{"id":119169,"date":"2013-05-27T18:13:35","date_gmt":"2013-05-27T21:13:35","guid":{"rendered":"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=119169"},"modified":"2013-06-27T18:53:09","modified_gmt":"2013-06-27T21:53:09","slug":"ramifications-ancestrales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/ramifications-ancestrales\/","title":{"rendered":"Ramifications ancestrales"},"content":{"rendered":"<p><em>Publi\u00e9 en juin 2012<\/em><\/p>\n<div id=\"attachment_119210\" style=\"max-width: 255px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-119210\" alt=\"Disparus pendant des si\u00e8cles, les sapajous blonds ont \u00e9t\u00e9 red\u00e9couverts il y a quelques ann\u00e9es\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_CAPA-Macacos_196-1bb-245x300.jpg\" width=\"245\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_CAPA-Macacos_196-1bb-245x300.jpg 245w, https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_CAPA-Macacos_196-1bb.jpg 290w\" sizes=\"auto, (max-width: 245px) 100vw, 245px\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">EDUARDO CESAR<\/span>Disparus pendant des si\u00e8cles, les sapajous blonds ont \u00e9t\u00e9 red\u00e9couverts il y a quelques ann\u00e9es<span class=\"media-credits\">EDUARDO CESAR<\/span><\/p><\/div>\n<p>Les apelles [Cebus (Sapajus) apella] et les capucins des Ka\u2019apor [Cebus (Cebus) Kaapori] sont des singes qui existent en Am\u00e9rique centrale, dans toute l\u2019Amazonie, dans la caatinga (for\u00eat \u00e9pineuse du nord-est), dans le cerrado (r\u00e9gion de savane n\u00e9otropicale), dans l\u2019ensemble de la for\u00eat atlantique et jusqu\u2019en Argentine. Diss\u00e9min\u00e9s sur cette vaste zone, ils pr\u00e9sentent de grandes variations en termes de forme, couleur, taille, pr\u00e9f\u00e9rences alimentaires et comportement. Ce sont des primates dont le syst\u00e8me social complexe attire l\u2019attention, et ils sont capables d\u2019utiliser des outils \u2013 une habilet\u00e9 rare. Malgr\u00e9 la grande variation entre les esp\u00e8ces, les sp\u00e9cialistes classaient encore r\u00e9cemment les apelles et les capucins des Ka\u2019apor dans le m\u00eame genre, Cebus, et la plupart \u00e9taient scientifiquement enregistr\u00e9s sous le nom de Cebus apella. Depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, la classification de ces primates conna\u00eet une r\u00e9volution en raison du travail de chercheurs br\u00e9siliens et \u00e9trangers. D\u2019apr\u00e8s le primatologue br\u00e9silien Jean-Philippe Boubli, \u00ab leur taxonomie se basait encore sur le travail des naturalistes. [ \u2026] L\u2019\u00e8re de la technologie mol\u00e9culaire est en train de permettre toute une r\u00e9organisation \u00bb.<\/p>\n<p>Avec sa coll\u00e8gue nord-am\u00e9ricaine Jessica Lynch Alfaro de l\u2019Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Los Angeles, il a organis\u00e9 un symposium sur ces singes \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un congr\u00e8s en 2010 au Japon ; au moment de ce symposium, il \u00e9tait chercheur \u00e0 la Wildlife Conservation Society. R\u00e9unissant les chercheurs les plus en avance sur le th\u00e8me, la rencontre a donn\u00e9 naissance \u00e0 un num\u00e9ro sp\u00e9cial de la revue American Journal of Primatology, publi\u00e9 en avril 2012.