{"id":122032,"date":"2013-06-18T13:38:18","date_gmt":"2013-06-18T19:38:18","guid":{"rendered":"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=122032"},"modified":"2014-09-20T02:41:56","modified_gmt":"2014-09-20T05:41:56","slug":"le-pouvoir-chez-les-singes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/le-pouvoir-chez-les-singes\/","title":{"rendered":"Le pouvoir chez les singes"},"content":{"rendered":"<p><em>Publi\u00e9 en mai 2006<\/em><\/p>\n<div id=\"attachment_122957\" style=\"max-width: 227px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-122957\" alt=\"Comme u ngrand chef: le tamarin  empereur attend que des subordonn\u00e9s trouvent la nourriture pour ensuite s`en emparer\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/48a51-pesquisa-etologia-fr.jpg\" width=\"217\" height=\"290\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">FABIO COLOMBINI<\/span>Comme u ngrand chef: le tamarin empereur attend que des subordonn\u00e9s trouvent la nourriture pour ensuite s`en emparer<span class=\"media-credits\">FABIO COLOMBINI<\/span><\/p><\/div>\n<p>Plus connu au Br\u00e9sil comme bigodeiro (litt\u00e9ralement, moustachu), le tamarin empereur ci-contre aime commander. \u00c0 l\u2019heure du repas, il reste \u00e0 distance et laisse les autres tamarins du groupe chercher des fruits au sommet des arbres. Lorsqu\u2019il s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019ils ont trouv\u00e9 quelque chose, il \u00e9met imm\u00e9- diatement des cris aigus, tel un sifflement, et expulse ses compagnons qui se trouvent \u00e0 proximit\u00e9 afin de montrer clairement que c\u2019est lui qui fait la loi. Ce comportement de grand chef \u00e0 l\u2019italienne ne s\u2019observe pas seulement chez ces singes.M\u00eame quand il part \u00e0 la recherche de nourriture avec des esp\u00e8ces plus petites, le chef impose \u00e9galement aux autres sa sup\u00e9riorit\u00e9&#8230; en criant. Toutefois, la capacit\u00e9 de reconna\u00eetre le r\u00f4le jou\u00e9 par chaque animal dans son groupe n\u2019est pas la seule \u00e0 r\u00e9gir la vie de ces deux esp\u00e8ces de tamarins. Le primatologue J\u00falio C\u00e9sar Bicca-Marques, de l\u2019Universit\u00e9 Catholique Pontificale du Rio Grande do Sul (PUC-RS) a suivi quotidiennement et pendant quatre mois deux groupes de tamarins empereur et deux de tamarins \u00e0 t\u00eate brune dans une partie de la For\u00eat Amazonienne en pleine zone urbaine de Rio Branco. Il a pu observer que la capacit\u00e9 d\u2019utiliser des signaux disponibles dans l\u2019envi- ronnement pour trouver de la nourriture \u00e9tait aussi importante que la reconnaissance du chef. Ensemble, ces habilet\u00e9s ont aid\u00e9 \u00e0 modeler l\u2019intelligence de ces singes et d\u2019autres primates \u2013 groupe d\u2019animaux qui inclue les \u00eatres humains, m\u00eame si on ne peut pas transposer directement ces r\u00e9sultats sur notre esp\u00e8ce, sujette \u00e0 des relations sociales plus intriqu\u00e9es et capable de modifier l\u2019environnement lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cette conclusion est n\u00e9e de deux id\u00e9es ind\u00e9pendantes sur le d\u00e9veloppement du cerveau et de l\u2019intelligence des primates apparues dans la d\u00e9cennie de 1970. En observant des singes africains, l\u2019anthropologue Sue Taylor Parker a conclu en 1977 que la capacit\u00e9 de traiter les informations environnementales ou \u00e9cologiques, tel que retrouver son chemin pour rentrer \u00e0 la maison ou d\u00e9couvrir un arbre comportant de la nourriture, a \u00e9t\u00e9 essentielle pour la survie des primates.Ainsi, durant des