{"id":120926,"date":"2013-06-10T17:06:33","date_gmt":"2013-06-10T20:06:33","guid":{"rendered":"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=120926"},"modified":"2013-06-12T17:07:39","modified_gmt":"2013-06-12T20:07:39","slug":"la-di-ctature-de-la-ga-iete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/la-di-ctature-de-la-ga-iete\/","title":{"rendered":"La dictature de la ga iet\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><em>Publi\u00e9 en juin 2007<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-121319\" alt=\"\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/82-87_Sociologia_136_Es-1-188x300.jpg\" width=\"188\" height=\"300\" \/><span class=\"media-credits-inline\">CARYB\u00c9, FEIRA, 1984<\/span>Lorsque les commerces de la r\u00e9gion centrale ferment leurs portes en fin de journ\u00e9e, la ville de Salvador 2007 donne davantage l\u2019impression de vivre au rythme du couvre-feu. D\u2019importantes voies comme l\u2019avenue Sete de Setembro et la rue Carlos Gomes se vident rapidement, tandis que la circulation devient beaucoup plus intense au niveau des ruelles et passages voisins des zones de concentration des centres commerciaux \u2013 aux alentours de l\u2019avenue Paralela. Le trafic devient si chaotique qu\u2019il fait penser aux embouteillages que conna\u00eet S\u00e3o Paulo.Tous semblent press\u00e9s de rentrer \u00e0 la maison. Alors que les travaux de construction du m\u00e9tro finalement reprennent, les habitants de la ville paraissent inquiets, coinc\u00e9s et angoiss\u00e9s.<\/p>\n<p>Apparemment le motif principal est la violence du quotidien, qui contraint les habitants de tous \u00e2ges et de toutes classes sociales \u00e0 se retrancher chez eux et \u00e0 limiter leurs sorties aux centres commerciaux \u2013 lesquels poussent comme des machines \u00e0 sous dans toute la ville. Le dernier samedi du mois de mai par exemple, le bord de mer \u00e9tait pratiquement d\u00e9sert aux environs de 21 heures; par contre il \u00e9tait quasiment impossible d\u2019acheter une place de cin\u00e9ma ou de<br \/>\ntrouver une table libre dans l\u2019un des multiples fast-foods ou caf\u00e9t\u00e9rias du plus grand centre commercial de la ville, le Shopping Iguatemi. Certains disent que la violence est devenue un probl\u00e8me de calamit\u00e9 publique dans la ville, m\u00eame si les vols \u00e0 main arm\u00e9e ne sont pas aussi nombreux qu\u2019\u00e0 S\u00e3o Paulo ou Rio de Janeiro. Ce n\u2019est pas un hasard si le m\u00eame jour une cha\u00eene de TV locale r\u00e9alisait une enqu\u00eate sur le nombre d\u2019agressions subies par chaque habitant.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s Antonio Albino Rubim, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale de l\u2019\u00c9tat de Bahia (UFBA), la fin du r\u00e8gne de Magalh\u00e3es gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9lection du gouverneur Jacques Wagner apporte au moins l\u2019espoir du d\u00e9but d\u2019une rupture de ce qu\u2019il appelle la \u201cdictature de la gaiet\u00e9\u201d. L\u2019expression a plusieurs sens. Elle est notamment li\u00e9e \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019\u00eatre suppos\u00e9e naturelle du Bahianais, fortement exploit\u00e9e depuis pr\u00e8s de vingt ans par l\u2019industrie du tourisme, de la musique et du carnaval. Ou encore \u00e0 l\u2019influence de la t\u00e9l\u00e9vision, qui parvient sans peine \u00e0 imposer l\u2019id\u00e9e d\u2019un lieu o\u00f9 on fait la f\u00eate 24\/24h et o\u00f9 on est toujours heureux.Un \u00e9tat de choses symbolis\u00e9 par les paroles de chansons anthropophagiques telles que We are Carnaval, we are folia, we are the world of Carnaval, we are Bahia.