u00e9 et faire la lumi\u00e8re sur le trajet cr\u00e9atif de l\u2019\u00e9crivain, faisant ainsi de sa biblioth\u00e8que son locus creationis, l\u2019espace cr\u00e9atif par excellence, le chaudron dans lequel seront mis les ingr\u00e9dients capables de produire le m\u00e9lange \u00ab id\u00e9al \u00bb, aussi \u00e9ph\u00e9m\u00e8re soit-il.<\/p>\n<p>Les \u00ab exemplaires de travail \u00bb sont un concept important dans la cr\u00e9ation de M\u00e1rio de Andrade ; il s\u2019agit des manuscrits de textes imprim\u00e9s de livres ou de magazines o\u00f9 il mat\u00e9rialisait de nouvelles versions des oeuvres en y apposant des ratures cr\u00e9atives \u00e0 l\u2019encre noire ou au crayon de papier, avec un stylo rouge ou bleu. Les exemplaires de travail se joignent aux notes, versions, plans, etc. dans les dossiers qui les conservent. Apr\u00e8s avoir envoy\u00e9 \u00e0 la maison d\u2019\u00e9dition le texte \u00e9crit et re\u00e7u en retour les \u00e9preuves, l\u2019\u00e9crivain effectuait les modifications qu\u2019il souhaitait dans les exemplaires de travail. Pour la chercheuse, l\u2019\u00e9crivain est un \u00ab critique rigoureux de son propre travail ; dans les exemplaires de travail, il endosse le labeur de Sisyphe jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. En 1944, sur la couverture d\u2019un Macouna\u00efma r\u00e9\u00e9dit\u00e9 par Martins et dont les carnets ne sont m\u00eame pas s\u00e9par\u00e9s, il note h\u00e2tivement et en fermant des parenth\u00e8ses qu\u2019il n\u2019a pas ouvertes : \u2018Exemplaire corrig\u00e9 pour servir \u00e0 des futures r\u00e9\u00e9ditions\u2019 \u00bb. En m\u00eame temps, l\u2019effort accompli avec les exemplaires de travail n\u2019\u00e9tait pas toujours repris plus loin. \u00ab Il est curieux de voir qu\u2019en \u00e9pargnant les exemplaires de travail, en \u00e9liminant les ratures pour mettre au propre une nouvelle copie du livre, destin\u00e9e \u00e0 la publication, le copiste Andrade, qui agit peut-\u00eatre ainsi par int\u00e9r\u00eat pour le face \u00e0 face avec le texte de la nouvelle \u00e9dition, effectue la t\u00e2che paresseusement et avec une certaine n\u00e9gligence. La comparaison entre les ratures des exemplaires de travail d\u2019Aimer, verbe intransitif, Macouna\u00efma et les textes respectifs de la deuxi\u00e8me \u00e9dition indique l\u2019absence de certaines reformulations \u00bb.<\/p>\n<div id=\"attachment_118741\" style=\"max-width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-118741\" alt=\"Cabinet de travail de M\u00e1rio de Andrade rue Lopes Chaves \u00e0 S\u00e3o Paulo, octobre 1945\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/art4071img3-300x2221.jpg\" width=\"290\" height=\"202\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">inarchive sphan (s\u00e3o paulo) photo : germano graeser<\/span>Cabinet de travail de M\u00e1rio de Andrade rue<br \/>Lopes Chaves \u00e0 S\u00e3o Paulo, octobre 1945<span class=\"media-credits\">inarchive sphan (s\u00e3o paulo) photo : germano graeser<\/span><\/p><\/div>\n<p>Sur ce point, il est possible d\u2019entrevoir la notion assum\u00e9e par Andrade dans sa cr\u00e9ation de la rature, non comme correction (\u00e0 l\u2019exception des cas o\u00f9 la grammaire ou la coh\u00e9rence sont erron\u00e9es) mais comme une nouvelle possibilit\u00e9 d\u00e9couverte pendant le processus cr\u00e9atif, au-del\u00e0 de la notion pragmatique du vrai ou du faux, et ce en particulier dans des projets litt\u00e9raires comme ceux qui ont pour principales caract\u00e9ristiques le mouvement et l\u2019inachev\u00e9. Dans ces cas-l\u00e0, l\u2019exemplaire de travail appara\u00eet comme un manuscrit d\u2019une oeuvre, ma\u00eetre d\u2019une typologie et d\u2019une dynamique dans tous les domaines d\u2019action d\u2019un polygraphe tel qu\u2019Andrade. Un exemple notable est pr\u00e9cis\u00e9ment Aimer, verbe intransitif, cr\u00e9\u00e9 et recr\u00e9\u00e9 