{"id":119396,"date":"2013-05-29T14:52:15","date_gmt":"2013-05-29T17:52:15","guid":{"rendered":"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=119396"},"modified":"2013-05-29T18:37:10","modified_gmt":"2013-05-29T21:37:10","slug":"science-pour-creer-une-nation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/science-pour-creer-une-nation\/","title":{"rendered":"Science pour cr\u00e9er une nation"},"content":{"rendered":"<p><em>Publi\u00e9 en Mai 2012<\/em><\/p>\n<div id=\"attachment_119466\" style=\"max-width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-119466 \" alt=\"Rondon avec des Indiens Paresi, image documentaire du major Thomaz (sans date)\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/75_Rondon_195-1-300x176.jpg\" width=\"300\" height=\"176\" srcset=\"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/75_Rondon_195-1-300x176.jpg 300w, https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/75_Rondon_195-1.jpg 580w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">ARCHIVO DEL MUSEO DEL INDIO\/FUNAI- BRASIL<\/span>Rondon avec des Indiens Paresi, image documentaire du major Thomaz (sans date)<span class=\"media-credits\">ARCHIVO DEL MUSEO DEL INDIO\/FUNAI- BRASIL<\/span><\/p><\/div>\n<p>Il y a tout juste 100 ans au Br\u00e9sil, la production annuelle de films \u2013 qui n\u2019a d\u00e9but\u00e9 qu\u2019en 1908 \u2013 ne d\u00e9passait pas la demi-douzaine. Toujours en 1912, le mar\u00e9chal C\u00e2ndido Rondon (1865-1958) cr\u00e9a au sein de la Commission des Lignes T\u00e9l\u00e9graphiques de l\u2019\u00e9tat du Mato Grosso \u00e0 celui d\u2019Amazonas (CLTEMTA) la Section Cin\u00e9matographie et Photographie, dont il confia la direction au major Thomaz Reis. Rondon avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 en 1907 par le pr\u00e9sident Afonso Pena \u00e0 la t\u00eate de cette commission charg\u00e9e de construire une ligne t\u00e9l\u00e9graphique entre Cuiab\u00e1 et Santo Antonio do Madeira (Porto Velho). Lorsqu\u2019on sait toute la difficult\u00e9 qu\u2019avait le cin\u00e9ma de s\u2019imposer dans la capitale, on ne peut qu\u2019\u00eatre impressionn\u00e9 par l\u2019audace de l\u2019initiative : la cr\u00e9ation d\u2019une section charg\u00e9e de documenter l\u2019exp\u00e9dition sur du mat\u00e9riel photosensible, qui exigeait de grands investissements ainsi que l\u2019appropriation et l\u2019utilisation d\u2019une technologie inexistante dans le pays. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, le pays vivait dans des conditions environnementales tr\u00e8s mauvaises, l\u2019humidit\u00e9 \u00e9tait \u00e9lev\u00e9e et les d\u00e9placements difficiles dans des for\u00eats pleines d\u2019indiens et de maladies.<\/p>\n<p>Une telle d\u00e9marche ne peut \u00eatre comprise qu\u2019en r\u00e9v\u00e9lant un aspect m\u00e9connu de la Commission Rondon (1907-1915) : sa relation \u00e9troite avec la science. Ou, selon les propres mots de l\u2019anthropologue Roquette-Pinto qui a accompagn\u00e9 Rondon en 1912 : \u00ab La construction de la ligne t\u00e9l\u00e9graphique fut le pr\u00e9texte. L\u2019essentiel, c\u2019\u00e9tait l\u2019exploration scientifique \u00bb. Chercheuse de la Casa de Oswaldo Cruz\/Fiocruz et responsable du projet Inventaire de la nature du Br\u00e9sil : les activit\u00e9s scientifiques de la Commission Rondon, l\u2019historienne Dominichi Miranda de S\u00e1 pr\u00e9cise : \u00ab Des analyses sur la fonction de d\u00e9fense des fronti\u00e8res et de la \u2018mission civilisatrice\u2019 ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 faites, mais pratiquement rien sur les recherches scientifiques pendant l\u2019exp\u00e9dition et sur le groupe de naturalistes, la plupart du Mus\u00e9e National, qui ont ouvert un champ in\u00e9dit pour la science et les chercheurs br\u00e9siliens. [\u2026] \u00c0 partir de l\u2019exp\u00e9dition, la science a \u00e9t\u00e9 vue comme un \u00e9l\u00e9ment fondamental dans la construction de l\u2019\u00c9tat National br\u00e9silien, l\u2019objectif majeur de la R\u00e9publique \u00bb.