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de Salvador comme \u201cTerre du Bonheur\u201d \u2013 modernis\u00e9e par \u201cTerre de la Gaiet\u00e9\u201d &#8211; n\u2019est cependant pas nouvelle. Dans les ann\u00e9es 1930 d\u00e9j\u00e0, Ary Barroso utilisa l\u2019expression pour composer la chanson d\u00e9sormais classique Na baixa do Sapateiro,qui vante les beaut\u00e9s de la femme bahianaise et de ladite \u201cBonne Terre\u201d du Senhor do Bonfim.Toutefois, ce qui se vit en 2007 est ancr\u00e9 dans un concept plus moderne de \u201cbahianit\u00e9\u201d ; pour l\u2019anthropologue Goli Guerreiro \u2013 auteur du livre A trama dos tambores &#8211; A m\u00fasica afropop de Salvador (\u00c9d. 34) [ La trame des tambours \u2013 la musique afro-pop de Salvador] \u2013, ce concept peut \u00eatre compris comme une articulation entre politiciens, artistes, religieux, intellectuels, publicitaires et agents touristiques et il trouve un \u00e9cho dans diverses couches de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>La dictature de la f\u00eate carnavalesque, poursuit Rubim, serait \u00e9galement li\u00e9e aux rapports \u00e9troits entre le march\u00e9 carnavalesque, celui de la musique et les pouvoirs de l\u2019\u00c9tat de Bahia et de la ville repr\u00e9sent\u00e9s par Bahiatursa et Emtursa, deux entreprises publiques qui promeuvent le tourisme. Une complicit\u00e9 qui serait rattach\u00e9e \u00e0 la figure de l\u2019ancien gouverneur Antonio Carlos Magalh\u00e3es: en r\u00e9int\u00e9grant le gouvernement de l\u2019\u00c9tat en 1990, il a su capitaliser le ph\u00e9nom\u00e8ne de la nouvelle musique bahianaise \u2013 \u00e9tiquett\u00e9e p\u00e9jorativement d\u2019ax\u00e9-music \u2013 et la transformer en produit touristique.<\/p>\n<p><strong>Groupes carnavalesques<\/strong><br \/>\nDe l\u2019avis du chercheur, le groupe d\u2019A. C.Magalh\u00e3es a attir\u00e9 des artistes, des producteurs et des organisateurs de blocos [groupes carnavalesques] avec une infrastructure et des sponsors, tout en leur laissant une grande libert\u00e9 pour administrer le carnaval. D\u2019o\u00f9 l\u2019expectative et la crainte de certains groupes avec la mont\u00e9e au pouvoir d\u2019un nouveau parti, le Parti des Travailleurs. Wagner peut faire d\u2019une pierre deux coups: fragiliser l\u2019id\u00e9ologie de Magalh\u00e3es tr\u00e8s influente dans la vie culturelle de la ville et en finir avec l\u2019omission des pouvoirs publics, qui laissent que l\u2019organisation du carnaval soit manipul\u00e9e au grand dam de la tradition festive.<\/p>\n<p>Selon l\u2019anthropologue Antonio Ris\u00e9rio, l\u2019\u00c9tat de Bahia vend nombre de mythes qui ne sont pas vrais. Dans Uma hist\u00f3ria da cidade da Bahia (\u00c9d.Versal) [Une histoire de la ville de Bahia], il en cite quelques- uns: il est g\u00e9n\u00e9ralement dit que la ville est ensoleill\u00e9e, alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 il y pleut torrentiellement toute l\u2019ann\u00e9e; \u201cCaymmi a entretenu l\u2019id\u00e9e selon laquelle les habitants ne travaillaient pas, mais le Bahianais travaille comme un for\u00e7at\u201d, observe l\u2019auteur; il y a un contraste entre la vision de ville joyeuse et les noms de lieux anciens, comme la Place des Afflig\u00e9s, la Place de la Pi\u00e9t\u00e9 et la C\u00f4te de l\u2019Exil, entre autres.