{"id":236507,"date":"2013-09-03T15:00:10","date_gmt":"2013-09-03T18:00:10","guid":{"rendered":"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/?p=236507"},"modified":"2017-04-19T13:41:21","modified_gmt":"2017-04-19T16:41:21","slug":"le-langage-des-muriquis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/le-langage-des-muriquis\/","title":{"rendered":"Le langage des muriquis"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_236508\" style=\"max-width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-1.jpg\" rel=\"attachment wp-att-236508\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-236508\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-1-933x1024.jpg\" alt=\"Repr\u00e9sentant d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019amiti\u00e9: sans disputes\" width=\"300\" height=\"329\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">MIGUEL BOYAYAN<\/span><\/a> Repr\u00e9sentant d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019amiti\u00e9: sans disputes<span class=\"media-credits\">MIGUEL BOYAYAN<\/span><\/p><\/div>\n<p><em>Publi\u00e9 en 2003<br \/>\n<\/em><br \/>\nLouise est une des muriquis (<em>Brachyteles arachnoides<\/em>) les plus agit\u00e9es de la petite r\u00e9serve proche de la ville de Caratinga, dans la Vall\u00e9e du Rio Doce, r\u00e9gion situ\u00e9e \u00e0 l\u2019est de l\u2019\u00e9tat de Minas G\u00e9rais. La face ros\u00e9e, un petit nez et des cils en \u00e9vidence, comme si elle \u00e9tait maquill\u00e9e, c\u2019est elle qui a le plus de rencontres amoureuses avec les singes adultes du groupe. Cutlip, appel\u00e9 ainsi \u00e0 cause d\u2019une cicatrice sur les l\u00e8vres, \u00e9tait, jusqu\u2019\u00e0 sa mort l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, le centre des attentions de la bande et fr\u00e9quemment recherch\u00e9 par ses compagnons pour recevoir des accolades lors de constantes d\u00e9monstrations d\u2019amiti\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, la singuli\u00e8re organisation sociale des muriquis surprenait les chercheurs. D\u00e9couverts il y a plusieurs d\u00e9cennies dans le sud de l\u2019\u00e9tat de Bahia et dans l\u2019\u00e9tat du Paran\u00e1, mais aujourd\u2019hui isol\u00e9s dans des restes de Mata Atlantica (For\u00eat Atlantique) dans les \u00e9tats de Minas G\u00e9rais, Rio de Janeiro, Esp\u00edrito Santo et S\u00e3o Paulo, ces singes pouvant mesurer un m\u00e8tres cinquante queue comprise, et \u00e9galement appel\u00e9s mono charbonniers \u00e0 cause de leur face noire, forment des communaut\u00e9s bas\u00e9es sur la fraternit\u00e9 et l\u2019amour libre.<\/p>\n<p>Louise comme toute autre femelle du groupe et m\u00eame Cher la plus discr\u00e8te et la plus isol\u00e9e, s\u2019accouplent avec tous les m\u00e2les adultes. Ces derniers repr\u00e9sentent un tiers de la population de chaque groupe qui comprend entre 15 et 20 individus. Quand elles ont leurs chaleurs elles \u00e9mettent des gazouillements, comme des <em>titititi<\/em>, ou m\u00eame des cris per\u00e7ants et des sifflements aigus, comme des<em> \u00ed\u00ed\u00ed\u00ed\u00ed<\/em> , gr\u00e2ce auxquels elles appellent les m\u00e2les \u00e0 proximit\u00e9 qui attendent leur tour. Il n\u2019y a ni bagarres, ni disputes. Les muriquis, qui sont les plus grands singes des Am\u00e9riques, sont parvenus \u00e0 cr\u00e9er une hi\u00e9rarchie fond\u00e9e sur l\u2019affection. Le centre du groupe n\u2019est pas constitu\u00e9 par les plus forts mais par les plus aim\u00e9s qui re\u00e7oivent de nombreuses accolades de leurs compagnons, comme Cutlip ou Irv, identifiable par ses t\u00e2ches en forme de croix sur le nez.