<\/p>\n<p>La recherche montre que les membres de la Commission Rondon n\u2019\u00e9taient pas seulement charg\u00e9s d\u2019\u00e9tendre le r\u00e9seau t\u00e9l\u00e9graphique national, mais qu\u2019ils devaient aussi d\u00e9finir les diff\u00e9rentes potentialit\u00e9s du territoire du nord du pays pour pouvoir distinguer les zones d\u2019exploitation et de conservation de ressources naturelles et humaines. Dans ce contexte, le projet met en lumi\u00e8re l\u2019importance de la commission dans l\u2019institutio-nnalisation des sciences au Br\u00e9sil et de l\u2019incitation croissante de l\u2019\u00c9tat \u00e0 mener des recherches scientifiques et en particulier la science appliqu\u00e9e, per\u00e7ue comme un instrument de modernisation nationale. Et Dominichi de poursuivre: \u00ab Alors qu\u2019ils installaient des fils t\u00e9l\u00e9graphiques pour \u00e9tablir les communications avec la partie nord du Br\u00e9sil, ils d\u00e9limitaient les zones frontali\u00e8res avec les autres pays, les terres indig\u00e8nes et celles propices au peuplement, aux plantations et \u00e0 l\u2019expansion de l\u2019\u00e9levage. [\u2026] D\u2019autre part, ils ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des explorations scientifiques pour conna\u00eetre et d\u00e9couvrir les cours d\u2019eau, per\u00e7us comme des voies de transport de la production agricole, des rep\u00e8res naturels de fronti\u00e8res et d\u2019orientation g\u00e9ographique, mais aussi comme des obstacles \u00e0 la colonisation, car on supposait qu\u2019ils rendaient la circulation plus difficile et \u00e9taient \u00e0 l\u2019origine de maladies, en particulier la malaria \u00bb. Ce dernier aspect n\u2019avait d\u2019ailleurs jamais \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9 parl\u2019historiographie de la commission, et pourtant il constitue le point de d\u00e9part d\u2019une discussion sur l\u2019histoire de l\u2019appropriation d\u2019un objet naturel, en l\u2019occurrence les cours d\u2019eau, pour des projets \u00e9tatiques de connaissance et d\u2019occupation territoriale.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, la science \u00e9tait aussi strat\u00e9gique que les postes de t\u00e9l\u00e9graphe. L\u2019installation de la ligne \u00e9tait d\u00e9fendue par l\u2019ing\u00e9nieur Francisco Behring, l\u2019auteur du projet t\u00e9l\u00e9graphique. Consid\u00e9r\u00e9 comme un projet \u00ab pr\u00e9curseur du progr\u00e8s \u00bb, il avait pour objectif d\u2019atteindre l\u2019Amazonie (alors vue comme une priorit\u00e9 r\u00e9publicaine au m\u00eame titre que les \u00e9tats du Mato Grosso et de Goi\u00e1s) afin de ne pas laisser cette partie nord du pays et sa population \u00ab se diff\u00e9rencier et se distancier du territoire national \u00bb. Fervents adeptes du positivisme, les officiers de l\u2019\u00e9poque ne voulaient pas former des militaires pour la guerre ; ils d\u00e9fendaient au contraire un entra\u00eenement technique et scientifique pour former des \u00ab agents du progr\u00e8s \u00bb. Pour ce groupe, la pol\u00e9mique centrale du nouveau r\u00e9gime \u2013 \u00e0 savoir la dualit\u00e9 entre le sert\u00e3o (pauvre) [Note de traduction : sert\u00e3o = arri\u00e8re-pays de la r\u00e9gion nord-est, au climat semi-aride] et le littoral (civilisation) \u2013 n\u2019avait aucun fondement. Ils pensaient que le sert\u00e3o \u00e9tait d\u00e9fini par sa distance par rapport au pouvoir central et aux projets modernisateurs. Comme l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 l\u2019intellectuel Afr\u00e2nio Peixoto, \u00ab au Br\u00e9sil, le sert\u00e3o commence l\u00e0 o\u00f9 s\u2019ach\u00e8ve l\u2019Avenue Centrale [note de traduction : de Rio de Janeiro, la capitale d\u2019alors] \u00bb.