{"id":119108,"date":"2013-05-27T13:53:17","date_gmt":"2013-05-27T19:53:17","guid":{"rendered":"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=119108"},"modified":"2014-09-20T02:43:48","modified_gmt":"2014-09-20T05:43:48","slug":"revision-des-numeros","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/revision-des-numeros\/","title":{"rendered":"R\u00e9vision des num\u00e9ros"},"content":{"rendered":"<p><em>Publi\u00e9 en F\u00e9vrier 2012<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-119157\" alt=\"\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_DogmasNeuro_192.jpg\" width=\"300\" height=\"269\" \/><span class=\"media-credits-inline\">L\u00c9O RAMOS <\/span>L\u2019apr\u00e8s-midi du 11 janvier 2012, les chercheurs Frederico Casarsa de Azevedo et Carlos Humberto Moraes ont effectu\u00e9 une activit\u00e9 peu ordinaire pour des neuroscientifiques. Ils ont recouvert une \u00e9tag\u00e8re en briques d\u2019un carton blanc pour cacher la fen\u00eatre du fond, nettoy\u00e9 une table de granit et retir\u00e9 les r\u00e9cipients en verre, pipettes et produits r\u00e9actifs pour les mettre sur une paillasse d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9e par d\u2019autres verres, pipettes et r\u00e9actifs. En fait, ils pr\u00e9paraient le laboratoire dirig\u00e9 par le m\u00e9decin Roberto Lent de l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale de l\u2019\u00e9tat de Rio de Janeiro (UFRJ) pour une s\u00e9ance de photos et filmages. L\u2019objectif \u00e9tait d\u2019enregistrer dans le d\u00e9tail le fonctionnement d\u2019une nouvelle machine achev\u00e9e apr\u00e8s sept ann\u00e9es de travail : le fractionneur cellulaire automatique, qu\u2019ils ont en outre l\u2019intention de breveter. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un d\u00e9cor irr\u00e9prochable.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9quipement au nom compliqu\u00e9 et de pr\u00e8s d\u2019un m\u00e8tre de hauteur est une sorte de broyeur de taille familiale. Des moteurs \u00e9lectriques font tourner \u00e0 400 tours\/min six pistons en plastique fix\u00e9s \u00e0 une base mobile. Chaque piston est plong\u00e9 dans un r\u00e9cipient en verre qui contient des \u00e9chantillons de tissu c\u00e9r\u00e9bral tremp\u00e9s dans une solution avec d\u00e9tergent. Une fois le fractionneur actionn\u00e9, ses pistons agitent le liquide incolore en cr\u00e9ant des tourbillonnements qui d\u00e9font les \u00e9chantillons. Deux heures plus tard, les morceaux de tissu c\u00e9r\u00e9bral sont dissous dans un m\u00e9lange laiteux \u2013 surnomm\u00e9 par les chercheurs de \u2018jus de cerveau\u2019.<\/p>\n<p>En phase de test au Laboratoire de Neuroplasticit\u00e9 de l\u2019Institut des Sciences Biom\u00e9dicales (ICB) de l\u2019UFRJ, la machine est une version \u00ab boost\u00e9e \u00bb du fractionneur beaucoup plus simple (un tube et un piston en verre, actionn\u00e9s manuellement) que Roberto Lent et la neuroscientifique Suzana Herculano Houzel utilisent depuis 2004 pour d\u00e9faire des morceaux de cerveau et compter leurs cellules. Invent\u00e9e par eux-m\u00eames, cette technique permet de conna\u00eetre plus pr\u00e9cis\u00e9ment quelque chose que l\u2019on croyait d\u00e9j\u00e0 savoir : combien il y a de neurones dans le cerveau et dans d\u2019autres organes de l\u2019enc\u00e9phale, situ\u00e9s dans le cr\u00e2ne.<\/p>\n<p>C\u2019est en partie gr\u00e2ce au travail de ce groupe de Rio de Janeiro que l\u2019on sait aujourd\u2019hui qu\u2019il y a 86 milliards de neurones dans le cerveau humain, et non pas 100 milliards comme on l\u2019affirmait jusqu\u2019alors. Il est \u00e9galement possible de dire en toute s\u00e9curit\u00e9 que ces neurones sont accompagn\u00e9s de 85 milliards de cellules n\u00e9vrogliques, l\u2019autre type de cellule qui compose le cerveau. Un nombre tr\u00e8s inf\u00e9rieur aux 1000 milliards annonc\u00e9s auparavant.