milliers d\u2019ann\u00e9es la nature aurait favoris\u00e9 la survie de ceux dont l\u2019habilet\u00e9 \u00e0 tirer profit de cette information \u00e9tait la plus grande. D\u2019apr\u00e8s ce raisonnement, la n\u00e9cessit\u00e9 toujours plus grande de traiter des informations environnementales aurait favoris\u00e9 l\u2019apparition de cerveaux de plus en plus volumineux; celui des tamarins, distants de 35 millions d\u2019ann\u00e9es du point de vue \u00e9volutif, p\u00e8se environ 30 grammes, alors que le n\u00f4tre, quarante fois plus gros, p\u00e8se environ 1 350 grammes.<\/p>\n<p><strong>Articulation machiav\u00e9lique<br \/>\n<\/strong>Mais tous n\u2019\u00e9taient pas d\u2019accord. En 1976, le psychologue anglais Nicholas Humphrey avait sugg\u00e9r\u00e9 que le facteur responsable de l\u2019\u00e9volution du cerveau des primates \u00e9tait d\u2019ordre social. La nature aurait b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 ceux capables de se lier avec les autres membres du groupe, et m\u00eame de les manipuler dans le but de maintenir le groupe uni. Selon Humphrey, cette habilet\u00e9 serait li\u00e9e \u00e0 la capacit\u00e9 de traiter une autre cat\u00e9gorie d\u2019information, connue comme sociale ou machiav\u00e9lique, en r\u00e9f\u00e9rence au penseur florentin Nicolas Machiavel. En 1513,Machiavel a d\u00e9crit dans Le Prince les articulations politiques et sociales utilis\u00e9es par les souverains pour pr\u00e9server le pouvoir. C\u2019est cette cat\u00e9gorie d\u2019information qu\u2019un b\u00e9b\u00e9 de tamarin empereur, voire un tamarin \u00e0 t\u00eate brune adulte, utilise quand il abandonne un caj\u00e1 ou un ing\u00e1 (fruits des arbres cajazeira et inga) qu\u2019il vient de trouver et qu\u2019il les laisse au m\u00e2le dominant. Les particularit\u00e9s de chaque esp\u00e8ce \u00e9tant respect\u00e9es, il s\u2019agit d\u2019une d\u00e9cision similaire \u00e0 celle de quelqu\u2019un qui laisse un bandit arm\u00e9 voler sa voiture sans r\u00e9agir parce qu\u2019il sait que les chances de ne pas \u00eatre bless\u00e9 et d\u2019acheter plus tard une nouvelle voiture sont plus grandes.<\/p>\n<p>Humphrey argumentait que les primates doivent \u00eatre des \u201c\u00eatres calculateurs\u201d: ils doivent \u00eatre capables d\u2019\u00e9valuer les cons\u00e9quences de leur propre comportement, de celui des autres et de l\u2019\u00e9quilibre entre profits et pertes, des d\u00e9cisions prises sur la base d\u2019informations pas toujours fiables. Si l\u2019on suppose que cette situation est la plus fr\u00e9quente dans la nature, cette habilet\u00e9 ou intelligence aurait \u00e9t\u00e9 la principale force ayant contribu\u00e9 au modelage des transformations survenues dans le cerveau des primates depuis l\u2019apparition de ce groupe d\u2019animaux, il y a pr\u00e8s de 50 millions d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Durant presque trois d\u00e9cennies, les partisans de chaque hypoth\u00e8se ont collect\u00e9 des preuves sans pour autant arriver \u00e0 un consensus. Aujourd\u2019hui, dans cette s\u00e9rie d\u2019exp\u00e9rimentations avec les tamarins d\u2019Amazonie, Bicca-Marques en est arriv\u00e9 \u00e0 une conclusion conciliatrice. Il est impossible de d\u00e9terminer la supr\u00e9matie d\u2019une forme d\u2019intelligence sur une autre: toutes deux sont essentielles \u00e0 la survie des tamarins. Selon le primatologue, \u201cune des cons\u00e9quences de la vie en groupe est que les primates doivent d\u00e9cider de l\u2019endroit o\u00f9 chercher de la nourriture en prenant en compte la probabilit\u00e9 de trouver \u00e0 manger dans un lieu donn\u00e9, une information environnementale, associ\u00e9e \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 la nourriture ou de la partager avec les autres membres du groupe, une information sociale\u201d.