<\/p>\n<div id=\"attachment_119473\" style=\"max-width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-119473\" alt=\"Rondon au campement, photogramme du documentaire de la commission (s\/d)\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/75_Rondon_195-2a.jpg\" width=\"290\" height=\"207\" \/><p class=\"wp-caption-text\">Rondon au campement, photogramme du documentaire de la commission (s\/d)<\/p><\/div>\n<p>Participante du projet et membre de la Fiocruz, la sociologue N\u00edsia Trindade observe : \u00ab L\u2019Amazonie \u00e9tait un \u2018sert\u00e3o\u2019 en raison de l\u2019abandon du pouvoir central, et son \u2018paysage\u2019 \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. Il fallait occuper, peupler et moderniser le \u2018territoire vide\u2019, d\u00e9limiter la \u2018fronti\u00e8re\u2019 et dominer la \u2018for\u00eat\u2019 avec ses animaux, ses maladies et ses cours d\u2019eau. Dans l\u2019entendement des membres de la commission, l\u2019entreprise \u00e9tait possible \u00bb. Rondon estimait d\u2019ailleurs qu\u2019\u00ab exploiter ces sert\u00e3o, les rendre productifs, les soumettre \u00e0 notre activit\u00e9, profiter de leur fertilit\u00e9 et de leurs richesses est la m\u00eame chose qu\u2019\u00e9tendre jusqu\u2019aux confins de cette terre \u00e9norme l\u2019action civilisatrice de l\u2019homme \u00bb. Ainsi, l\u2019inclusion du sert\u00e3o dans les projets de construction de la nationalit\u00e9 r\u00e9soudrait ce soit disant probl\u00e8me de dualit\u00e9.<\/p>\n<p>Lors de la cr\u00e9ation du Minist\u00e8re de l\u2019Agriculture, de l\u2019Industrie et du Commerce (Maic) en 1906, les activit\u00e9s et institutions scientifiques (dont le Mus\u00e9e National et le Jardin Botanique) ont \u00e9t\u00e9 rattach\u00e9es \u00e0 cet organisme et ont fait partie des exp\u00e9ditions d\u2019int\u00e9gration. Ce fut le cas de la Commission Rondon, li\u00e9e en parall\u00e8le \u00e0 un Minist\u00e8re de la Guerre positiviste et favorable \u00e0 la science. Le relev\u00e9 scientifique du territoire \u2013 climats, maladies, cours d\u2019eau, plantes, animaux, capacit\u00e9 des terres en termes d\u2019agriculture, d\u2019extraction de minerais et d\u2019\u00e9levage \u2013 \u00e9tait indissociable des projets de diversification productive, de modernisation de l\u2019agriculture, de construction de voies pour le transport de la production et d\u2019installation d\u2019une main-d\u2019oeuvre dans la r\u00e9gion. L\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 la science appliqu\u00e9e \u00e9tait d\u2019autant plus imp\u00e9rative qu\u2019il s\u2019agissait de mettre la nature (vue comme une ressource naturelle) au service de l\u2019homme, en particulier via l\u2019agriculture. Avec le pouvoir de d\u00e9cision sur les exp\u00e9ditions entre les mains du Maic, il fut d\u00e9cid\u00e9 que les fils du t\u00e9l\u00e9graphe seraient accompagn\u00e9s des naturalistes et des ing\u00e9nieurs militaires pour identifier les bonnes terres cultivables et suffisamment saines pour y installer des travailleurs, et ce afin d\u2019int\u00e9grer les zones distantes du pouvoir central. Mais avant toute chose, il fallait d\u00e9couvrir les cours d\u2019eaux pour permettre la communication avec les march\u00e9s consommateurs.