<\/p>\n<p>Quand elle \u00e9tudiait le comportement de ces singes \u00e0 Caratinga (dans l\u2019\u00e9tat de Minas Gerais), Jessica L. Alfaro voyait des diff\u00e9rences entre eux et ceux d\u2019autres lieux, cependant elle ne disposait pas d\u2019un contexte \u00e9volutif pour \u00e9valuer d\u2019o\u00f9 ils venaient : \u00ab On ne savait pas depuis quand les groupes \u00e9taient s\u00e9par\u00e9s ni quel lien de parent\u00e9 les unissait \u00bb. L\u2019animal qu\u2019elle \u00e9tudiait alors s\u2019appelle d\u00e9sormais le sapajou noir (Sapajus Nigritus) \u2013 diff\u00e9rent depuis qu\u2019il y a eu un changement des genres et des esp\u00e8ces. Le premier changement a \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9 par Jos\u00e9 de Sousa e Silva J\u00fanior dans sa th\u00e8se de doctorat, soutenue en 2001 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale de Rio de Janeiro. Il y proposait deux sous-genres : Cebus pour les capucins des Ka\u2019apor, plus minces, pr\u00e9sents de l\u2019Amazonie en direction du nord ; et Sapajus pour les apelles, plus robustes et tr\u00e8s souvent caract\u00e9ris\u00e9s par une houppe, pr\u00e9sents de l\u2019Amazonie vers le sud. Boubli estime que la division propos\u00e9e fut \u00ab une d\u00e9marche courageuse, [\u2026] et qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent il faut aller de l\u2019avant \u00bb.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui, environ une d\u00e9cennie plus tard, que la sous-division s\u2019est amplifi\u00e9e dans le travail d\u2019Alfaro, Boubli et leurs collaborateurs, publi\u00e9 en f\u00e9vrier 2012 dans la revue Jornal of Biogeography. Les vastes analyses g\u00e9n\u00e9tiques surtout effectu\u00e9es dans le laboratoire d\u2019Alfaro mais aussi dans celui d\u2019Izeni Farias, de l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale de l\u2019\u00e9tat d\u2019Amazonas (Ufm), ont d\u00e9montr\u00e9 que les Cebus et Sapajus diff\u00e8rent au point d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des genres distincts, et ce malgr\u00e9 une taille similaire (un peu plus de 2 kg pour les deux). Plus sp\u00e9cifiquement, l\u2019\u00e9tude a montr\u00e9 que les deux lign\u00e9es se sont s\u00e9par\u00e9es il y a plus de 6 millions d\u2019ann\u00e9es \u2013 la m\u00eame dur\u00e9e que celle qui s\u00e9pare l\u2019apparition des chimpanz\u00e9s et des \u00eatres humains \u00e0 partir d\u2019un anc\u00eatre commun. Le changement a \u00e9t\u00e9 accept\u00e9 par la plupart des primatologues et se trouve dans l\u2019Annoted checklist of brazilian mammals publi\u00e9e en avril par l\u2019organisation Conservation International. Mais comme cela est monnaie courante dans le milieu scientifique, le changement ne fait pas l\u2019unanimit\u00e9. Dans un commentaire publi\u00e9 il y a peu sur le site Internet de la revue American Journal of Primatology, Alfred Rosenberger du Brooklyn College de New York pense que cette division entre les apelles et les capucins des Ka\u2019apor] a \u00e9t\u00e9 quelque peu h\u00e2tive, voire inutile. S\u2019il ne critique pas les fondements g\u00e9n\u00e9tiques, il affirme qu\u2019une r\u00e9partition exag\u00e9r\u00e9e peut cr\u00e9er des esp\u00e8ces rares qui obtiennent plus de ressources pour la conservation, m\u00eame si cela ne se justifie pas d\u2019un point de vue scientifique. La discussion se dirige plus vers le champ philosophique, avec la remise en question de la fluidit\u00e9 du concept d\u2019\u00ab esp\u00e8ce \u00bb, qui n\u2019a pas de fronti\u00e8res d\u00e9finies.