<\/p>\n<p>Les d\u00e9couvertes actuelles sur le langage des muriquis sont encore plus impressionnantes. Quand ils se d\u00e9placent en for\u00eat, dissimul\u00e9s par le feuillage des arbres et au fur et \u00e0 mesure qu\u2019ils s\u2019\u00e9loignent les uns des autres, ils communiquent entre eux d\u2019une mani\u00e8re unique et diff\u00e9rente de toute autre esp\u00e8ce de primates. Ils parviennent \u00e0 combiner 14 \u00e9l\u00e9ments sonores qui se rapprochent des voyelles ou des consonnes du langage humain et produisent une riche vari\u00e9t\u00e9 d\u2019appels, plus ou moins longs ou courts, plus ou moins aigus ou graves, dans un processus identiques \u00e0 celui que nous utilisons pour cr\u00e9er des mots. Cette r\u00e9organisation des sons est telle que l\u2019on a l\u2019impression que les muriquis cherchent \u00e0 \u00eatre inventifs. En effet, quand ils engagent une conversation, il est rare qu\u2019un singe r\u00e9p\u00e8te ce que l\u2019autre a d\u00e9j\u00e0 dit.<\/p>\n<p>Eleonora Cavalcante Albano, Chercheur \u00e0 l\u2019Institut d\u2019\u00c9tudes du Langage (IEL) de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019\u00c9tat de Campinas (Unicamp), garantit que les sons \u00e9mis par les muriquis et d\u00e9crits pour la premi\u00e8re fois, sont un langage naturel poss\u00e9dant une signification sociale claire qui assure la coh\u00e9sion du groupe. Ce langage diff\u00e8re uniquement du n\u00f4tre par une absence de symbolisme. &#8220;C\u2019est un langage qui indique les objets du monde et on ne sait pas encore s\u2019il les repr\u00e9sente &#8220;, d\u00e9clare-t-elle. Dans une situation hypoth\u00e9tique, un muriqui parvient \u00e0 pr\u00e9venir un autre muriqui qu\u2019un arbre est charg\u00e9 de fruits quand il se trouve \u00e0 proximit\u00e9 de cet arbre, mais il n\u2019a pas la possibilit\u00e9 de parler de l\u2019arbre sur lequel il \u00e9tait le jour pr\u00e9c\u00e9dent ni d\u2019\u00e9mettre un son sp\u00e9cifique pour chaque type d\u2019arbre qu\u2019il conna\u00eet.<\/p>\n<p>Les muriquis sont toutefois imbattables en mati\u00e8re de vocabulaire et de recombinaison de sons si on les compare aux autres esp\u00e8ces de primates br\u00e9siliens comme le macaque, le sagouin et les tamarins-lions qui poss\u00e8dent, comme on le sait, une communication vocale complexe. Cette capacit\u00e9 leur permettant de recombiner les sons est beaucoup plus d\u00e9velopp\u00e9e que celle d\u2019autres esp\u00e8ces connues comme le chimpanz\u00e9 africain et le gibbon dans les for\u00eats indon\u00e9siennes et malaisiennes.<\/p>\n<p>Durant le mois de juillet 1990 et le mois d\u2019ao\u00fbt 1991, l\u2019anthropologue Francisco Dyon\u00edsio Cardoso Mendes, chercheur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Catholique de Goi\u00e1s \u00e0 Goi\u00e2nia, a parcouru la r\u00e9serve biologique de Caratinga, reste de For\u00eat Atlantique de 9 kilom\u00e8tres carr\u00e9s, et a enregistr\u00e9 une grande vari\u00e9t\u00e9 de sons, totalisant ainsi 138 heures d\u2019enregistrement. Pour examiner ce mat\u00e9riel, dont l\u2019analyse s\u2019est achev\u00e9e \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, Mendes a travaill\u00e9 en collaboration avec Charles T. Snowdon, avec lequel il a suivi un stage \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Wisconsin, aux \u00c9tats-unis, et avec son orienteur de ma\u00eetrise et de doctorat, le psychologue C\u00e9sar Ades, chercheur \u00e0 l\u2019Institut de Psychologie (IP) de l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo (USP), une des plus grandes autorit\u00e9s br\u00e9siliennes en \u00e9thologie, science qui \u00e9tudie le comportement animal.