\u201cUne image obsessive s\u2019est impos\u00e9e, o\u00f9 personne n\u2019a le droit d\u2019\u00eatre triste, mais il suffit de discuter avec les personnes pour rencontrer beaucoup de solitude\u201d.<\/p>\n<p>Les observations du sociologue Paulo Miguez vont dans le m\u00eame sens: \u201c\u00c0 Salvador on ne peut \u00eatre triste, et si cela ne se produit jamais la personne sera profond\u00e9ment malheureuse, car la tristesse est une dimension de la vie humaine qui ne peut \u00eatre m\u00e9pris\u00e9e\u201d. Dans sa th\u00e8se de doctorat intitul\u00e9e A organiza\u00e7\u00e3o da cultura da cidade da Bahia [L\u2019organisation de la culture dans la ville de l\u2019\u00c9tat de Bahia], Miguez a tir\u00e9 des conclusions r\u00e9v\u00e9latrices sur l\u2019industrie de la musique et du carnaval de Salvador:\u201cLe bourdon, le cafard, tout cela nous enrichit de temps en temps.Un peuple en permanence joyeux devient rasoir parce qu\u2019il n\u2019est pas possible de construire quotidiennement une gaiet\u00e9 \u00e0 partir de tout et dans une ville aux graves in\u00e9galit\u00e9s sociales\u201d.D\u2019apr\u00e8s le sociologue, il s\u2019est cr\u00e9\u00e9e une \u201c\u00eele de la fantaisie, m\u00eame si parfois on d\u00e9monte le cirque, comme lors de la gr\u00e8ve des policiers [en juillet 2001] quand la population est devenue l\u2019otage des criminels\u201d.<\/p>\n<p>Comprendre les complexit\u00e9s de Salvador et d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e d\u2019un vaste d\u00e9bat urgent sur les voies emprunt\u00e9es par la ville est devenu l\u2019une des pr\u00e9occupations premi\u00e8res des universitaires bahianais au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es. En particulier au Centre d\u2019\u00c9tudes Multidisciplinaires sur la Culture (Cult) du Programme Multidisciplinaire de 3e cycle en Culture et Soci\u00e9t\u00e9 (P\u00f3s-cultura) de l\u2019UFBA. Ce centre a r\u00e9alis\u00e9, du 23 au 25 mai, la III Rencontre d\u2019\u00c9tudes Multidisciplinaires sur la Culture (Enecult), qui a r\u00e9uni pr\u00e8s de deux cents chercheurs venus de tout le Br\u00e9sil, d\u2019Am\u00e9rique latine et d\u2019Europe.<\/p>\n<p><strong>Carnaval<\/strong><br \/>\nLes chercheurs affirment que toute planification de croissance durable pour Salvador doit passer par l\u2019\u00e9laboration d\u2019un projet de r\u00e9\u00e9valuation du r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat et de la mairie vis-\u00e0-vis du carnaval, si l\u2019on veut sauver la f\u00eate populaire la plus importante de l\u2019\u00c9tat de Bahia. Cela signifie notamment qu\u2019il faut la retirer des mains d\u2019un petit groupe d\u2019organisateurs qui dicte les r\u00e8gles depuis plus de deux d\u00e9cennies et \u00e9tablit des privil\u00e8ges au nom de ce qu\u2019il appelle la \u201cprofessionnalisation\u201d du carnaval \u201cle plus d\u00e9mocratique du monde\u201d. Mais dans la pratique, cette machine privatise les espaces publics et asphyxie les manifestations populaires traditionnelles ou li\u00e9es \u00e0 la culture afro-br\u00e9silienne.