<\/p>\n<p>Jessica L. Alfaro est convaincue de ses conclusions. \u00c0 partir du s\u00e9quen\u00e7age g\u00e9n\u00e9tique, des techniques permettant d\u2019estimer la date des ramifications sur l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique de ces primates et de la g\u00e9ographie de leur distribution actuelle, le groupe qu\u2019elle dirige a formul\u00e9 une proposition sur la trajectoire de ces animaux au cours de l\u2019\u00e9volution. La formation du fleuve Amazonas a cr\u00e9\u00e9 une s\u00e9paration nord-sud qui a isol\u00e9 les primates qui vivaient l\u00e0 et donn\u00e9 lieu aux branches g\u00e9n\u00e9alogiques Cebus et Sapajus. Au cours des pr\u00e8s de 4 millions d\u2019ann\u00e9es qui ont suivi, on ne sait pas exactement ce qui s\u2019est pass\u00e9. C\u2019est seulement il y a environ 2 millions d\u2019ann\u00e9es que le groupe qui a donn\u00e9 naissance aux singes plus robustes s\u2019est r\u00e9pandu dans la for\u00eat atlantique sans laisser de descendants en Amazonie. L\u2019occupation de tout le littoral br\u00e9silien a \u00e9t\u00e9 rapide et s\u2019est fait en m\u00eame temps qu\u2019une grande diversification d\u2019esp\u00e8ces. Il y a pr\u00e8s de 700 000 ans, l\u2019expansion au sud est arriv\u00e9e jusqu\u2019en Argentine, pr\u00e8s des chutes d\u2019Igua\u00e7u, et s\u2019est dirig\u00e9e vers le nord en occupant le cerrado dans la r\u00e9gion centrale du Br\u00e9sil. Puis, environ 400 000 ans auparavant, ils sont arriv\u00e9s \u00e0 nouveau en Amazonie ; l\u00e0, ils ont rencontr\u00e9 leurs parents plus \u00ab d\u00e9licats \u00bb qui s\u2019\u00e9taient r\u00e9pandus dans la r\u00e9gion nord, autour des Andes et jusqu\u2019au Costa Rica, en Am\u00e9rique centrale.<\/p>\n<div id=\"attachment_119212\" style=\"max-width: 229px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-119212\" alt=\"Un sapajou \u00e0 barbe escalade une paroi dans la r\u00e9gion montagneuse de la Capivara\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_CAPA-Macacos_196-2a-219x300.jpg\" width=\"219\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_CAPA-Macacos_196-2a-219x300.jpg 219w, https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_CAPA-Macacos_196-2a.jpg 290w\" sizes=\"auto, (max-width: 219px) 100vw, 219px\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">EDUARDO CESAR<\/span>Un sapajou \u00e0 barbe escalade une paroi dans la r\u00e9gion montagneuse de la Capivara<span class=\"media-credits\">EDUARDO CESAR<\/span><\/p><\/div>\n<p>Cette nouvelle invasion relativement r\u00e9cente de l\u2019Amazonie par les apelles explique leur faible diversit\u00e9 sur place en nombre d\u2019esp\u00e8ces, ainsi que la comp\u00e9tition qui s\u2019est \u00e9tablie entre les deux genres s\u00e9par\u00e9s pendant des millions d\u2019ann\u00e9es. Jessica L. Alfaro explique que \u00ab les Sapajus r\u00e9ussissent \u00e0 utiliser une plus grande vari\u00e9t\u00e9 de ressources, comme casser des fruits plus durs \u00bb. C\u2019est pour-quoi quand ils cohabitent avec leurs cousins du nord ce qui est commun dans l\u2019ouest de l\u2019Amazonie entre les Cebus albifrons et les Sapajus macrocephalus la densit\u00e9 des plus minces est plus r\u00e9duite. Boubli a analys\u00e9 plus en d\u00e9tail la diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique des Cebus, dans un article publi\u00e9 dans le num\u00e9ro sp\u00e9cial de l\u2019American Journal of Primatology, et montr\u00e9 que ces animaux peu \u00e9tudi\u00e9s abritent une \u00e9norme diversit\u00e9. Izeni Farias, la g\u00e9n\u00e9ticienne responsable des analyses g\u00e9n\u00e9tiques, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 surprise : \u00ab La distribution \u00e9tant tr\u00e8s large, il fallait s\u2019attendre \u00e0 une grande variation \u00bb. Elle est charg\u00e9e de la coordination d\u2019un projet du Syst\u00e8me National de Recherche en Biodiversit\u00e9 (Sisbiota), qui s\u2019attache \u00e0 \u00e9chantillonner la diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique des vert\u00e9br\u00e9s amazoniens.