<\/p>\n<p>Mendes et Ades ont transform\u00e9 ces enregistrements en sonagrammes; graphiques indiquant la fr\u00e9quence, l\u2019intensit\u00e9 et la dur\u00e9e des sons. Ils ont ainsi d\u00e9couvert que le vocabulaire des muriquis poss\u00e8de 38 appels vocaux de base. Parmi ces appels, 24 sont utilis\u00e9s dans des situations particuli\u00e8res. Il y a des sons propres aux jeux, aux accolades ou aux alertes en cas de danger, il y a \u00e9galement les pleurs des plus jeunes qui se sentent abandonn\u00e9s, les appels des m\u00e8res ou les grognements de satisfaction apr\u00e8s un banquet de fruits. Jusqu\u2019\u00e0 ce point rien ne les diff\u00e9rencie des autres animaux. &#8220;Ces sons naissent d\u00e9j\u00e0 plus ou moins pr\u00eats, comme les aboiements de chiens, et ils sont utilis\u00e9s dans des contextes particuliers&#8221;, d\u00e9clare Mendes.<\/p>\n<p>Les appels \u00e9mis par les muriquis quand ils sautent d\u2019un arbre \u00e0 l\u2019autre n\u2019avaient jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits par d\u2019autres chercheurs. Cette forme de communication, la plus r\u00e9pandue parmi ces singes et constitu\u00e9e de 14 \u00e9l\u00e9ments sonores, est appel\u00e9e \u00e9change s\u00e9quentiel pour une simple raison; un singe en appelle un autre qui lui r\u00e9pond en moins de 10 secondes, chacun \u00e0 son tour, pratiquement comme dans une conversation ou l\u2019un attend que l\u2019autre termine avant de se manifester. Les chercheurs ont d\u00e9couvert que cette cat\u00e9gorie \u00e9tait compos\u00e9e de deux types d\u2019appel. Le premier est constitu\u00e9 de hennissements, semblables aux sons qu\u2019\u00e9mettent les juments en chaleur ou les chevaux en rut.<\/p>\n<p>Ce sont les \u00e9l\u00e9ments sonores longs, graves et rauques, comme des <em>\u00f4h-\u00f4hhh<\/em> (o h avec un son de racloir, guttural), qui caract\u00e9risent un hennissement. Cet ensemble inclut des sons courts et aigus qui, m\u00e9lang\u00e9s aux graves, cr\u00e9ent des compostions contrast\u00e9es, ressemblant \u00e0 des <em>h\u00f4\u00f4\u00f4\u00ed\u00edhh\u00fau\u00f4hh<\/em>. Les hennissements \u00e9mis par les animaux les plus \u00e9loign\u00e9s du groupe, \u00e0 plus de 50 m\u00e8tres, poss\u00e8dent un ton de m\u00e9contentement ou de protestation, comme s\u2019ils signifiaient: &#8220;Je suis loin, attendez-moi, vous \u00eates trop press\u00e9s!&#8221;.