<\/p>\n<p>Bicca-Marques a commenc\u00e9 \u00e0 se rendre compte que ces facteurs n\u2019avaient pas agi isol\u00e9ment sur le d\u00e9veloppement du cerveau lors de l\u2019observation du comportement de ces singes au moment du repas. En 1993, il quitta son travail au Minist\u00e8re de l\u2019Environnement, \u00e0 Brasilia, et rejoignit l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale de l\u2019\u00c9tat d\u2019Acre (Ufac) pour \u00e9tudier ces tamarins qu\u2019il ne connaissait qu\u2019\u00e0 travers les livres.Parall\u00e8lement, il contacta l\u2019anthropologue nord-am\u00e9ricain Paul Garber, de l\u2019Universit\u00e9 de l\u2019Illinois \u00e0 Urbana. Sp\u00e9cialiste du comportement de ces tamarins, Gaber l\u2019aida \u00e0 planifier les exp\u00e9rimentations permettant de contr\u00f4ler l\u2019acc\u00e8s des singes \u00e0 la nourriture.<\/p>\n<p>Sur une surface de 3 hectares du Parc Zoobotanique de l\u2019Ufac, Bicca-Marques installa des stations d\u2019alimentation o\u00f9 il \u00e9tait possible de contr\u00f4ler les conditions dans lesquelles les tamarins empereur (Saguinus imperator) et les tamarins \u00e0 t\u00eate brune (Saguinus fuscicollis) trouvaient de la nourriture.Chaque station \u00e9tait form\u00e9e de huit plateaux, dispos\u00e9s dans un cercle de 10 m\u00e8tres de diam\u00e8tre. \u00c0 une quinzaine de pas de chaque station, il monta une tour d\u2019observation semblable \u00e0 une maison sur pilotis, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle on pouvait observer les singes sans \u00eatre vu.Du 22 septembre 1997 au 29 janvier 1998, Bicca-Marques et trois \u00e9tudiants en biologie se lev\u00e8rent chaque matin \u00e0 3 h 30 pour aller s\u2019installer dans les tours o\u00f9, tr\u00e8s souvent sous une temp\u00e9rature de presque 40 degr\u00e9s, ils restaient assis pendant neuf \u00e0 dix heures pour accompagner les repas des tamarins. Sur quasiment 4 000 heures d\u2019observation, les singes ont visit\u00e9 les stations 1 294 fois. La majeure partie du temps, cinq ou six tamarins d\u2019une m\u00eame esp\u00e8ce \u2013 S. imperator ou S. fuscicollis \u2013 apparaissaient pour le repas.<\/p>\n<p>Au cours des 120 journ\u00e9es d\u2019exp\u00e9rimentation, l\u2019\u00e9quipe du primatologue pr\u00e9para simultan\u00e9ment quatre stations tests, dans lesquelles les singes devaient apprendre que les bananes \u00e9taient toujours sur les m\u00eames plateaux \u2013 alors que les autres contenaient des bananes en plastique \u2013, ou qu\u2019un cube jaune ou un b\u00e2ton en bois color\u00e9 indiquait la position de la nourriture. Les singes ont bien r\u00e9ussi le premier test, mais seuls quelques membres des groupes de tamarins empereurs et tamarins \u00e0 t\u00eate brune d\u00e9couvrirent que le cube jaune ou le b\u00e2ton en bois indiquaient le plateau avec la banane. Le fait que certains tamarins n\u2019utilisent pas ces signaux pour trouver \u00e0 manger ne signifie pas qu\u2019ils soient incapables d\u2019associer. Si l\u2019on analyse ces r\u00e9sultats en prenant en compte l\u2019esp\u00e8ce \u2013 S. imperator ou S. fuscicollis \u2013 au lieu de chaque individu du groupe, on s\u2019aper\u00e7oit que les tamarins empereurs comme les tamarins \u00e0 t\u00eate brune savent traiter des informations environnementales pour trouver de la nourriture.