<\/p>\n<p>Grand habitu\u00e9 des d\u00e9placements dans la jungle amazonienne, Boubli voit l\u2019\u00e9tude g\u00e9n\u00e9tique comme un point de d\u00e9part indiquant le besoin de nouvelles \u00e9tudes : \u00ab Les interfluves des cours d\u2019eau tels que le Ja\u00fa, le Purus et d\u2019autres s\u00e9parent des populations qui peuvent rester isol\u00e9es assez longtemps pour devenir des esp\u00e8ces \u00bb. \u00c0 titre d\u2019exemple, il a observ\u00e9 les singes des deux rives du fleuve Negro et qui, conform\u00e9ment aux donn\u00e9es g\u00e9n\u00e9tiques, sont s\u00e9par\u00e9s depuis 1 million d\u2019ann\u00e9es : \u00ab Quand on les regarde, ils paraissent \u00e9gaux. Mais s\u2019agit-il d\u2019esp\u00e8ces diff\u00e9rentes ? \u00bb<\/p>\n<p><strong>\u00c0 L\u00b4oeil nu<\/strong><br \/>\nDans l\u2019amplitude tridimensionnelle de l\u2019Amazonie, recueillir du mat\u00e9riel pour des \u00e9tudes g\u00e9n\u00e9tiques n\u2019est pas une t\u00e2che facile. Des \u00e9tudes dans les domaines de l\u2019\u00e9cologie et du comportement sont encore plus compliqu\u00e9es, d\u2019o\u00f9 l\u2019ignorance quasi-totale sur les animaux qui y vivent. La plupart des \u00e9tudes qui impliquent une observation ont lieu dans des zones facilement accessibles, o\u00f9 les singes sont d\u00e9j\u00e0 habitu\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9sence humaine. C\u2019est pourquoi au Br\u00e9sil les Sapajus sont beaucoup plus \u00e9tudi\u00e9s que les Cebus. Et il y a une grande variation d\u2019une esp\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Un groupe men\u00e9 par Patr\u00edcia Izar, de l\u2019Institut de Psychologie de l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo (IPUSP), indique dans un article de l\u2019American Journal of Primatology que cette variation d\u00e9pend en partie du milieu. L\u2019\u00e9quipe a compar\u00e9 le sapajou noir (Sapajus nigritus) du Parc Carlos Botelho, dans la province de S\u00e3o Paulo, et le sapajou \u00e0 barbe (Sapajus libidinosus) de la Fazenda Boa Vista, dans la ville de Gilbu\u00e9s, \u00e9tat du Piau\u00ed. Les diff\u00e9rences \u00e9cologiques sont marquantes : une esp\u00e8ce de la for\u00eat atlantique, qui passe la plus grande partie de son temps au sommet des arbres, et une autre de la caatinga, qui se d\u00e9place plus sur un sol o\u00f9 la v\u00e9g\u00e9tation est moins g\u00e9n\u00e9reuse.<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 cause du milieu plus ouvert que les singes du nord-est ont paru \u00eatre plus d\u00e9rang\u00e9s par la pr\u00e9sence des chercheurs, allant jusqu\u2019\u00e0 \u00e9mettre parfois des cris d\u2019alarme comme s\u2019il s\u2019agissait de pr\u00e9dateurs. Cette plus grande perception du risque de l\u2019entourage peut \u00eatre \u00e0 l\u2019origine de la meilleure coh\u00e9sion des groupes sociaux au sein de cette esp\u00e8ce que de celle de la for\u00eat de l\u2019\u00e9tat de S\u00e3o Paulo. D\u2019autre part, la plus faible disponibilit\u00e9 d\u2019aliments dans la for\u00eat plus exub\u00e9rante \u2013 un paradoxe \u2013 affecte \u00e9galement la structure du groupe : dans le parc Carlos Botelha, le groupe se disperse tr\u00e8s souvent en qu\u00eate d\u2019un bon repas. Les palmiers de la caatinga produisent diff\u00e9rents types de noix de coco riches en substances nutritives et qui exigent une comp\u00e9tence de ceux qui souhaitent les consommer : l\u2019utilisation d\u2019outils, un comportement commun chez les Sapajus mais jamais observ\u00e9 chez les Cebus.