entre 1927 et 1944 par l\u2019auteur et fruit de sa correspondance et de son amiti\u00e9 avec Pio Louren\u00e7o Correa, l\u2019oncle Pio \u2013 en r\u00e9alit\u00e9, un cousin et ami avec qui il a \u00e9chang\u00e9 un grand nombre de lettres entre 1917 et 1945. Les ratures sur l\u2019exemplaire de travail du livre, \u00e9dit\u00e9 au moment de la phase h\u00e9ro\u00efque du modernisme, r\u00e9v\u00e8lent un \u00e9crivain moins hardi dans sa d\u00e9fense du freudisme et de la scientificit\u00e9 et plus flexible, au point d\u2019accepter les suggestions de l\u2019oncle Pio tels que l\u2019emploi de para [pour] au lieu de la forme inarchive sphan (s\u00e3o paulo) photo : germano graeser formelle \u2018pra\u2019. \u00c0 la premi\u00e8re page de l\u2019exemplaire ratur\u00e9, il \u00e9crit : \u00ab L\u2019\u00e9dition devra ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019orthographie officielle br\u00e9silienne&#8230; du moment \u00bb ; une note \u00e9crite avec la m\u00eame encre utilis\u00e9e pour corriger le terme intransitif, d\u00e9sormais \u00e9crit avec un \u00ab s \u00bb et non plus un \u00ab z \u00bb. En cons\u00e9quence, la deuxi\u00e8me phase de la cr\u00e9ation a lieu dans cet exemplaire ratur\u00e9, entre 1942 et 1943 et alors qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 un nom reconnu dans le monde des lettres br\u00e9siliennes. En 1944, il \u00e9crit au critique \u00c1lvaro Lins : \u00ab Avec un ami nous avons revu les \u00e9preuves du futur Aimer, verbe intransitif, qui a \u00e9t\u00e9 bien remodel\u00e9. On va voir s\u2019il s\u2019est un peu am\u00e9lior\u00e9 \u00bb. L\u00e0 encore, on peut voir l\u2019importance de la correspondance pour mieux saisir la trajectoire de sa cr\u00e9ation, ainsi que le r\u00f4le de l\u2019ext\u00e9rieur avec l\u2019oncle Pio.<\/p>\n<p>Co-coordonnateur du projet de l\u2019IEB-USP et responsable de la correspondance de l\u2019\u00e9crivain, Marcos Antonio de Moraes observe le suivant : \u00ab Les lettres sont l\u2019espace qui lui permet de comprendre des processus, chemins, choix, quelque chose comme un journal de production. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, en racontant quelque chose de lui il suscite chez l\u2019autre une r\u00e9action : c\u2019est un work in progress. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une oeuvre ferm\u00e9e, il y a un espace laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019autre pour dialoguer et soumettre des suggestions, intervenir dans le processus cr\u00e9atif de l\u2019auteur. Andrade a d\u2019ailleurs \u00e9crit dans une lettre adress\u00e9e \u00e0 Carlos Lacerda : \u00ab M\u00eame si je me psychanalyse, il est clair que je ne parviens pas \u00e0 d\u00e9couvrir d\u2019o\u00f9 sont venus certains mots, certains vocatifs. Mais ils vibrent comme des mots, sont des expressionscl\u00e9s qui me semblent suggestives et c\u2019est pour cela que je les ai laiss\u00e9s tels quels \u00bb. D\u2019apr\u00e8s le chercheur, \u00ab il reconna\u00eet qu\u2019il ne sait pas pourquoi il a fait ceci ou cela, mais le d\u00e9sir de conna\u00eetre le m\u00e9canisme de cr\u00e9ation s\u2019impose \u00e0 l\u2019\u00e9crivain lorsqu\u2019il refuse l\u2019id\u00e9e du processus cr\u00e9atif domestiqu\u00e9. Andrade para\u00eet imposer la morale de l\u2019artiste v\u00e9ritable : l\u2019\u00eatre fatalis\u00e9, conscient de sa technique expressive et insatiable pour la connaissance des souterrains de soi et de son art ou, comme il l\u2019\u00e9crit \u00e0 Drummond : \u2018\u00e7a fait deux ans ou un peu plus que je suis tomb\u00e9 amoureux du ph\u00e9nom\u00e8ne de la cr\u00e9ation esth\u00e9tique \u00bb. Le dialogue plus intense d\u00e9bute avec Bandeira pour ensuite avoir lieu avec Drummond quand la conversation avec le premier sur les myst\u00e8res de la cr\u00e9ation semble avoir fait le tour de la question. Dans une autre lettre \u00e0 Lacerda, Andrade affirme : \u00ab J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 faire plus attention \u00e0 mes processus de cr\u00e9ation. Non pas pour modifier quelque chose, non pas pour conna\u00eetre la plus petite insinc\u00e9rit\u00e9 dans mes processus de cr\u00e9ation, mais pour les v\u00e9rifier \u00bb.