<\/p>\n<p><strong>Pertes et profits<\/strong><br \/>\nMais c\u2019est le comportement de ces tamarins \u2013 lorsqu\u2019ils venaient se nourrir en groupes d\u2019une seule esp\u00e8ce ou en groupe mixte \u2013 qui a montr\u00e9 le suivant: il n\u2019est r\u00e9ellement pas possible de s\u00e9parer l\u2019influence de l\u2019intelligence environnementale sur le d\u00e9veloppement du cerveau de l\u2019influence de l\u2019intelligence sociale. D\u00e8s que l\u2019une des deux bandes de tamarins empereurs apparaissait pour manger seule, le m\u00e2le le plus fort du groupe \u2013 appel\u00e9 dominant ou alpha, une esp\u00e8ce de chef \u2013 attendait que ses subalternes localisent les bananes avant de se manifester et de s\u2019approprier ce qu\u2019il consid\u00e9rait comme sien. Il ne se passait la m\u00eame chose que dans les groupes mixtes. Ce n\u2019est que chez les tamarins \u00e0 t\u00eate brune que le niveau de collaboration \u00e9tait plus \u00e9lev\u00e9: fr\u00e9quemment, tous s\u2019effor\u00e7aient de chercher les bananes sur les plateaux. Cette collaboration en apparence injuste, la protocoop\u00e9ration, b\u00e9n\u00e9ficie en r\u00e9alit\u00e9 les deux camps. En effet, les tamarins empereurs \u00e9conomisent de l\u2019\u00e9nergie pendant que leurs subordonn\u00e9s recherchent \u00e0 manger dans les parties les plus basses de la for\u00eat, et les tamarins \u00e0 t\u00eate brune attendent le tour de manger les fruits trouv\u00e9s par les tamarins empereurs au sommet des arbres, ou capturent des insectes qui ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 ces derniers et qui s\u2019enfuient pr\u00e8s du sol. D\u2019autre part, les deux esp\u00e8ces tirent b\u00e9n\u00e9fice de la vigilance contre les pr\u00e9dateurs effectu\u00e9e par ses compagnons.<\/p>\n<p>Une autre singularit\u00e9 de la cohabitation entre ces deux esp\u00e8ces est le fait que le poids de chaque type d\u2019information peut varier d\u2019un moment \u00e0 un autre. Pour Bicca-Marques, \u201cces petits primates traitent les deux formes d\u2019information de mani\u00e8re altern\u00e9e durant la journ\u00e9e\u201d. Le primatologue a d\u00e9crit ses d\u00e9couvertes dans une s\u00e9rie d\u2019articles, les plus r\u00e9cents ayant \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans l\u2019American Journal of Primatology, l\u2019International Journal of Primatology et le Journal of Comparative Psychology. Quand ils apprennent qu\u2019un plateau donn\u00e9 contient toujours un morceau de banane, les subordonn\u00e9s utilisent l\u2019information environnementale pour trouver la nourriture. Pour les tamarins dominants, c\u2019est l\u2019information sociale qui pr\u00e9vaut lorsqu\u2019ils utilisent leur position hi\u00e9rarchique pour prendre l\u2019aliment trouv\u00e9 par les autres, m\u00eame s\u2019ils savent \u00e9galement utiliser des signaux environnementaux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Le pouvoir chez les singes","protected":false},"author":16,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1183],"tags":[],"coauthors":[5968],"class_list":["post-122032","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-strategies-fr"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/122032","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/16"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=122032"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/122032\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=122032"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=122032"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=122032"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=122032"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}