<\/p>\n<p>\u00c0 cela se sont jointes les demandes du Mus\u00e9e National, alors en pleine crise et bafou\u00e9 par Olavo Bilac, qui y voyait une \u00ab institution ankylos\u00e9e \u00bb, paralys\u00e9e. Furieux, le directeur Jo\u00e3o Batista Lacerda essayait depuis 1905 de sensibiliser les autorit\u00e9s: \u00ab Si nous voulons asseoir indiscutablement l\u2019h\u00e9g\u00e9monie du Br\u00e9sil en Am\u00e9rique du sud, nous devons envisager cette politique en consid\u00e9rant la sup\u00e9riorit\u00e9 de nos ressources intellectuelles, et de nos instituts d\u2019enseignement et de science. [Et comme] condition essentielle au progr\u00e8s et au d\u00e9veloppement scientifique du mus\u00e9e, il faut r\u00e9tablir l\u2019ancien poste de naturaliste voyageur \u00bb, cr\u00e9\u00e9 sous l\u2019Empire et supprim\u00e9 au moment de la R\u00e9publique. Des \u00ab connaissances sur la nature br\u00e9silienne \u00bb doivent \u00eatre produites par des Br\u00e9siliens pour en finir avec le monopole des naturalistes \u00e9trangers \u2013 une h\u00e9g\u00e9monie d\u2019ailleurs satiris\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain Machado de Assis dans la nouvelle Li\u00e7\u00e3o de bot\u00e2nica (1906) [Le\u00e7on de botanique].<\/p>\n<p>En plus de recueillir, classer et cataloguer le mat\u00e9riel, les naturalistes qui ont accompagn\u00e9 Rondon ont r\u00e9dig\u00e9 des rapports scientifiques d\u00e9taill\u00e9s, donn\u00e9 des conf\u00e9rences et publi\u00e9 des textes de diffusion sur les voyages. Parmi eux se trouvaient notamment : les zoologistes Al\u00edpio de Miranda Ribeiro, Arnaldo Blake Santana et Jos\u00e9 Geraldo Kuhlmann ; les g\u00e9ologues C\u00edcero de Campos et Euz\u00e9bio de Oliveira ; l\u2019anthropologue Roquette-Pinto ; les botanistes Frederico Carlos Hoehme et Jo\u00e3o Geraldo Kuhlmann. La plupart verront post\u00e9rieurement leur nom inscrit au panth\u00e9on de la science nationale. En cons\u00e9quence, les collections du Mus\u00e9e National ont tr\u00e8s fortement augment\u00e9 : entre 1908 et 1916, l\u2019institution a re\u00e7u de la part des membres de la Commission Rondon 8837 esp\u00e8ces botaniques, 5 637 sp\u00e9cimens zoologiques, 42 exemplaires g\u00e9ologiques, min\u00e9ralogiques et pal\u00e9ontologiques et 3 380 pi\u00e8ces anthropologiques \u2013 des chiffres avanc\u00e9s par la chercheuse de la Fiocruz Magali Romero S\u00e1, autre participante du projet.<\/p>\n<p>Miranda Ribeiro a m\u00eame affirm\u00e9 que \u00ab les collections r\u00e9unies pendant la Commission ont, en 8 ans, plus fait pour le Mus\u00e9e National que tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 au cours des 100 ann\u00e9es d\u2019existence de l\u2019institution. Le zoologiste ne s\u2019est pas content\u00e9 de recueillir des sp\u00e9cimens. D\u00e9fenseur des th\u00e9ories \u00e9volu-tionnistes \u2013 \u00e0 l\u2019\u00e9poque encore pol\u00e9miques dans le pays \u2013, il a aussi observ\u00e9 les relations entre les animaux et le milieu et proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 d\u2019autres observations \u00e9cologiques. Gr\u00e2ce \u00e0 la collection de dipt\u00e8res c\u00e9d\u00e9e par le groupe de Rondon, le naturaliste Adolpho Lutz a publi\u00e9 en 1912 un travail sur les 70 exemplaires de tabanid\u00e9s collect\u00e9s. Le botaniste Hoehne a parcouru 7350 kilom\u00e8tres de champs et de for\u00eats dans l\u2019\u00e9tat du Mato Grosso et dit plus tard que faire un relev\u00e9 de la r\u00e9gion avec Rondon \u00e9quivalait \u00e0 d\u00e9velopper l\u2019\u00e9conomie du Br\u00e9sil tout entier. Dominichi observe qu\u2019\u00ab en plus de la recherche scientifique, les membres de la commission d\u00e9limitaient les terres indig\u00e8nes, diff\u00e9renciaient (avec des relev\u00e9s m\u00e9dicaux) la \u2018jungle\u2019, tr\u00e8s propice \u00e0 la malaria, de la \u2018for\u00eat\u2019, qui commen\u00e7ait \u00e0 \u00eatre vue comme une zone pouvant \u00eatre mise rationnellement en valeur \u00bb. La commission a centr\u00e9 son travail sur la for\u00eat amazonienne, et en particulier sur ses fleuves, entre 1915 et 1920. Les cours d\u2019eau \u00e9taient en effet consid\u00e9r\u00e9s comme des voies d\u2019acc\u00e8s potentielles pour p\u00e9n\u00e9trer plus en avant, observer minutieusement, r\u00e9pertorier, moderniser et occuper la fronti\u00e8re nord-ouest du pays. Les cartes \u00e9taient sans cesse corrig\u00e9es avec la d\u00e9couverte de nouveaux fleuves, comme le Juruena ou le fleuve da D\u00favida (affluent du Madeira) \u00ab d\u00e9couvert \u00bb pendant le fameux voyage de Rondon en compagnie de l\u2019ancien pr\u00e9sident am\u00e9ricain Theodore Roosevelt, entre 1913 et 1914. Le \u00ab nouveau mythe \u00bb de l\u2019Amazonie commen\u00e7ait \u00e0 appara\u00eetre.