<\/p>\n<div id=\"attachment_236510\" style=\"max-width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-85-Diola.jpg\" rel=\"attachment wp-att-236510\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-236510\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-85-Diola-677x1024.jpg\" alt=\"Un muriqui avise un autre de l\u2019endroit o\u00f9 il se trouve: le langage aide \u00e0 garantir la coh\u00e9sion du groupe \" width=\"300\" height=\"453\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">FRANCISCO DYON\u00cdSIO CARDOSO MENDES\/UCG<\/span><\/a> Un muriqui avise un autre de l\u2019endroit o\u00f9 il se trouve: le langage aide \u00e0 garantir la coh\u00e9sion du groupe<span class=\"media-credits\">FRANCISCO DYON\u00cdSIO CARDOSO MENDES\/UCG<\/span><\/p><\/div>\n<p>Les sons de base du deuxi\u00e8me groupe sont les <em>staccatos<\/em>, form\u00e9s uniquement de sons brefs et secs, comme des <em>\u00ed-\u00ed-\u00edh<\/em> . Les <em>staccatos<\/em> \u00e9mis par les singes proches du centre du groupe peuvent se traduire comme: &#8220;je ne suis pas loin, tout va bien&#8221;. Mais dans la plupart des cas les interpr\u00e9tations sont encore fragiles. &#8220;La recherche visant \u00e0 expliquer ces sons est un travail identique \u00e0 celui d\u2019un anthropologue d\u00e9couvrant une nouvelle culture&#8221;, d\u00e9clare Ades.<\/p>\n<p>L\u2019inventivit\u00e9 sonore des muriquis est flagrante quand on examine la mani\u00e8re avec laquelle ils organisent les 14 vari\u00e9t\u00e9s sonores qui composent les hennissements et les staccatos. Parmi les 648 appels enregistr\u00e9s par Mendes, il y avait 534 s\u00e9quences diff\u00e9rentes, consid\u00e9rant les r\u00e9p\u00e9titions du type <em>ttptrrrtArZ<\/em> o\u00f9 chaque lettre correspond \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment sonore (dans une repr\u00e9sentation graphique de la communication des muriquis, les minuscules repr\u00e9sentent les sons brefs, et les majuscules les sons longs).<\/p>\n<p>Quand les redondances ont \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9es, il restait 320 s\u00e9quences originales sans r\u00e9p\u00e9tition de phon\u00e8mes ainsi que 231 ordres dans lesquels les types d\u2019\u00e9l\u00e9ments sonores se combinaient en appels plus longs ou plus courts. Selon Ades, &#8220;la production vocale des muriquis est tr\u00e8s riche en information et poss\u00e8de \u00e9galement une certaine pr\u00e9visibilit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 un ensemble clair de r\u00e8gles d\u2019organisation s\u00e9quentielle &#8220;. Il rajoute \u00e9galement que &#8220;comme dans le langage humain, il y a des \u00e9l\u00e9ments sonores principalement utilis\u00e9s au d\u00e9but des appels, certains au milieu et d\u2019autres uniquement \u00e0 la fin&#8221;.<br \/>\nAu premier abord, les cris semblaient avoir une fonction bien d\u00e9finie: aider les membres du groupe \u00e0 se situer les uns par rapport aux autres, \u00e9vitant ainsi que certains s\u2019\u00e9garent, ce qui serait fatal pour une esp\u00e8ce qui ne sait vivre qu\u2019en communaut\u00e9. Cette attitude est logique car les singes ne se voient pas, couverts par les feuillages et \u00e9loign\u00e9s les uns des autres d\u2019environ 10, 20 ou 50 m\u00e8tres. En criant de temps en temps, ils indiquent leur position par un type d\u2019appel. Les hennissements et les staccatos sont utilis\u00e9s dans d\u2019autres circonstances. Selon Mendes,&#8221;les muriquis \u00e9mettent ces appels non seulement quand ils se d\u00e9placent, mais \u00e9galement quand ils se reposent ou quand ils mangent, comme s\u2019ils conversaient en permanence&#8221;. Les hennissements et les staccatos \u00e9mis par les singes adultes sont plus fr\u00e9quents le matin, avant que le groupe ne parte \u00e0 la recherche d\u2019aliments et en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, quand il faut s\u2019installer sur la cime des arbres pour dormir ou durant les rencontres avec d\u2019autres groupes lors d\u2019une dispute concernant le lieu de repos ou l\u2019alimentation.