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas simplement de d\u00e9tails. V\u00e9rifier combien et o\u00f9 se trouvent pr\u00e9cis\u00e9ment les cellules c\u00e9r\u00e9brales est important pour comprendre le fonctionnement du cerveau et tenter de conna\u00eetre les strat\u00e9gies adopt\u00e9es par la nature pour construire un organe si complexe que, dans le cas de l\u2019homme, il a ouvert la voie \u00e0 l\u2019esprit autoconscient. D\u2019autre part, l\u2019\u00e9tude peut aussi aider \u00e0 identifier des caract\u00e9ristiques qui distinguent un cerveau sain d\u2019un cerveau malade.<\/p>\n<p>Mais ne consid\u00e9rer que le nombre de cellules n\u2019est pas suffisant pour percer \u00e0 jour un des organes du corps les plus intrigants et fascinants. \u00c0 l\u2019heure actuelle, la neuroscience ne voit plus le cerveau comme une simple collection de neurones, des cellules qui communiquent au moyen de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Pour le neuroanatomiste italien Alessandro Vercelli de l\u2019Universit\u00e9 de Turin, les connexions s\u2019\u00e9tablissant entre ces cellules et cr\u00e9ant des r\u00e9seaux qui se partagent le traitement de l\u2019information sont aussi importantes, voire plus, que le nombre total de neurones. \u00ab Le nombre, le type et la qualit\u00e9 de ces connexions varient dans l\u2019espace et dans le temps \u00bb, observe Mart\u00edn Cammarota, neuroscientifique de l\u2019Universit\u00e9 Catholique Pontificale du Rio Grande do Sul (PUCRS). \u00ab Poss\u00e9der plus de neurones ou moins de neurones ne rend pas n\u00e9cessairement un individu plus intelligent qu\u2019un autre, ou une esp\u00e8ce plus intelligente qu\u2019une autre \u00bb.<\/p>\n<p>En d\u00e9pit de ces observations, les r\u00e9sultats obtenus par Lent et Herculano-Houzel depuis 2005 les ont amen\u00e9s \u00e0 questionner certaines id\u00e9es consid\u00e9r\u00e9es comme des v\u00e9rit\u00e9s absolues sur la composition et la structure du cerveau. L\u2019an dernier, Lent a estim\u00e9 que les donn\u00e9es recueillies par son groupe et celui de Suzana Herculano-Houzel \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 suffisamment consistantes pour \u00e9laborer une critique plus directe. Avec trois chercheurs de son laboratoire, il a \u00e9crit un article publi\u00e9 en janvier dans l\u2019European Journal of Neuroscience, o\u00f9 il affirme qu\u2019au moins quatre concepts de base de la neuroscience se doivent d\u2019\u00eatre repens\u00e9s.<\/p>\n<p>Le premier dogme discut\u00e9 dans l\u2019article est celui selon lequel le cerveau humain et le reste de l\u2019enc\u00e9phale poss\u00e8dent ensemble 100 milliards de neurones. Connu y compris par ceux qui ne sont pas sp\u00e9cialistes, ce nombre circule dans les articles scientifiques et les livres didactiques depuis pr\u00e8s de 30 ans. Roberto Lent est lui-m\u00eame l\u2019auteur de l\u2019ouvrage Cem bilh\u00f5es de neur\u00f4nios [Cent milliards de neurones], publi\u00e9 en 2001 et pris comme r\u00e9f\u00e9rence par les cursus de 2e cycle universitaire.<\/p>\n<p><strong>L\u00b4origine<\/strong><br \/>\nCe livre est en quelque sorte \u00e0 l\u2019origine des doutes qui ont incit\u00e9 les chercheurs de l\u2019UFRJ \u00e0 analyser le nombre de cellules pr\u00e9sentes dans le cerveau. Peu de temps avant son lancement, Suzana Herculano-Houzel avait d\u00e9but\u00e9 une \u00e9tude pour \u00e9valuer la connaissance des lyc\u00e9ens et des \u00e9tudiants en mati\u00e8re de neuroscience. L\u2019une des 95 affirmations \u00e0 laquelle ils devaient r\u00e9pondre par \u2018vrai\u2019 ou \u2018faux\u2019 \u00e9tait : \u00ab Nous n\u2019utilisons que 10 % de notre cerveau \u00bb.