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab Amazonie \u00bb a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour la premi\u00e8re fois par le baron Santa-Anna de Nery pour d\u00e9signer une r\u00e9gion associ\u00e9e \u00e0 l\u2019abondance, dans son livre Le pays des amazones (1883). Ce changement du nom de la province de l\u2019Amazone \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 attirer des immigrants. D\u2019apr\u00e8s la chercheuse N\u00edsia Trindade, \u00ab l\u2019Amazonie \u00bb \u00e9voqu\u00e9e par Nery \u00ab allait confirmer le destin de \u2018terre promise\u2019 avanc\u00e9 par des chroniqueurs et des naturalistes si on y installait des travailleurs pour d\u00e9velopper l\u2019agriculture et extraire des minerais ; si les id\u00e9es n\u00e9gatives sur les mal\u00e9fices du climat chaud \u00e9taient d\u00e9menties ; si la for\u00eat et les mati\u00e8res premi\u00e8res exploitables \u00e9taient utilis\u00e9es rationnellement et au d\u00e9triment de l\u2019extraction exclusive du caoutchouc ; et, surtout, si les \u00e9l\u00e9ments naturels \u00e9taient connus dans leur \u2018unit\u00e9 harmonieuse\u2019 \u00bb.<\/p>\n<p>La R\u00e9publique a vigoureusement renouvel\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat monarchique pour la r\u00e9gion, d\u2019o\u00f9 des investissements dans une politique r\u00e9guli\u00e8re de\u00a0 connaissance scientifique de la diversit\u00e9 naturelle et r\u00e9gionale br\u00e9silienne. L\u2019Amazonie y occupait une place de choix et faisait l\u2019objet des analyses des institutions scientifiques nationales. Ce fut surtout le cas apr\u00e8s la naissance du Maic, dont les naturalistes envoy\u00e9s sur place pour \u00e9tudier la r\u00e9gion ont ensuite diffus\u00e9 leurs visions dans des publications populaires. Une grande partie de ces travaux provient de membres de la Commission Rondon. L\u2019inventaire des cours d\u2019eau a aussi aid\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er un nouveau mythe moderne. D\u2019apr\u00e8s Dominichi, \u00ab l\u2019image de la for\u00eat amazonienne s\u2019est construite \u00e0 partir de la polys\u00e9mie des fleuves du nord : une r\u00e9gion de pluies intermittentes et au climat chaud ; de grandes \u00e9tendues de terres cultivables opulentes, fertiles et abondantes ; des sols parfaits pour l\u2019agriculture et une alternative \u00e0 l\u2019exclusivisme de l\u2019extraction du caoutchouc, dont l\u2019augmentation de la plantation d\u00e9pendait seulement de l\u2019abattage \u00ab rationnel de la for\u00eat \u00bb, de l\u2019occupation et du peuplement par des \u2018cultivateurs productifs\u2019 et de la cr\u00e9ation de moyens de transport pour acheminer la production \u00bb.<\/p>\n<div id=\"attachment_119479\" style=\"max-width: 300px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-119479\" alt=\"Des Indiens \u00e9coutant de la musique d\u2019un gramophone (s\/d)\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/75_Rondon_195-3c.jpg\" width=\"290\" height=\"240\" \/><p class=\"wp-caption-text\">Des Indiens \u00e9coutant de la musique d\u2019un gramophone (s\/d)<\/p><\/div>\n<p>Il s\u2019agissait vraiment du \u00ab pays des amazones \u00bb. Miranda Ribeiro avait raison de f\u00e9liciter la commission pour son r\u00f4le dans la suppression du mot \u00ab