<\/p>\n<p>Marcos A. de Moraes signale que la correspondance d\u2019Andrade renferme \u00ab des t\u00e9moignages qui permettent au chercheur en critique g\u00e9n\u00e9tique d\u2019accompagner le processus tortueux de production d\u2019un texte dans ses diff\u00e9rentes \u00e9tapes \u00bb. En m\u00eame temps, Andrade a agi directement sur le processus de cr\u00e9ation d\u2019artistes comme Di Cavalcanti, Brecheret, Mignone, Guarnieri, Anita Malfatti et C\u00edcero Dias, entre autres. \u00ab Lui et les artistes ont plant\u00e9 sur le terrain de la lettre l\u2019expression essentielle de leur travail, des dessins en tant qu\u2019expression ludique et des esquisses d\u2019oeuvres en processus ou achev\u00e9es, avec le d\u00e9sir de partager le travail d\u2019invention tout en aspirant \u00e0 d\u2019\u00e9ventuelles suggestions de l\u2019ami qui tr\u00e8s souvent jouait le r\u00f4le de critique d\u2019art dans les m\u00e9dias. La lettre devient le territoire de la cr\u00e9ation, et le processus de cr\u00e9ation d\u2019une oeuvre se d\u00e9mant\u00e8le dans la cr\u00e9ation \u00e0 quatre mains via l\u2019\u00e9change d\u2019exp\u00e9riences, de vers, d\u2019id\u00e9es, etc. une d\u00e9marche totalement moderne, avec comme instruments les lettres \u00bb.<\/p>\n<div id=\"attachment_118743\" style=\"max-width: 300px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-118743 \" alt=\"Photo de 1932: Andrade corrigeant sans rel\u00e2che ses oeuvres\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/art4054img2.jpg\" width=\"290\" height=\"429\" srcset=\"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/art4054img2.jpg 290w, https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/art4054img2-202x300.jpg 202w\" sizes=\"auto, (max-width: 290px) 100vw, 290px\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">M\u00e1rio, 1932\/ photo : gilda de moraes rocha<\/span>Photo de 1932: Andrade<br \/>corrigeant sans rel\u00e2che ses oeuvres<span class=\"media-credits\">M\u00e1rio, 1932\/ photo : gilda de moraes rocha<\/span><\/p><\/div>\n<p>Mais les archives d\u2019Andrade, polygraphe exemplaire, r\u00e9v\u00e8lent aussi sa passion pour la musique avec des annotations sur des partitions, des lettres \u00e0 des compositeurs, des textes sur la critique musicale. Sans compterd\u2019autres manuscrits qui montrent ses dialogues avec des compositeurs et, surtout, sa collaboration \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019oeuvres musicales telles que l\u2019op\u00e9ra Malazarte et l\u2019inachev\u00e9 Caf\u00e9, o\u00f9 sa participation ne s\u2019est pas limit\u00e9e au libretto mais s\u2019est \u00e9galement refl\u00e9t\u00e9e sur la construction musicale. Fl\u00e1via Toni, coordonnatrice adjointe \u00e0 l\u2019IEB-USP du projet sur les manuscrits musicaux, affirme : \u00ab De m\u00eame qu\u2019il y a un espace occup\u00e9 par l\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire, il y a un \u00e9crivain qui s\u2019occupe d\u2019\u00e9criture musicale, un musicologue qui, en plus de penser des vers pense la musique et recherche le d\u00e9veloppement d\u2019une esth\u00e9tique br\u00e9silienne \u00bb. Outre la cocr\u00e9ation de grands projets musicaux de compositeurs comme Camargo Guarnieri ou Mignone, Andrade a encore exprim\u00e9 sa cr\u00e9ation \u00e0 travers la musique. \u00ab Sur une partition appara\u00eet le dessin de ce que serait la Pequena hist\u00f3ria da m\u00fasica [Petite histoire de la musique], et sur une autre se trouve un po\u00e8me in\u00e9dit, compos\u00e9 apr\u00e8s avoir lu la musique pour piano. Andrade a compos\u00e9 trois