<\/p>\n<div id=\"attachment_119163\" style=\"max-width: 296px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-119163\" alt=\"Fractionneur \u00ab boost\u00e9 \u00bb :il transforme des morceaux de cerveau en une soupe de noyaux de neurones\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/020-021_DogmasNeuro_192-1-286x300.jpg\" width=\"286\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/020-021_DogmasNeuro_192-1-286x300.jpg 286w, https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/020-021_DogmasNeuro_192-1.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 286px) 100vw, 286px\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">L\u00c9O RAMOS<\/span>Fractionneur \u00ab boost\u00e9 \u00bb :il transforme des<br \/>morceaux de cerveau en une soupe de noyaux de neurones<span class=\"media-credits\">L\u00c9O RAMOS<\/span><\/p><\/div>\n<p>Pr\u00e8s de 60 % des 2 200 jeunes interrog\u00e9s ont r\u00e9pondu que c\u2019\u00e9tait \u2018vrai\u2019. Or, cette affirmation est fausse car nous utilisons l\u2019ensemble de notre cerveau tout le temps. Elle d\u00e9coule d\u2019une autre affirmation faite en 1979 par le neurobiologiste David Hubel, prix Nobel de physiologie ou m\u00e9decine en 1981 : Hubel assurait qu\u2019il y avait 100 milliards de neurones et mille milliards de cellules n\u00e9vrogliques. R\u00e9p\u00e9t\u00e9e dans d\u2019autres publications, l\u2019information s\u2019est propag\u00e9e. Puisque les neurones sont les unit\u00e9s qui traitent l\u2019information et ne repr\u00e9senteraient qu\u20191\/10e des cellules c\u00e9r\u00e9brales, on en a conclu que les autres 90 % du cerveau ne seraient pas utilis\u00e9s quand on marche, qu\u2019on planifie un voyage ou qu\u2019on dort.<\/p>\n<p>Insatisfaite du r\u00e9sultat, S. Herculano-Houzel a recherch\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique l\u2019origine de ces nombres, mais en vain. Bien qu\u2019elle ait collabor\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture du livre de Lent, elle lui a fait part de son doute : \u00ab Comment sais-tu que ce sont 100 milliards de neurones ? \u00bb. Lequel lui a r\u00e9pondu : \u00ab Et bien, tout le monde le sait, c\u2019est \u00e9crit dans tous les livres \u00bb. Beaucoup d\u2019articles et de livres contenaient l\u2019information, mais aucun ne disait d\u2019o\u00f9 venait l\u2019information. \u00ab C\u2019\u00e9tait des donn\u00e9es apparemment intuitives qui se sont consolid\u00e9es et les gens les citaient sans r\u00e9fl\u00e9chir \u00bb, commente Lent.<\/p>\n<p>L\u2019une des raisons de la difficult\u00e9 \u00e0 trouver ces nombres est que compter des cellules c\u00e9r\u00e9brales n\u2019est pas simple. En plus d\u2019\u00eatre un grand organe \u2013 le cerveau humain p\u00e8se environ 1200 grammes et l\u2019enc\u00e9phale 1500 grammes \u2013, il poss\u00e8de une architecture complexe. Des zones distinctes contiennent des concentrations vari\u00e9es de cellules et la technique alors disponible pour les compter, la st\u00e9r\u00e9ologie, ne fonctionne bien que pour des petites r\u00e9gions o\u00f9 la distribution cellulaire est homog\u00e8ne. Son utilisation pour compter les cellules c\u00e9r\u00e9brales g\u00e9n\u00e9rait des estimations peu fiables, avec des chiffres jusqu\u2019\u00e0 dix fois diff\u00e9rents pour certaines r\u00e9gions. Finalement, le nombre de neurones dans le cerveau humain variait entre 75 et 125 milliards.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque r\u00e9cemment embauch\u00e9e par l\u2019UFRJ, Suzana Herculano-Houzel dit \u00e0 Lent qu\u2019elle avait une id\u00e9e \u00ab os\u00e9e et un peu folle \u00bb pour compter les neurones, mais qu\u2019elle ne disposait pas de laboratoire. C\u2019est ainsi qu\u2019il l\u2019a invit\u00e9e \u00e0 travailler aveclui. La proposition de la chercheuse \u00e9tait simple : rendre homog\u00e8nes les r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales avant de compter ses cellules. Comment ? En d\u00e9montant les cellules.