<\/p>\n<p>Si nous pouvions d\u00e9montrer qu\u2019il existe des sons sp\u00e9cifiques pour chaque situation et pour chaque type d\u2019interaction sociale, nous pourrions prouver que les muriquis parlent&#8221;, d\u00e9clare Ades. La recombinaison de sons \u00e9mis par ces singes correspond au m\u00eame m\u00e9canisme gr\u00e2ce auquel l\u2019homme produit le langage et les sens. Il est vrai avec un r\u00e9pertoire bien plus vaste, compos\u00e9 de 33 \u00e9l\u00e9ments sonores ou phon\u00e8mes. \u00c0 titre d\u2019exemple, les mots <em>bolo<\/em> (g\u00e2teau) et <em>lobo<\/em> (loup) sont form\u00e9s des m\u00eames phon\u00e8mes, mais leur signification change en fonction de l\u2019ordre dans lequel ils sont utilis\u00e9s. &#8220;Existe-t-il des r\u00e8gles identiques en mati\u00e8re de recombinaison de sons entre les singes et les hommes?&#8221;, s\u2019interroge Ades.<\/p>\n<p>Une r\u00e9ponse positive pourrait rapprocher ces deux mondes. Les connaissances acquises pourraient aider dans des projets d\u2019\u00e9levage ou de protection de cette esp\u00e8ce en voie d\u2019extinction et qui ne compte pas plus de mille individus. Le chercheur de Goi\u00e2nia d\u00e9clare \u00e9galement\u00a0: \u00abon ne peut plus affirmer que l\u2019homme poss\u00e8de une forme de communication merveilleuse qui est la parole alors que les autres animaux ne poss\u00e8dent qu\u2019une forme de communication simple &#8220;. \u00c0 titre d\u2019exemple, il y a peu de temps encore, les sons des primates n\u2019\u00e9taient per\u00e7us que comme \u00e9tant des r\u00e9ponses instinctives \u00e0 des situations de peur, de douleur ou de joie.<\/p>\n<p>Personne ne s\u2019interrogeait sur les sons \u00e9nigmatiques \u00e9mis par les muriquis, qui par un libre exercice de l\u2019imagination, nous rappellent le plaisir primitif d\u2019\u00e9mettre des sons comme un b\u00e2illement ou un \u00e9ternuement et qui scandalisent en public. On peut \u00e9galement adopter un abordage strictement \u00e9volutionniste. &#8220;Quand il n\u2019y a pas de danger, on peut s\u2019exhiber et montrer son individualisme&#8221;, d\u00e9clare Ades. &#8220;Pour d\u2019autres animaux, \u00e9mettre des sons revient \u00e0 s\u2019exposer aux pr\u00e9dateurs.&#8221;<\/p>\n<p>Mendes continue d\u2019\u00eatre intrigu\u00e9 par les sons des muriquis depuis qu\u2019il les a entendus pour la premi\u00e8re fois en 1985, date \u00e0 laquelle il a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier la structure sociale de ces animaux sous l\u2019orientation d\u2019Ades et de la primatologue Karen Strier, de l\u2019Universit\u00e9 du Wisconsin, aux \u00c9tats-Unis. Cette derni\u00e8re, pionni\u00e8re dans l\u2019\u00e9tude de cette esp\u00e8ce qu\u2019elle \u00e9tudie depuis 1982, a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 nommer ces animaux et a appris \u00e0 Mendes \u00e0 les identifier gr\u00e2ce \u00e0 la couleur de leur pelage, leur gabarit et les taches sur leur visage. \u00c0 force de les observer, elle a \u00e9galement appris \u00e0 diff\u00e9rencier chaque singe par son temp\u00e9rament. Certains sont plus calmes et d\u2019autres plus agit\u00e9s, certains plus sociaux et d\u2019autres plus solitaires.