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-121321\" alt=\"\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/82-87_Sociologia_136_Es-3-300x224.jpg\" width=\"300\" height=\"224\" \/><span class=\"media-credits-inline\">CARYB\u00c9, AS BAILARINAS, 1981<\/span>On a l\u2019habitude de dire que le Bahianais est cordial, mais le fait est que la crainte de la violence a \u00e9loign\u00e9 des f\u00eates aussi bien les touristes que les habitants de\u00a0 l\u2019\u00c9tat.Pour Rubim, le Carnaval 2007 a illustr\u00e9 la crise que conna\u00eet le mod\u00e8le de la f\u00eate et a davantage servi d\u2019avertisseur: les h\u00f4tels n\u2019ont pas fait le plein et il \u00e9tait possible d\u2019acheter des d\u00e9guisements de groupes carnavalesques sans difficult\u00e9s et pendant la f\u00eate. Il sugg\u00e8re: \u201cIl faut cr\u00e9er de nouvelles voies, une logique de march\u00e9 qui ne soit pas soumise, pr\u00e9datrice, en qu\u00eate de gains imm\u00e9diats, pour laisser de la marge \u00e0 l\u2019innovation\u201d.<\/p>\n<p>Muniz Sodr\u00e9, \u00e9minent th\u00e9oricien de la communication et l\u2019un des conf\u00e9renciers de l\u2019Enecult, observe que le carnaval et la musique bahianaise doivent tous deux \u00eatre repens\u00e9s:\u201cLa culture populaire est faite par les m\u00e9dias de Salvador, en particulier \u00e0 cause de la force de la t\u00e9l\u00e9vision. N\u00e9anmoins, le peuple se l\u2019approprie toujours, de diverses mani\u00e8res et dans des lieux diff\u00e9rents\u201d. C\u2019est pour cette raison qu\u2019il estime que le concept de lieu est imp\u00e9ratif pour d\u00e9finir la diversit\u00e9, \u201ccar ce n\u2019est pas le lieu des m\u00e9dias mais de la petite communaut\u00e9, de province, avec des formes propres qui se manifestent\u201d.<\/p>\n<p>Sodr\u00e9 souligne que l\u2019\u00c9tat de Bahia a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 le lieu o\u00f9 ces expressions symboliques diff\u00e9renci\u00e9es ont soudain occup\u00e9 le devant de la sc\u00e8ne, avant d\u2019\u00eatre rapidement commercialis\u00e9es. Si d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le march\u00e9 de la musique a laiss\u00e9 \u00e9merger cette identit\u00e9 jusqu\u2019alors refoul\u00e9e, de l\u2019autre celle-ci a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 reprise par l\u2019industrie des loisirs et l\u2019\u00c9tat en tant qu\u2019attraction touristique. Sodr\u00e9 remarque \u201cque cela a jou\u00e9 au d\u00e9part un r\u00f4le politique tr\u00e8s fort et le probl\u00e8me est de savoir si ce rayonnement est d\u00e9j\u00e0 fini.Personnellement, je pense qu\u2019une telle force est en train de s\u2019\u00e9puiser parce qu\u2019on ne s\u2019est pas beaucoup souci\u00e9 de la continuit\u00e9\u201d.<\/p>\n<p>Si cela a entra\u00een\u00e9 la formation de certains groupes, affirme-t-il, le carnaval conna\u00eet de grandes limitations \u00e9conomiques et la question de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 n\u2019est pas \u00e9voqu\u00e9e. \u201cLes groupes carnavalesques qui \u00e9taient de tendance libertaire sont aujourd\u2019hui des organisations encercl\u00e9es par des cordes\u201d.Ainsi, le concept que l\u2019on voit dans les rues durant la f\u00eate va \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019id\u00e9e du carnaval dionysiaque, libertaire. Parmi les organisateurs, les artistes, l\u2019\u00c9tat et la ville, c\u2019est la vieille id\u00e9ologie du patrimonialisme qui pr\u00e9domine. \u201cC\u2019est l\u2019id\u00e9ologie des ententes, des faveurs. Le pays est toujours ainsi, et le contenu de la culture a beau \u00eatre de gauche on ne peut pas enfreindre cette logique, qui \u00e9tablit des territoires. C\u2019est plus fort que n\u2019importe quelle id\u00e9ologie de droite ou de gauche\u201d.