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s Tiago Fal\u00f3tico de l\u2019IP-USP, \u00ab les registres d\u2019utilisation d\u2019instruments sont tr\u00e8s rares chez les singes arboricoles \u00bb. Dans sa th\u00e8se de doctorat achev\u00e9e en 2011 sous la direction d\u2019Eduardo Ottoni, il a montr\u00e9 que ce comportement est, de m\u00eame que l\u2019aspect \u00e9cologique, influenc\u00e9 par la culture des groupes : \u00ab Les singes du Parc National de la Serra da Capivara [autre local dans l\u2019\u00e9tat du Piau\u00ed] ont une capacit\u00e9 instrumentale beaucoup plus vari\u00e9e que ceux de Gilbu\u00e9s \u00bb. \u00c0 Gilbu\u00e9s, les noix de coco de diff\u00e9rents palmiers (pia\u00e7ava, catul\u00e9 et catuli) sont tr\u00e8s grandes et difficiles \u00e0 casser, mais cela ne d\u00e9courage en rien les sapajous \u00e0 barbe : ils prennent des pierres qui peuvent peser jusqu\u2019\u00e0 3 kilos (pratiquement leur propre poids), les soul\u00e8vent et les abattent sur la noix de coco pos\u00e9e sur une pierre plate. \u00ab Parfois les femelles ont besoin de sauter avec la pierre et utiliser la force de la chute pour arriver \u00e0 casser les noix de coco \u00bb, observe le chercheur.<\/p>\n<p>Mais la cr\u00e9ativit\u00e9 s\u2019arr\u00eate l\u00e0 \u00e0 Gilbu\u00e9s. Quant aux groupes de la r\u00e9gion montagneuse de la Capivara, ils n\u2019ont pas de noix de coco \u00e0 casser (cependant ils ouvrent des noix de cajou \u00e0 coups de pierre) mais ils utilisent le m\u00eame type d\u2019instrument pour gratter le sol sableux en qu\u00eate de racines et d\u2019araign\u00e9es qui vivent dans des nids souterrains. D\u2019autre part, ils sont experts dans l\u2019art de fabriquer et de manier des baguettes pour prendre du miel des ruches et faire sortir des bourdons et autres insectes des creux des troncs d\u2019arbres. Ils utilisent aussi de longs b\u00e2tons pour expulser des l\u00e9zards des fentes des murs en pierre rouge qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent jusqu\u2019\u00e0 50 m\u00e8tres au-dessus du sol. De l\u2019avis de Tiago Fal\u00f3tico, \u00ab la diff\u00e9rence de comportement entre des groupes de la m\u00eame esp\u00e8ce dans un environnement similaire indique qu\u2019ils peuvent avoir des traditions transmises par apprentissage social \u00bb. \u00c0 noter encore l\u2019utilisation curieuse d\u2019instruments par les femelles d\u2019un seul groupe du Parc de la Serra da Capivara : elles lancent des pierres sur les m\u00e2les pour attirer leur attention pendant la courte p\u00e9riode du rut.<\/p>\n<p>\u00c9tudi\u00e9 dans l\u2019\u00e9tat du Rio Grande do Norte par Ricardo Emidio et Renata Ferreira de l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale du Rio Grande do Norte, le sapajou blond (S. flavious) est un autre adepte de l\u2019utilisation d\u2019instruments. Dans la r\u00e9alit\u00e9, peu d\u2019\u00e9tudes ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es sur cette esp\u00e8ce qui \u00e9tait encore il y a peu seulement connue \u00e0 travers une peinture du XVIIIe si\u00e8cle \u2013 personne ne savait si l\u2019animal existait vraiment.<\/p>\n<div id=\"attachment_119214\" style=\"max-width: 300px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-119214\" alt=\"Les petits apprennent en observant de pr\u00e8s\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/018-019_CAPA-Macacos_196-3.jpg\" width=\"290\" height=\"219\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">EDUARDO CESAR<\/span>Les petits apprennent en observant de pr\u00e8s<span class=\"media-credits\">EDUARDO CESAR<\/span><\/p><\/div>\n<p><strong>Habilet\u00e9s Alternatives<\/strong><br \/>\nM\u00eame s\u2019ils n\u2019utilisent pas d\u2019instruments dans leur quotidien, les apelles des for\u00eats poss\u00e8dent des habilet\u00e9s manuelles. C\u2019est ce qu\u2019a montr\u00e9 l\u2019\u00e9quipe du primatologue