<\/p>\n<p>Mendes a rapidement d\u00e9couvert qu\u2019il se trouvait en pr\u00e9sence de l\u2019esp\u00e8ce de primate la plus pacifique jamais \u00e9tudi\u00e9e. Les muriquis ne voient aucun inconv\u00e9nient \u00e0 partager les m\u00eames arbres pour s\u2019alimenter ou se reposer avec les membres du m\u00eame groupe. &#8220;Les groupes s\u2019organisent par le contact amical et non par le pouvoir &#8220;, d\u00e9clare le chercheur qui totalise 990 heures d\u2019observation \u00e0 ce stade des travaux. Le comportement pacifique peut s\u2019expliquer, du moins en partie, par le fait que les m\u00e2les sont g\u00e9n\u00e9ralement tous parents car ils continuent de vivre dans le m\u00eame groupe o\u00f9 ils sont n\u00e9s. Ils se disputent tr\u00e8s rarement, m\u00eame si les jeunes passent la majeure partie de leur temps \u00e0 se provoquer, se poursuivre, se pincer et se tirer la jambe ou le bras. M\u00eame les muriquis adultes \u00e9changent fr\u00e9quemment des accolades, en moyenne une accolade toute les deux heures et demie, pendant quelques minutes. Parfois, cinq ou six singes s\u2019\u00e9treignent pendus aux arbres par la queue.<\/p>\n<p>Contrairement aux autres esp\u00e8ces de primates, les m\u00e2les ne semblent pas se disputer les femelles qui accordent leur attention \u00e0 tous quand elles sont en chaleur. Les scientifiques pensent toutefois qu\u2019il peut y avoir une sorte comp\u00e9tition en mati\u00e8re de sperme. En effet, plus grande sera la quantit\u00e9 de sperme produite, plus grandes seront les chances de f\u00e9conder la femelle. Cette hypoth\u00e8se se confirme en fonction des testicules avantageux des muriquis, d\u2019environ 20 centim\u00e8tres, et de la quantit\u00e9 abondante de sperme qui d\u00e9gouline des troncs d\u2019arbre d\u2019une hauteur de 15 m\u00e8tres, apr\u00e8s l\u2019accouplement. Comme les femelles s\u2019accouplent avec de nombreux partenaires, aucun muriqui m\u00e2le ne conna\u00eet sa prog\u00e9niture. Quant aux petits, ils ne connaissent pas leur p\u00e8re et ne semblent pas s\u2019en incommoder.<\/p>\n<div id=\"attachment_236511\" style=\"max-width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-85-Prea.jpg\" rel=\"attachment wp-att-236511\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-236511\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-85-Prea-300x195.jpg\" alt=\"Contrastes: esp\u00e8ce domestiqu\u00e9e, la femelle cobaye s\u2019occupe des petits d\u2019une autre, alors que le pre\u00e1 (ci-contre) reste \u00e9loign\u00e9\" width=\"300\" height=\"195\" \/><p class=\"wp-caption-text\"><span class=\"media-credits-inline\">Eduardo Cesar<\/span><\/a> Contrastes: esp\u00e8ce domestiqu\u00e9e, la femelle cobaye s\u2019occupe des petits d\u2019une autre, alors que le pre\u00e1 (<em>ci-contre<\/em>) reste \u00e9loign\u00e9<span class=\"media-credits\">Eduardo Cesar<\/span><\/p><\/div>\n<p><strong>Les Don Juans et leurs harems <\/strong><\/p>\n<p>Depuis dix ans, C\u00e9sar Ades analyse les diff\u00e9rents comportements de deux groupes d\u2019animaux qui ont probablement une origine commune mais qui poss\u00e8dent aujourd\u2019hui des styles de vie bien diff\u00e9rents. L\u2019un est le pre\u00e1 (<em>Cavia aperea,<\/em>), cochon d\u2019Inde sauvage de 25 centim\u00e8tres de long et r\u00e9pandu dans toute l\u2019Am\u00e9rique du Sud. L\u2019autre est le cobaye ou cochon d\u2019Inde (<em>Cavia porcellus<\/em>), domestiqu\u00e9 il y a environ 6 mille ans dans les Andes p\u00e9ruviennes, lors d\u2019un processus durant lequel il a pu gagner ou perdre ses habilit\u00e9s, comme le chien quand son anc\u00eatre, le loup, il y a 15 mille ans, s\u2019est approch\u00e9 d\u2019un campement et a d\u00e9couvert qu\u2019il pouvait \u00eatre nourri au lieu de chasser.