<\/p>\n<p>La raison principale de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de l\u2019enc\u00e9phale est que les cellules et l\u2019espace qui les s\u00e9pare varient en taille. La question serait r\u00e9solue en dissolvant les cellules \u00e0 condition que soient pr\u00e9serv\u00e9s leur noyau \u2013 la partie la plus centrale, qui abrite l\u2019ADN. Comme chaque cellule c\u00e9r\u00e9brale poss\u00e8de un seul noyau, le comptage devenait simple : la somme des noyaux donnerait le nombre total de cellules. Des colorants qui marquent seulement les neurones ont permis ensuite de les distinguer des autres cellules c\u00e9r\u00e9brales.<\/p>\n<p>En utilisant des composants chimiques qui pr\u00e9servent les structures des cellules, Herculano- Houzel a r\u00e9ussi \u00e0 ne d\u00e9truire que la membrane ext\u00e9rieure sans ab\u00eemer le noyau ; avec Lent, elle a d\u00e9crit la technique en 2005 dans Journal of Neuroscience. Selon Vercelli, \u00ab c\u2019est une m\u00e9thode intelligente, simple et facile \u00e0 utiliser et \u00e0 reproduire. [\u2026] Je me demande pourquoi je n\u2019y ai pas pens\u00e9 avant \u00bb. Pour Zoltan Molnar, neuroscientifique de l\u2019Universit\u00e9 anglaise d\u2019Oxford, ce fut une avanc\u00e9e importante : \u00ab La g\u00e9nomique, la transcriptomique et la prot\u00e9omique sont des domaines quantitatifs et perfectionn\u00e9s qui ont beaucoup progress\u00e9, alors que nous, les anatomistes, nous en sommes rest\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e2ge des t\u00e9n\u00e8bres. Nous n\u2019avons pas d\u00e9velopp\u00e9 de m\u00e9thodes permettant de mesurer le nombre, la densit\u00e9 et les variations au niveau de l\u2019architecture des cellules \u00bb.<\/p>\n<p>Le premier test a \u00e9t\u00e9 fait sur des cerveaux de rats. Le nombre total de cellules de l\u2019enc\u00e9phale a \u00e9t\u00e9 de 300 millions, dont 200 millions de neurones. Contrairement \u00e0 ce qui \u00e9tait attendu, seulement 15 % des neurones \u00e9taient situ\u00e9s dans le cerveau, la partie la plus volumineuse. La plus grosse partie (70 %) se trouvait dans un organe plus petit, dans la r\u00e9gion post\u00e9rieure du crane : le cervelet.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9sultats \u00e9taient valables pour les rats. Et quant aux autres esp\u00e8ces ? Suzana Herculano- Houzel a ensuite analys\u00e9 le cerveau de cinq autres rongeurs (souris, hamster, cobaye, paca et capybara [appel\u00e9 aussi capivara au Br\u00e9sil]). Comme on le savait d\u00e9j\u00e0, plus l\u2019animal est grand et plus le cerveau est grand et le nombre de neurones \u00e9lev\u00e9. D\u2019\u00e0 peine 40 grammes, la souris est le plus petit d\u2019entre eux et poss\u00e8de 71 millions de neurones emmagasin\u00e9s dans un cerveau de 0,4 grammes. Pr\u00e8s de 1200 fois plus lourde, le capybara a un enc\u00e9phale 183 fois plus grand (76 grammes) mais seulement 22 fois plus de neurones (1600 millions).<\/p>\n<p><strong>Le cerveau humain<\/strong><br \/>\nSous l\u2019orientation de Lent et Herculano-Houzel, le biologiste Frederico Azevedo a proc\u00e9d\u00e9 au comptage des cellules dans des cerveaux humains. Non sans adapter au pr\u00e9alable la technique : \u00ab Ce qui fonctionnait pour les rongeurs ne marchait pas pour les humains \u00bb. Plusieurs mois ont \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires pour d\u00e9couvrir que le probl\u00e8me venait du mode de fixation du tissu avant de le fractionner. Quand le cerveau restait trop longtemps plong\u00e9 dans des composants qui \u00e9vitent sa d\u00e9t\u00e9rioration, le chercheur ne parvenait pas \u00e0 colorer les neurones pour pouvoir les compter ensuite au microscope. Il a alors fractionn\u00e9 manuellement les \u00e9chantillons de cerveau de quatre personnes (\u00e2g\u00e9es entre 50 et 71 ans), c\u00e9d\u00e9s par la banque de cerveaux de l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo (USP) : \u00ab C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 penser \u00e0 une mani\u00e8re de rendre ce travail automatique \u00bb. Frederico Azevedo pr\u00e9pare actuellement un doctorat \u00e0 l\u2019Institut allemand Max Planck.