J\u00falio Cesar Bicca-Marques de l\u2019Universit\u00e9 Catholique Pontificale du Rio Grande do Sul (PUCRS) \u00e0 travers des exp\u00e9rime-ntations avec des sapajous noirs : il a plac\u00e9 des bananes dans des bo\u00eetes en plastique acrylique sur des plateformes dans une propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de la ville de Porto Alegre. Cr\u00e9\u00e9 par l\u2019anthropologue Paul Garber de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Illinois et coauteur de l\u2019article, l\u2019exp\u00e9rimentation a donn\u00e9 des r\u00e9sultats similaires \u00e0 ceux obtenus par le nord-am\u00e9ricain avec le capucin moine (Cebus capucinus) du Costa Rica. Dans la premi\u00e8re version du d\u00e9fi \u00e0 relever, les singes devaient tirer une baguette pour faire tomber la banane \u00e0 port\u00e9e de leurs pattes. Les deux m\u00e2les du groupe ont appris le truc facilement. Mais quand l\u2019exp\u00e9rience a chang\u00e9 et qu\u2019il fallait pousser la baguette, la r\u00e9ussite ne s\u2019est pas r\u00e9p\u00e9t\u00e9e. Pour le chercheur, le probl\u00e8me ne viendrait pas du manque de capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes : \u00ab L\u2019association a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s facile, mais ils semblent avoir besoin de plus de temps pour effacer ce qu\u2019ils ont appris \u00bb. Il pr\u00e9voit dans le futur de recommencer l\u2019exp\u00e9rimentation en d\u00e9butant par la deuxi\u00e8me version, afin de prouver son hypoth\u00e8se.<\/p>\n<p>Il existe un autre type d\u2019instrument, tr\u00e8s diff\u00e9rent : l\u2019habitude de frotter des produits divers, comme des fruits ou des insectes, sur le pelage. Il y a encore peu de temps, cette coutume avait \u00e9t\u00e9 beaucoup plus observ\u00e9e chez les Cebus que chez les Sapajus. Jessica L. Alfaro a r\u00e9uni les informations recueillies par plusieurs chercheurs dans un article : \u00ab Comme c\u2019est un comportement observ\u00e9 occasionnellement chez les Sapajus, presque personne n\u2019avait assez de donn\u00e9es pour publier \u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, le travail a montr\u00e9 que les Cebus sont plus enclins que leurs cousins \u00e0 frotter sur leur pelage quasiment tout ce qu\u2019ils trouvent, avec une pr\u00e9f\u00e9rence pour les produits v\u00e9g\u00e9taux comme les fruits citriques et les feuilles. Le comportement est plus rare chez les Sapajus, qui \u2013 surtout dans la for\u00eat atlantique \u2013 limitent le geste \u00e0 des insectes. Le choix du mat\u00e9riel pour se badigeonner a une influence \u00e9cologique \u2013 ce qui est disponible \u2013, mais il y a une diff\u00e9rence intrins\u00e8que d\u00e9cisive entre les deux genres. \u00ab Dans le Parc National Manu au P\u00e9rou, les Sapajus ne se frottent pas et les Cebus si \u00bb.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e au Parc Zoologique de Tiet\u00ea (S\u00e3o Paulo) et publi\u00e9e en 2007, Fal\u00f3tico et sa coll\u00e8gue Michele Veredane signalent que les apelles de la for\u00eat atlantique ont une nette pr\u00e9f\u00e9rence pour les fourmis ; pendant la saison s\u00e8che surtout, quand il y a plus de tiques, les singes prennent des poign\u00e9es de fourmis et se frottent minutieusement le corps. Le chercheur de l\u2019USP explique qu\u2019\u00ab elles [fourmis] lib\u00e8rent un acide formique qui a une action r\u00e9pulsive sur les tiques \u00bb. Avec Veredane, ils ont prouv\u00e9 l\u2019effet en passant la substance sur le doigt et en l\u2019ins\u00e9rant dans un bocal de tiques, dans le cadre d\u2019une exp\u00e9rimentation o\u00f9 ils ont compt\u00e9 le temps pass\u00e9 sur le doigt et la distance parcourue. Fal\u00f3tico a observ\u00e9 le m\u00eame comportement dans l\u2019\u00e9tat du Piau\u00ed : l\u00e0, les singes frottent des scolopendres qui sont une source de benzoquinone, une substance r\u00e9pulsive contre les moustiques.