<\/p>\n<p><strong>Injustice<br \/>\n<\/strong>Pour Bob Fernandes, journaliste et membre d\u2019un groupe carnavalesque, le carnaval n\u2019est que l\u2019un des graves ph\u00e9nom\u00e8nes de l\u2019\u201c\u00e9vidente\u201d injustice sociale qui a marqu\u00e9 les cinq si\u00e8cles de l\u2019histoire de l\u2019\u00c9tat de Bahia. Se d\u00e9finissant lui-m\u00eame comme un \u201ccarnavalesque de rue\u201d, il observe que les d\u00e9magogues ne<br \/>\nsont pas ceux qui proposent des d\u00e9bats sur la f\u00eate, mais ceux qui d\u00e9fendent sa p\u00e9rennit\u00e9 \u00e0 partir de la vision du confort des loges et des gradins r\u00e9serv\u00e9s aux officiels. \u201cJe marche au milieu de la foule et je sais que modifier la structure ne va pas r\u00e9sou- dre le probl\u00e8me de l\u2019apartheid dans l\u2019\u00c9tat de Bahia, mais il peut indiquer que le pouvoir public se penche sur la question. Sinon, du moins augmenter le nombre de \u2018propri\u00e9taires\u2019 de ce business\u201d.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s lui, la premi\u00e8re mesure \u00e0 prendre serait d\u2019en finir avec les cordons qui entourent les groupes carnavalesques:\u201cle cordon c\u2019est le pire, c\u2019est la vente de l\u2019espace public et l\u2019imposition du pr\u00e9jug\u00e9 et de la s\u00e9gr\u00e9gation\u201d. Il estime que l\u2019avenir de la f\u00eate va d\u00e9pendre de la capacit\u00e9 du nouveau gouvernement \u00e0 s\u2019imposer, \u00e0 discuter et \u00e0 r\u00e9aliser un certain type de projet pour la ville: \u201cSalvador est le joyau de la couronne, et il n\u2019est pas possible de ne pas mettre en place un vaste d\u00e9bat jusqu\u2019au carnaval de l\u2019an prochain.Comme il s\u2019agit d\u2019une grande f\u00eate populaire, on peut \u00e9tablir une politique durable et plus juste\u201d.<\/p>\n<p>Mais pour Fernandes le plus grave concerne le pouvoir \u00e9tabli par les groupes carnavalesques dans l\u2019organisation de la f\u00eate: \u201cC\u2019est un carnaval de pers\u00e9cution, avec un objectif absolument r\u00e9duit \u00e0 une demi-douzaine d\u2019individus, hommes et femmes. Ce sont des personnes qui r\u00e9ussissent dans un sch\u00e9ma mont\u00e9 \u00e0 partir d\u2019un gigantesque mensonge &#8211; le fait que Salvador re\u00e7oive 1 million de touristes en cinq jours &#8211; cr\u00e9\u00e9 pour vendre l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u201d. Comment cela est-il possible, ajoute-t-il, si la ville ne poss\u00e8de qu\u2019une capacit\u00e9 h\u00f4teli\u00e8re de 27 000 lits? \u201cIl n\u2019y a pas autant de maisons ou d\u2019appartements \u00e0 louer pour recevoir tant de monde\u201d. D\u2019apr\u00e8s ses comptes, si 30 groupes carnavalesques d\u00e9filent en m\u00eame temps avec pr\u00e8s de 90 000 participants, le nombre de gens dans la rue ne doit pas exc\u00e9der les 500 000.<\/p>\n<p>Bob Fernandes met en avant de graves probl\u00e8mes culturels et politiques, qui peuvent \u00e0 moyen terme faire de la capitale bahianaise un lieu invivable. Des sympt\u00f4mes apparaissent d\u00e9j\u00e0 avec la circulation chaotique sur les principales avenues, \u00e0 cause de concessions c\u00e9d\u00e9es \u00e0 des entreprises de construction de centres commerciaux et d\u2019immeubles r\u00e9sidentiels de luxe.