<\/p>\n<p>Le comptage des cellules a montr\u00e9 que le cerveau humain poss\u00e8de en moyenne 86 milliards de neurones. Ce nombre est 14 % inf\u00e9rieur \u00e0 celui estim\u00e9 auparavant et proche de celui propos\u00e9 en 1988 par Karl Herrup, de l\u2019Universit\u00e9 Rutgers \u00bb. Chef du Laboratoire de Neuroanatomie Compar\u00e9e de l\u2019ICB-UFRJ, Suzana Herculano-Houzel ajoute : \u00ab Certains disent que la diff\u00e9rence est moindre, mais je ne suis pas d\u2019accord. [\u2026] Elle correspond au cerveau d\u2019un babouin ou \u00e0 un-demi cerveau d\u2019un gorille, d\u2019un point de vue \u00e9volutif un des primates les plus proches des \u00eatres humains \u00bb. Roberto Lent reste prudent : \u00ab Nous ne pouvons pas affirmer que ces nombres sont repr\u00e9sentatifs de l\u2019esp\u00e8ce humaine. Il est probable qu\u2019ils soient repr\u00e9sentatifs de personnes d\u2019\u00e2ge mur \u00bb. Ou peut-\u00eatre pas, vu que seuls quatre cerveaux ont \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s. Chez les plus jeunes, cela peut aussi \u00eatre diff\u00e9rent : \u00ab Qui sait, les individus d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es ont peut-\u00eatre 100 milliards de neurones, qu\u2019ils perdent avec le temps ? \u00bb. Son groupe de recherche \u00e9tudie \u00e0 pr\u00e9sent le cerveau de personnes plus jeunes et compare des cerveaux d\u2019hommes et de femmes. En attendant de pouvoir r\u00e9pondre \u00e0 cette question, Lent a modifi\u00e9 le titre de la 2e \u00e9dition de son livre, publi\u00e9e en 2010. D\u00e9sormais, le titre comporte un point d\u2019interrogation \u00e0 la fin : Cent milliards de neurones ?<\/p>\n<p><strong>Le cervelet<\/strong><br \/>\nDe m\u00eame que chez les rongeurs, la plupart de ces neurones ne se trouvent pas dans le cerveau mais dans le cervelet. Le cerveau \u2013 plus sp\u00e9cifiquement le cortex c\u00e9r\u00e9bral, encore consid\u00e9r\u00e9 il y a peu comme le principal responsable de fonctions cognitives telles que l\u2019attention, la m\u00e9moire et le langage \u2013 est la partie de l\u2019enc\u00e9phale qui a le plus grandi au cours de l\u2019\u00e9volution. Dans le cas de l\u2019homme, il p\u00e8se 1200 grammes et occupe plus de la moiti\u00e9 du cr\u00e2ne, cependant il n\u2019abrite que 16 milliards de neurones. Le cervelet, par contre, ne p\u00e8se que 150 grammes mais poss\u00e8de 69 milliards de neurones.<\/p>\n<p>Comment s\u2019expliquent ces tailles si diff\u00e9rentes entre les deux organes ? La r\u00e9ponse est multiple. Premi\u00e8rement, le cerveau a moins de neurones que le cervelet mais pr\u00e8s de quatre fois plus d\u2019autres types cellulaires, comme les cellules n\u00e9vrogliques. Auparavant consid\u00e9r\u00e9es comme un simple support physique des neurones, ces cellules remplissent en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019autres fonctions essentielles : elles aident \u00e0 la transmission des impulsions, nourrissent les neurones et d\u00e9fendent le syst\u00e8me nerveux central de micro-organismes envahisseurs. Et, bien s\u00fbr, elles prennent de la place. Deuxi\u00e8mement, le cerveau et le cervelet sont form\u00e9s par des types diff\u00e9rents de neurones, qui ne se connectent pas de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n<p>Avec ce travail, le groupe de Rio de Janeiro a aussi constat\u00e9 que