<\/p>\n<p>D\u2019autres observations recueillies par Jessica L. Alfaro ont permis de r\u00e9pertorier le frottement des apelles, de montrer que le proc\u00e9d\u00e9 ne se limite pas \u00e0 une pr\u00e9f\u00e9rence cosm\u00e9tique et poss\u00e8de une utilisation pratique, voire m\u00e9dicinale. Le cas des capucins \u00e0 front blanc (Cebus albifrons) est curieux : ils vivent au milieu d\u2019un hameau de l\u2019Amazonie \u00e9quatorienne et ont l\u2019habitude de voler le pain de savon utilis\u00e9 pour la lessive pour prendre leur bain. On dispose d\u00e9sormais d\u2019un grand nombre de nouveaut\u00e9s sur les apelles, mais les sp\u00e9cialistes sont cependant loin d\u2019\u00eatre satisfaits. Pour Jessica L. Alfaro et Jean-Philippe Boubli, elles ne r\u00e9v\u00e8lent que la pointe de l\u2019iceberg et montrent qu\u2019il reste encore beaucoup de choses \u00e0 d\u00e9couvrir. En Amazonie o\u00f9 le comportement et l\u2019\u00e9cologie sont pratiquement inconnus, les informations g\u00e9n\u00e9tiques indiquent qu\u2019il y a peut-\u00eatre des esp\u00e8ces auxquelles personne ne fait attention. \u00ab J\u2019esp\u00e8re que les nouvelles populations et esp\u00e8ces d\u00e9couvertes aideront \u00e0 prendre des d\u00e9cisions en mati\u00e8re de conservation \u00bb, conclut Jessica Lynch Alfaro.<\/p>\n<p><em>Articles scientifiques<\/em><br \/>\nLYNCH ALFARO, J.W. et al. Explosive \u00ab Pleistocene range expansion leads to widespread Amazonian sympatry between robust and gracile capuchin monkeys \u00bb. <strong>Journal of Biogeography<\/strong>. v. 39, n\u00b0 2, pp. 272-288, f\u00e9v. 2012.<br \/>\nBOU BLI , J.P. et al. \u00ab Cebus phylogenetic relationships : a preliminary reassessment of the diversity of the untufted capuchin monkeys \u00bb. <strong>American Journal of Primatology.<\/strong> v. 74, n\u00b0 4, pp. 381-393, avril 2012.<br \/>\nIZAR, P. et al. \u00ab Flexible and conservative features of social systems in tufted capuchin monkeys : comparing the socioecology of Sapajus libidinosus and Sapajus nigritus \u00bb.<strong> American Journal of Primatology<\/strong>. v. 74, n\u00b0 4, pp. 315-331, avril 2012.<br \/>\nGARBER, P.A. et al. \u00ab Experimental field study of problemsolving using tools in free-ranging capuchins (Sapajus nigritus, formerly Cebus nigritus) \u00bb. <strong>American Journal of Primatology.<\/strong> v. 74, n\u00b0 4, p. 344-58. avril 2012.<br \/>\nLYNCH ALFARO, J.W. et al. \u00ab Anointing variation across wild capuchin populations : a review of material preferences, bout frequency and anointing sociality in Cebus and Sapajus \u00bb. <strong>American Journal of Primatology.<\/strong> v. 74, n\u00b0 4, pp. 299-314, avril 2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Ramifications ancestrales","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1180],"tags":[],"coauthors":[95],"class_list":["post-119169","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sciences"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/119169","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=119169"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/119169\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=119169"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=119169"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=119169"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=119169"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}