inconnu \u00bb des cartes br\u00e9siliennes, ce qui dans l\u2019avenir transformerait ce \u00ab pays des amazones \u00bb en Br\u00e9sil. \u00ab La commission a fourni le mat\u00e9riel et l\u2019imaginaire pour la consolidation de l\u2019\u2018Amazonie\u2019: objet de science, imagination, tourisme, disputes politiques, curiosit\u00e9 et th\u00e8me central des d\u00e9bats sur l\u2019utilisation durable de ressources naturelles et la pr\u00e9servation \u00e9cosyst\u00e9mique \u00bb. N\u00e9anmoins, l\u2019utopie g\u00e9ographique qui voyait le pays comme une immense fronti\u00e8re et qui pensait qu\u2019il suffisait d\u2019ouvrir la voie et de laisser le progr\u00e8s faire le reste, ne s\u2019est pas confirm\u00e9e.<\/p>\n<p>Rondon s\u2019attachait \u00e0 tout enregistrer sous formes d\u2019images. Il a produit un grand nombre d\u2019albums photos sur les activit\u00e9s de la commission et les a envoy\u00e9s aux plus hautes autorit\u00e9s du gouvernement br\u00e9silien. Fernando Tacca, historien, professeur de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019\u00e9tat de Campinas (Unicamp) et auteur de A imag\u00e9tica da Comiss\u00e3o Rondon (1996) [L\u2019imag\u00e9tique de la Commission Rondon] \u00e9crit : \u00ab Les albums, les articles publi\u00e9s dans les principaux journaux du pays et surtout les pr\u00e9sentations des films suivis de conf\u00e9rences fonctionnaient comme une sorte de marketing personnel et une forme de persuasion pour la continuit\u00e9 des activit\u00e9s de la commission. Ils visaient principalement l\u2019\u00e9lite urbaine, avide d\u2019images et d\u2019informations sur le sert\u00e3o br\u00e9silien et principale formatrice d\u2019opinions \u00bb. Rondon alimentait l\u2019esprit nationaliste en construisant des ethnographies d\u2019un point de vue strat\u00e9gique et symbolique : l\u2019occupation de l\u2019ouest br\u00e9silien \u00e0 travers la communication par le t\u00e9l\u00e9graphe, par la photographie et par le cin\u00e9ma muet avec les films du Major Thomaz \u2013 en particulier Ao redor do Brasil (1932) [Autour du Br\u00e9sil]. Tacca ajoute : \u00ab Toute cette p\u00e9riode de production d\u2019images peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une extension des activit\u00e9s de la commission. [\u2026] Le croisement entre les films et les photographies a \u00e9t\u00e9 une pratique novatrice dans la production de la Commission Rondon, et la deuxi\u00e8me cat\u00e9gorisation a lieu sur le terrain de la pacification avec des images qui montrent un indien docile et susceptible de changer avec l\u2019avanc\u00e9e de la civilisation. Il se construit ainsi une image de suj\u00e9tion plut\u00f4t que d\u2019emp\u00eachement de l\u2019occupation territoriale de la nation \u00bb. Il y a une construction imag\u00e9tique, \u00ab scientifique \u00bb, de l\u2019existence de groupes traditionnels qui acceptent la nationalit\u00e9 du drapeau et d\u2019autres symboles de la nation, en reconnaissant dans certains cas la fronti\u00e8re nationale. L\u2019image symbolique et exemplaire du mouvement d\u2019int\u00e9gration de l\u2019Indien par l\u2019action civilisatrice de l\u2019\u00c9tat est l\u2019Indien frontalier \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du drapeau national, signifiant ainsi l\u2019existence d\u2019un Indien br\u00e9silien et pas seulement \u00ab Indien \u00bb.