l\u2019\u00e9volution n\u2019a pas seulement privil\u00e9gi\u00e9 le d\u00e9veloppement du cerveau. Chez les mammif\u00e8res, la classe d\u2019animaux \u00e0 laquelle appartiennent les \u00eatres humains, le nombre de neurones a augment\u00e9 dans le cerveau et le cervelet au m\u00eame rythme. Du point de vue de Vercelli, ce r\u00e9sultat corrobore celui de recherches indiquant que le r\u00f4le du cervelet ne se limite pas au contr\u00f4le des mouvements. Il est fondamental pour l\u2019apprentissage, la m\u00e9moire, l\u2019acquisition du langage et le contr\u00f4le du comportement et des \u00e9motions. Herrup signale que de plus en plus d\u2019\u00e9tudes montrent \u00ab que le cervelet participe de processus qui n\u2019\u00e9taient auparavant associ\u00e9s qu\u2019au cortex c\u00e9r\u00e9bral \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Les strat\u00e9gies<\/strong><br \/>\nDepuis qu\u2019elle a d\u00e9velopp\u00e9 la technique, Suzana Herculano-Houzel l\u2019a d\u00e9j\u00e0 appliqu\u00e9e pour \u00e9tudier l\u2019enc\u00e9phale de 38 esp\u00e8ces de mammif\u00e8res. Elle a notamment observ\u00e9 qu\u2019au cours de 90 milliards d\u2019ann\u00e9es la nature a adopt\u00e9 au moins deux strat\u00e9gies pour \u2018construire\u2019 des cerveaux : une pour les rongeurs, et une pour les primates.<\/p>\n<p>Chez les rongeurs, l\u2019augmentation du nombre de neurones dans l\u2019enc\u00e9phale se produit \u00e0 une \u00e9chelle logarithmique. Au fur et \u00e0 mesure que la taille de l\u2019esp\u00e8ce augmente, l\u2019enc\u00e9phale devient plus grand et le nombre absolu de neurones aussi. Mais plus le rongeur est grand, moins il gagne proportionnellement de neurones. Pour les primates, qui comprennent les singes et les \u00eatres humains, l\u2019augmentation est lin\u00e9aire : le nombre de neurones cro\u00eet proportionnellement au volume c\u00e9r\u00e9bral. D\u2019apr\u00e8s Vercelli, \u00ab il y a eu une transition soudaine entre les mammif\u00e8res inf\u00e9rieurs, comme les rongeurs, et les sup\u00e9rieurs, comme les primates \u00bb. Roberto Lent pense que ce changement a permis au cerveau des primates de regrouper plus de neurones dans un espace plus petit et d\u2019accumuler plus de cellules que les rongeurs.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le de d\u00e9veloppement enc\u00e9phalique des primates a conduit Lent et Herculano-Houzel \u00e0 remettre en question un autre dogme en vigueur depuis pr\u00e8s de 40 ans : celui selon lequel le cerveau humain serait exceptionnellement grand. En 1973, le pal\u00e9oneurologue nord-am\u00e9ricain Harry Jerison a affirm\u00e9 que notre cerveau \u00e9tait d\u2019une taille sept fois plus grande que celle esp\u00e9r\u00e9e pour un mammif\u00e8re de 70 kg. La neuroscientifique Lori Marino dira plus tard qu\u2019il est grand m\u00eame pour un primate. Pesant 1500 grammes, l\u2019enc\u00e9phale humain est le plus grand de tous les primates \u2013 le plus grand primate, le gorille, p\u00e8se 200 kg et a un enc\u00e9phale de 500 grammes. Mais cette id\u00e9e part du principe que la taille du corps serait un bon indicateur des dimensions du cerveau. Or, il semble que ce ne soit pas le cas.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on laisse de c\u00f4t\u00e9 la masse corporelle et que l\u2019on analyse le nombre de cellules, on s\u2019aper\u00e7oit que le cerveau humain n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la norme des primates. \u00ab Notre cerveau a la quantit\u00e9 de cellules attendue pour un primate de cette taille \u00bb, confirme Suzana Herculano-Houzel.