\u201cMaintenant ils veulent \u00e0 tout prix \u00e9lever le standing des immeubles de bord de mer pour en faire une nouvelle Copacabana,avec des pr\u00e9judices au niveau de l\u2019environnement et de la qualit\u00e9 de vie qui atteindront toute la ville\u201d.Fernandes souligne sa pr\u00e9occupation par rapport \u00e0 une certaine \u201cl\u00e2chet\u00e9 morale\u201d de la population qui assiste \u00e0 l\u2019usurpation des biens publics sans r\u00e9agir\u201d. \u201cLe Bahianais adore lutter tout seul, mais il est incapable de se mobiliser contre les exc\u00e8s de ces petits groupes qui font ce qu\u2019ils veulent dans la ville\u201d, conclut Fernandes en guise de provocation.<\/p>\n<p><strong>D\u00e9fis<\/strong><br \/>\nM\u00e1rcio Meirelles, secr\u00e9taire \u00e0 la culture depuis cinq mois, est conscient des d\u00e9fis \u00e0 relever et des r\u00e9formes \u00e0 entreprendre. Il est l\u2019un des r\u00e9novateurs\u00a0 du th\u00e9\u00e2tre bahianais depuis deux d\u00e9cennies, et parle de ces d\u00e9fis avec prudence. Parmi ses priorit\u00e9s se trouve la d\u00e9centralisation de la culture en province, afin de pr\u00e9server ou de revivre de riches traditions menac\u00e9es par le rouleau compresseur que sont devenus la musique et le carnaval de la ville.<\/p>\n<p>Meirelles sourit avant d\u2019\u00e9voquer le gu\u00eapier qui l\u2019attend: la relation d\u2019\u00e9changes de faveurs entre Bahiatursa, les organisateurs et les artistes du carnaval. \u201cQuand il n\u2019y a plus de chef, de colonel, les rapports doivent changer [&#8230;] Il y a beaucoup de gens qui r\u00e9sistent, parce qu\u2019ils vont perdre des privil\u00e8ges. C\u2019est l\u2019histoire classique: celui qui se sent menac\u00e9 r\u00e9agit. Et c\u2019est cela que nous commen\u00e7ons \u00e0 vivre: l\u2019attaque des privil\u00e9gi\u00e9s\u201d.<\/p>\n<p>Un autre aspect de la culture bahianaise qui \u00e9veille l\u2019int\u00e9r\u00eat des chercheurs est l\u2019importance prise par la musique afro-br\u00e9silienne, qui est sortie du ghetto pour s\u2019imposer avec succ\u00e8s \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et sur les stations de radio et alimenter la f\u00eate de carnaval \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980. Elle est m\u00eame all\u00e9e plus loin, en provoquant de profondes transformations, telle que la rupture de barri\u00e8res de pr\u00e9jug\u00e9s, en promouvant la r\u00e9insertion du Noir dans son espace, dans une ville o\u00f9 70 % de la population est d\u2019ascendance africaine. Pour Rubim, il s\u2019agit l\u00e0 du c\u00f4t\u00e9 positif d\u2019une industrie pr\u00e9datrice, marqu\u00e9e par des \u00e9quivoques.<\/p>\n<p>Miguez met l\u2019accent sur le fait que l\u2019aggravation de la dispute pour int\u00e9grer des groupes carnavalesques a au moins permis de laisser de c\u00f4t\u00e9 les param\u00e8tres raciaux et de beaut\u00e9: \u201cAujourd\u2019hui la s\u00e9lection des membres des groupes carnavalesques, j\u2019en suis s\u00fbr, donne la priorit\u00e9 \u00e0 la question \u00e9conomique\u201d. M\u00eame l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9tablir un calendrier de carnavals hors \u00e9poque \u2013 les mi-car\u00eames \u2013, qui remplissent les agendas de certains groupes carnavalesques et d\u2019artistes, semble fragilis\u00e9e par le manque de nouveaut\u00e9.