<\/p>\n<p>En 1915, l\u2019\u00e9tat du Mato Grosso poss\u00e9dait 4 502 kilom\u00e8tres de lignes t\u00e9l\u00e9graphiques. Les membres de l\u2019exp\u00e9dition qualifiaient d\u2019\u00ab \u00e9pop\u00e9e \u00bb leur relev\u00e9 \u00e9tabli sur une zone de 50 000 m2 entre les fleuves Juruena et Madeira. Sans compter les nombreuses pertes humaines et de terribles sacrifices. En d\u00e9pit de plusieurs malentendus, Rondon s\u2019est \u00e9vertu\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer les indiens au Br\u00e9sil de mani\u00e8re pacifique. En tant que positiviste, il ne les m\u00e9prisait pas mais pensait qu\u2019ils vivaient \u00e0 un stade ant\u00e9rieur de l\u2019\u00e9volution sociale, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 des intellectuels urbains comme Silvio Romero \u00e9crivaient sur l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 raciale des autochtones. Optimiste, il les voyait tous comme une partie d\u2019un seul Br\u00e9sil qu\u2019il parviendrait \u00e0 r\u00e9unir et \u00e0 moderniser.<\/p>\n<p>Mais cela ne s\u2019est pas pass\u00e9 ainsi. Titulaire d\u2019un master en histoire de la Casa de Oswaldo Cruz\/ Fiocruz, Arthur Torres explique pourquoi : en peu de temps, cette certitude enthousiaste de \u00ab d\u00e9passer la nature et de faire d\u2019elle le \u2018grenier de la terre\u2019, comme disait Rondon, avec un peuplement sans grands probl\u00e8mes et juste des routes et des lignes t\u00e9l\u00e9graphiques, s\u2019est heurt\u00e9e \u00e0 des barri\u00e8res nosologiques infranchissables, des maladies qui d\u00e9cimaient les exp\u00e9ditions et dont l\u2019\u00e9radication difficile transpara\u00eet chaque fois plus dans les comptes rendus des m\u00e9decins de la commission. [\u2026] On s\u2019est aper\u00e7us que des strat\u00e9gies de contr\u00f4les de maladies telles que la malaria \u00e9taient indispensables pour pouvoir achever l\u2019installation de la ligne t\u00e9l\u00e9graphique dans le nord-ouest et implanter la civilisation d\u00e9sir\u00e9e. Cela n\u2019a pas eu lieu et la transformation lente et co\u00fbteuse a \u00e9loign\u00e9 les objectifs de Rondon des plans de sa commission \u00bb.<\/p>\n<p>Pendant que Rondon luttait pour installer ses fils, Oswaldo Cruz tentait (\u00e0 la demande de la Mamor\u00e9 Railway Company) de faire la prophylaxie de la malaria qui tuait les ouvriers de la voie ferr\u00e9e. Les exp\u00e9ditions avec ses coll\u00e8gues de Manguinhos ont trac\u00e9 un nouveau portrait du Br\u00e9sil, un portrait sanitaire distinct de l\u2019optimisme positiviste de l\u2019\u00c9tat et de Rondon et montrant que le coupable du retard br\u00e9silien n\u2019\u00e9tait pas le climat chaud mais la maladie. Plusieurs membres de la commission, son chef y compris, adh\u00e9raient d\u00e9j\u00e0 au mouvement pour l\u2019assainissement des zones isol\u00e9es, et le mouvement sanitaire a rendu le d\u00e9bat public. N\u00edsia Trindade a analys\u00e9 cette th\u00e9matique avec Gilberto Hochman dans le cadre de la recherche de la Fiocruz Brasil imenso hospital [Br\u00e9sil, immense h\u00f4pital] : \u00ab Le d\u00e9bat sur l\u2019identit\u00e9 nationale au Br\u00e9sil a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019organiser autour de la m\u00e9taphore de la maladie. Le sert\u00e3o n\u2019est pas seulement distant du pouvoir central, c\u2019est une r\u00e9gion d\u00e9sormais caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019abandon et les maladies \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Science pour cr\u00e9er une nation","protected":false},"author":24,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1188],"tags":[],"coauthors":[117],"class_list":["post-119396","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-humanites"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/119396","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/24"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=119396"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/119396\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=119396"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=119396"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=119396"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=119396"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}