musiques, des tentatives timides de compositions populaires, mais peut\u00eatre en existe-t-il d\u2019autres \u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est n\u00e9anmoins dans les lettres que l\u2019\u00e9crivain invite ses amis \u00e0 cr\u00e9er. Dans l\u2019une d\u2019elles, raconte Fl\u00e1via Toni, il trouve un moyen tr\u00e8s particulier pour \u00ab arracher \u00bb les Cirandas [danses populaires chant\u00e9es] de Villa-Lobos, \u00ab intentionnellement, convaincu que cela marcherait \u00bb ; il utilise comme argument les Doze Tonadas du compositeur chilien Humberto Allende, des m\u00e9lodies populaires pour piano faites pour \u00eatre jou\u00e9es par des \u00e9tudiants.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais que c\u2019est tr\u00e8s \u00e9l\u00e9mentaire pour vous et je n\u2019oserais m\u00eame pas demander quelque chose comme \u00e7a \u00e0 un compositeur de votre envergure, mais je ne connais personne au Br\u00e9sil, \u00e0 part notre grand Villa-Lobos, qui serait capable de composer les Cirandas dans le style d\u2019Allende \u00bb. Le poisson musical va mordre \u00e0 l\u2019hame\u00e7on et peu de temps apr\u00e8s les Cirandas voient le jour, cr\u00e9\u00e9es selon une configuration d\u00e9sir\u00e9e par Andrade dont le nationalisme, \u00e0 contre courant de celui de Villa-Lobos, pr\u00e9conisait des m\u00e9lodies plus folkloriques, quelque chose qui \u00e9tait difficile d\u2019obtenir du compositeur carioca. Le dialogue \u00e9tait beaucoup plus fluide avec le compositeur de S\u00e3o Paulo Camargo Guarnieri, le musicien favori d\u2019Andrade avec qui il aimait \u00e9couter des disques chez lui et qui fut un interlocuteur privil\u00e9gi\u00e9. On l\u2019a vu, la participation d\u2019Andrade \u00e0 l\u2019op\u00e9ra Pedro Malazarte ne s\u2019est pas restreinte au libretto, il a aussi collabor\u00e9 \u00e0 sa conception. Et gr\u00e2ce aux recherches men\u00e9es par Fl\u00e1via Toni, il a \u00e9t\u00e9 possible de d\u00e9couvrir l\u2019approfondissement de ce partenariat dans deux m\u00e9lodies in\u00e9dites recueillies par l\u2019auteur en 1927 lors de son premier voyage \u00e0 travers le pays et offertes au musicien (qui a gard\u00e9 dans ses archives les originaux d\u2019Andrade) et les a utilis\u00e9es dans l\u2019op\u00e9ra.<\/p>\n<p>Fl\u00e1via Toni ajoute qu\u2019\u00ab il y a aussi plusieurs analyses de presque tous les op\u00e9ras de Carlos Gomes, ce qui montre une volont\u00e9 d\u2019agir sur son pr\u00e9sent tout en tentant de comprendre son pass\u00e9, d\u2019accompagner la cr\u00e9ation de l\u2019op\u00e9ra au Br\u00e9sil \u00bb. Andrade semblait r\u00e9p\u00e9ter dans la musique la m\u00eame qu\u00eate que celle effectu\u00e9e au milieu des ann\u00e9es 1920 \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019\u00e9criture de Gramatiquinha da fala brasileira [Petite grammaire de la langue br\u00e9silienne]. \u00ab Il voulait expliquer la musique br\u00e9silienne du pass\u00e9 au futur, construire un jour une \u2018grammaire\u2019 de la construction musicale br\u00e9silienne, c\u2019est-\u00e0-dire utiliser certaines constructions sonores pour cr\u00e9er de la musique, de la m\u00eame mani\u00e8re que sont utilis\u00e9s les mots pour cr\u00e9er des vers \u00bb. Le projet th\u00e9matique s\u2019attache \u00e9galement \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer un dialogue perdu dans les lettres. \u00c0 chaque fois qu\u2019il recevait des lettres contenant des informations pour son Dicion\u00e1rio da m\u00fasica [Dictionnaire de la musique] dans les ann\u00e9es 1930, il rangeait ce courrier dans la section des manuscrits au lieu de celle des lettres, dans la mesure o\u00f9 il entravait le processus de cr\u00e9ation. Aujourd\u2019hui, ce flux sera r\u00e9tabli.