<\/p>\n<p>Pour Rubim, c\u2019est en quelque sorte l\u2019universit\u00e9 elle-m\u00eame qui est responsable du d\u00e9but de la valorisation de la culture afro-br\u00e9silienne avec la mise en place du Centre d\u2019\u00c9tudes Afro-Orientales (Ceao) dans les ann\u00e9es 1960. D\u2019autre part, c\u2019est l\u2019industrialisation de la r\u00e9gion appel\u00e9e Rec\u00f4ncavo avec la cr\u00e9ation du p\u00f4le p\u00e9trochimique de Cama\u00e7ari et du Centre Industriel d\u2019Aratu dans les ann\u00e9es 1970 qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de groupes de Noirs plus conscients de leurs droits et de l\u2019importance de leur culture, avec de nouveaux besoins et en accord avec le mouvement du black power am\u00e9ricain et de la musique noire, en particulier le reggae.De cet \u00e9veil est n\u00e9 le groupe carnavalesque afro-br\u00e9silien Il\u00ea Ai\u00ea, tourn\u00e9 consciemment vers la valorisation du Noir dans l\u2019\u00c9tat de Bahia.<\/p>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-121323\" alt=\"\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/82-87_Sociologia_136_Es-5-208x300.jpg\" width=\"208\" height=\"300\" \/><span class=\"media-credits-inline\">CARYB\u00c9, VILAREJO DE PESCADORES, 1981<\/span>Caetano Veloso<\/strong><br \/>\nLe troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment fut l\u2019engagement dans les ann\u00e9es 1970 d\u2019un groupe de compositeurs issus de la classe moyenne et dirig\u00e9 par Antonio Ris\u00e9rio, Caetano Veloso et Gilberto Gil. Il ne s\u2019est rendu compte de la force de la culture noire qu\u2019apr\u00e8s son exp\u00e9rience d\u2019exil et son engagement dans le groupe carnavalesque Filhos de Gandhi. Ils allaient planter la semence de ce qui deviendrait l\u2019ax\u00e9-music.<\/p>\n<p>Ris\u00e9rio est d\u2019accord avec Rubim et assume son r\u00f4le dans l\u2019histoire. Il raconte qu\u2019il y avait une politique qui pr\u00f4nait clairement \u201cun grand tournant Noir, une population trait\u00e9e dignement, puisque ce qui existait d\u2019int\u00e9ressant dans la culture locale venait d\u2019eux\u201d.Cet effort est notamment apparu lors de l\u2019enregistrement de Beleza pura [Beaut\u00e9 pure] de Veloso, et \u00e0 travers le son de l\u2019afox\u00e9 (instrument de percussion) que Moraes a r\u00e9ussi \u00e0 obtenir avec la guitare. \u201cNous lan\u00e7ons des signes et aidons \u00e0 transformer la culture noire en une id\u00e9ologie h\u00e9g\u00e9monique \u201d. L\u2019anthropologue se souvint qu\u2019avec Caetano Veloso ils allaient \u00e0 plusieurs \u00e9v\u00e9nements li\u00e9s \u00e0 la musique noire, promus par des groupes carnavalesques tels que Badau\u00ea, Il\u00ea Ai\u00ea et Zamzimb\u00e1, entre autres.<\/p>\n<p>Aux observateurs curieux, reste l\u2019expectative de voir comment sera le rite de louange de certains grands chanteurs aux politiciens.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"La dictature de la ga iet\u00e9","protected":false},"author":50,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1188],"tags":[],"coauthors":[337],"class_list":["post-120926","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-humanites"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/120926","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/50"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=120926"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/120926\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=120926"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=120926"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=120926"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=120926"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}