<\/p>\n<p>Patr\u00edcia Ferreira Monticelli, doctorante orient\u00e9e par C\u00e9sar Ades, a constat\u00e9 que le rituel d\u2019accouplement des cobayes \u00e9tait plus lent et plus actif que celui des pre\u00e1s. En effet, quand le cobaye m\u00e2le s\u2019approche de la femelle, il initie une danse, la &#8220;rumba&#8221;, en tr\u00e9moussant la partie arri\u00e8re de son corps et en \u00e9mettent un son long, comme un <em>pr\u00fau-u\u00farr<\/em>, appel par lequel il cherche \u00e0 attirer la femelle. Ensuite il poursuit la femelle qui r\u00e9pond \u00e0 son approche en courant et en \u00e9mettant de petits cris comme des <em>\u00ed\u00edc.<\/em> Le pre\u00e1 semble ensuite plus press\u00e9: il danse une &#8220;rumba&#8221; entrecoup\u00e9e par une posture d\u2019alerte, et le ton de son appel devient plus grave, tel un <em>prur-prur<\/em> . &#8220;Le pre\u00e1 courtise en \u00e9tat d\u2019alerte, regardant autour de lui&#8221;, d\u00e9clare Patr\u00edcia. &#8220;Il r\u00e9agit de mani\u00e8re instantan\u00e9es au moindre bruit \u00e9trange alors qu\u2019il est avec la femelle, en \u00e9mettant un appel sp\u00e9cial d\u2019alerte, tel un <em>derrrr<\/em> .&#8221;<\/p>\n<p>La domestication a peut \u00eatre d\u00e9sinhib\u00e9 le comportement reproductif. &#8220;Le cobaye m\u00e2le courtise fr\u00e9quemment la femelle pre\u00e1, alors que le m\u00e2le pre\u00e1 courtise rarement un cobaye femelle&#8221;, d\u00e9clare Ades. &#8220;L\u2019obsession du cobaye pour s\u2019accoupler est beaucoup plus grande. Le m\u00e2le courtise incessamment la femelle m\u00eame quand elle n\u2019est pas dans sa p\u00e9riode de f\u00e9condation. &#8221; Le cobaye m\u00e2le et le pre\u00e1 s\u2019occupent tr\u00e8s peu de leur prog\u00e9niture. Il peut m\u00eame y avoir des rivalit\u00e9s entre le fils et le p\u00e8re. A l\u2019\u00e2ge d\u2019un mois les jeunes cobayes peuvent \u00eatre agress\u00e9s par leur p\u00e8re s\u2019ils s\u2019aventurent \u00e0 courtiser les femelles, y compris leur m\u00e8re et leurs soeurs, bien qu\u2019ils ne soient pas encore en mesure de s\u2019accoupler. Quand ils deviennent adultes, les m\u00e2les forment des harems compos\u00e9s de 6 ou 7 femelles, et ils ont leurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es. L\u2019esp\u00e8ce domestique est plus flexible en mati\u00e8re d\u2019organisation sociale que l\u2019autre. &#8221; Quand la population des cobayes augmente, ils se divisent en sous-groupes, chaque m\u00e2le avec ses femelles, chacun respectant le territoire de l\u2019autre&#8221;, d\u00e9clare le chercheur. &#8220;Les pre\u00e1s sont beaucoup moins tol\u00e9rants et ne forment pas de sous-groupes.&#8221;<\/p>\n<p>Parmi les rongeurs, les cobayes et les pre\u00e1s poss\u00e8dent l\u2019un des r\u00e9pertoires vocaux les plus riches, plus de 12 appels diff\u00e9rents, comprenant des cris de douleurs et de d\u00e9fense, des cris d\u2019alarme face au danger et le son <em>chut-chut-chut<\/em> qu\u2019ils \u00e9mettent en permanence quand ils sont en groupe. Les jeunes qui se perdent de leur m\u00e8re \u00e9mettent un sifflement <em>u\u00ed\u00edc, \u00fai\u00edc, \u00faiic<\/em> tr\u00e8s aigu et r\u00e9p\u00e9titif, qui leur permet de retourner dans leur groupe. L\u2019\u00e9quipe de C\u00e9sar Ades a d\u00e9couvert que ce sifflement contient ce qu\u2019il appelle une signature vocale qui permet de les distinguer et qui permettrait \u00e0 la m\u00e8re d\u2019identifier ses petits.