<\/p>\n<p>Sur la base de cette r\u00e8gle et du volume du cr\u00e2ne, Suzana Herculano-Houzel et le neuroscientifique Jon Kaas de l\u2019Universit\u00e9 Vanderbilt (\u00c9tats-Unis) ont publi\u00e9 en 2011 une estimation du nombre de cellules c\u00e9r\u00e9brales de neuf autres hominid\u00e9s dans le journal Brain, Behavior and Evolution. Naturellement, l\u2019esp\u00e8ce qui se rapproche le plus de l\u2019humaine (Homo sapiens) en termes de neurones est celle des n\u00e9andertaliens (Homo neanderthalensis), qui ont v\u00e9cu entre 300 000 et 30 000 ans avant le temps pr\u00e9sent dans la r\u00e9gion aujourd\u2019hui occup\u00e9e par l\u2019Europe. D\u2019apr\u00e8s les chercheurs, ils auraient environ 85 milliards de neurones. Avec l\u2019aide du bioanthropologue Walter Neves de l\u2019USP, Lent a amplifi\u00e9 la projection pour d\u2019autres esp\u00e8ces de primates qui int\u00e8grent la grande famille des hominid\u00e9s et calcul\u00e9 que les n\u00e9andertaliens pouvaient avoir eu 100 milliards de neurones .<\/p>\n<p>Un autre dogme est mis sur la sellette : que le total de cellules n\u00e9vrogliques serait dix fois sup\u00e9rieur \u00e0 celui des neurones \u2013 affirmation \u00e0 l\u2019origine de l\u2019id\u00e9e\u00a0 laquelle nous n\u2019utilisons que 10 % de notre cerveau. Helen Barbas, de l\u2019Universit\u00e9 de Boston, \u00e9crit : \u00ab Ce taux \u00e9lev\u00e9 de cellules n\u00e9vrogliques \u00e9tait enseign\u00e9 dans les livres didactiques, m\u00eame si des exp\u00e9rimentations indiquaient d\u00e9j\u00e0 que la proportion \u00e9tait de 1 pour 1 \u00bb.<\/p>\n<p>Ce qui a le plus surpris Suzana Herculano- Houzel, ce n\u2019est pas tant le nombre de cellules n\u00e9vrogliques (\u00e0 hauteur de 85 milliards chez les \u00eatres humains, plus concentr\u00e9es dans le cerveau que dans le cervelet) mais le fait qu\u2019elles n\u2019aient pratiquement subi aucune modification morphologique pendant l\u2019\u00e9volution. Leur taille est quasi constante parmi les primates, alors que celle des neurones varie 250 fois. \u00ab Le fonctionnement des cellules n\u00e9vrogliques doit \u00eatre si bien r\u00e9gl\u00e9 que la nature a \u00e9limin\u00e9 tout changement ayant pu appara\u00eetre \u00bb, commente la chercheuse.<\/p>\n<p>Pour l\u2019heure, on esp\u00e8re que d\u2019autres r\u00e9sultats int\u00e9ressants surgiront au fur et \u00e0 mesure que la technique br\u00e9silienne sera diffus\u00e9e. \u00ab Si elle est utilis\u00e9e plus largement \u00bb, pense Herrup, \u00ab elle pourra simplifier le processus ennuyeux de comptage des cellules c\u00e9r\u00e9brales \u00bb. Beaucoup d\u2019heures seront peut-\u00eatre \u00e9pargn\u00e9es si la version turbo du fractionneur tient ses promesses en mati\u00e8re d\u2019efficacit\u00e9.<\/p>\n<p><em>Articles scientifiques<\/em><br \/>\n1. LENT, R. et al. How many neurons do you have? Some dogmas of quantitative neuroscience under revision. <strong>European Journal of Neuroscience<\/strong>. v 35 (1). janv. 2012.<br \/>\n2. HERCULANO-HOUZEL, S.; LENT, R. Isotropic fractionator: a simple, rapid method for the quantification of total cell and neurons in the brain. <strong>Jornal of Neuroscience<\/strong>. v. 25(10), p. 2.518-21. 9 mars 2005.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"R\u00e9vision des num\u00e9ros","protected":false},"author":16,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1183],"tags":[],"coauthors":[5968],"class_list":["post-119108","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-strategies-fr"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/119108","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/16"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=119108"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/119108\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=119108"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=119108"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=119108"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=119108"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}