<\/p>\n<p>Et qu\u2019en est-il des annotations en marge des livres comme manuscrit ? D\u2019apr\u00e8s Tel\u00ea A. Lopez, \u00ab il est possible de percevoir un dialogue \u00e0 travers la lecture parsem\u00e9e d\u2019annotations, un mouvement dans la recherche de l\u2019artiste qui se d\u00e9roule conform\u00e9ment \u00e0 ses obsessions et sous-entend critique, s\u00e9lection et assimilation. Les annotations margin\u00e9es sont un champ cultiv\u00e9 et une grange r\u00e9unies, qui cohabitent parall\u00e8lement ou se fondent dans les archives de la cr\u00e9ation. [&#8230;] Ces notes en marge font partie du parcours de l\u2019univers de la cr\u00e9ation d\u2019autres textes et, comme elles appartiennent au parcours de l\u2019\u00e9criture, elles dupliquent la nature documentaire du livre. Ainsi, au texte imprim\u00e9 de la biblioth\u00e8que s\u2019ajoute le manuscrit. En transformant ou en s\u00e9lectionnant dans les marges la mati\u00e8re de l\u2019auteur et en tissant des commentaires \u00e0 partir d\u2019une lecture critique lat\u00e9rale, l\u2019\u00e9crivain promeut une coexistence de discours. Ce dialogue donne \u00e0 voir le texte naissant qui fait face \u00e0 une cr\u00e9ation au stade final ; autrement dit, l\u2019autre livre offert au public \u00bb. Chez l\u2019\u00e9crivain, marginer peut fonctionner comme matrice implicite quand il est devant un livre d\u2019annotations originales, et ce m\u00eame si son travail a pu \u00eatre influenc\u00e9 par d\u2019autres. C\u2019est le cas par exemple de Les villes tentaculaires pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es de Les campagnes hallucin\u00e9es d\u2019\u00c9mile Verhaeren, matrice avou\u00e9e dans des lettres du titre et du contenu de Paulic\u00e9ia desvairada [S\u00e3o Paulo hallucin\u00e9e].<\/p>\n<p>Tout cela ne serait qu\u2019une simple analyse froide et impersonnelle si elle ne b\u00e9n\u00e9ficiait pas \u00e0 l\u2019auteur et \u00e0 ses lecteurs. Pour preuve, la jolie histoire de Os contos de Belazarte [Les contes de Belazarte] montre la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019accompagner une cr\u00e9ation toujours en mouvement, jamais achev\u00e9e et compos\u00e9e de tr\u00e8s nombreux exemplaires de travail. En 1968, alors que la dictature militaire battait son plein, l\u2019\u00e9tudiant de droit et r\u00e9viseur pour une maison d\u2019\u00e9dition Valentim Faccioli a aper\u00e7u un petit livre couleur vin utilis\u00e9 pour caler la table sur laquelle il travaillait. En le prenant, il s\u2019est rendu compte qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une \u00e9preuve de Belazarte (qui contenait entre autres le conte O besouro e a rosa [Le scarab\u00e9e et la rose]) avec des annotations au crayon sans doute faites par l\u2019auteur. Emprisonn\u00e9, Faccioli a perdu son emploi et abandonn\u00e9 l\u2019universit\u00e9. Devenu professeur de l\u2019USP bien des ann\u00e9es plus tard, il d\u00e9cida de remettre ce livret \u00e0 l\u2019IEB-USP. On sait aujourd\u2019hui que c\u2019est un document tr\u00e8s important, un exemplaire de travail avec des annotations de M\u00e1rio de Andrade. Pour la plus grande joie de l\u2019\u00e9crivain, les corrections sont arriv\u00e9es \u00e0 temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Dans les entrailles de l\u2019invention","protected":false},"author":24,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1188],"tags":[],"coauthors":[117],"class_list":["post-118728","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-humanites"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/118728","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/24"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=118728"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/118728\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=118728"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=118728"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=118728"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=118728"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}