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-85-Cobaia.jpg\" rel=\"attachment wp-att-236509\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-236509\" src=\"http:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Macaco-85-Cobaia-300x187.jpg\" alt=\"|\u0153\u00ea\" width=\"300\" height=\"187\" \/><span class=\"media-credits-inline\">Eduardo Cesar<\/span><\/a>&#8220;Reconna\u00eetre sa prog\u00e9niture est une n\u00e9cessit\u00e9 biologique cruciale &#8220;, D\u00e9clare le chercheur. &#8220;Dans la nature, si une m\u00e8re ne reconna\u00eet pas ses propres petits, elle peut passer son temps \u00e0 prot\u00e9ger les autres ou \u00e0 les alimenter au d\u00e9triments des siens.&#8221; Dans sa th\u00e8se de doctorat d\u00e9fendue l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, Rosana Suemi Tokumaru, r\u00e9cemment engag\u00e9e par l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale d\u2019Esp\u00edrito Santo (UFES), a prouv\u00e9 de mani\u00e8re exp\u00e9rimentale que les femelles cobayes reconnaissent leurs petits par leur odeur, car elles passent plus de temps avec eux qu\u2019avec les petits des autres femelles.<\/p>\n<p>Suemi a voulu v\u00e9rifier si les femelles pouvaient reconna\u00eetre leurs petits de loin gr\u00e2ce au sifflement \u00e9mis lors de la s\u00e9paration. Elle a tout d\u2019abord cr\u00e9e une situation d\u2019apprentissage dans laquelle les m\u00e8res entendaient de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e le sifflement d\u2019un de leurs petits, qui la rejoignait apr\u00e8s l\u2019appel. Dans un autre cas de figure, une m\u00e8re devait choisir entre l\u2019enregistrement de son propre petit et celui d\u2019une autre. Mais les m\u00e8res n\u2019ont pas diff\u00e9renci\u00e9 les diff\u00e9rents appels et se sont dirig\u00e9es autant vers l\u2019un que vers l\u2019autre.<\/p>\n<p>&#8220;Le sifflement de s\u00e9paration du petit ne s\u2019est pas d\u00e9velopp\u00e9 en fonction de la reconnaissance maternelle&#8221;, observe Ades. &#8220;L\u2019appel du petit fonctionne parce que normalement la m\u00e8re n\u2019est pas loin, et aussi parce que les adultes du groupe sont b\u00e9n\u00e9voles et les prot\u00e8gent.&#8221; Comme un enfant qui s\u2019est perdu dans un centre commercial et qui se sent d\u00e9j\u00e0 prot\u00e9g\u00e9 si quelqu&#8217;un lui accorde son attention, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit pas de sa m\u00e8re. Adriana Toyoda Tokamatsu, dans un travail en cours, a d\u00e9montr\u00e9 que le b\u00e9n\u00e9volat est si d\u00e9velopp\u00e9 qu\u2019il est normal que les m\u00e8res allaitent les petits des autres. Il s\u2019agit peut \u00eatre d\u2019un autre trait inh\u00e9rent \u00e0 la domestication.<\/p>\n<p><strong>Le Projet<\/strong><br \/>\nCommunication vocale des Mammif\u00e8res N\u00e9o tropicaux;\u00a0<strong>Modalit\u00e9\u00a0<\/strong>Ligne r\u00e9guli\u00e8re d\u2019aide \u00e0 la recherche;\u00a0<strong>Coordonnateur\u00a0<\/strong>C\u00e9sar Ades &#8211; Institut de Psychologie &#8211; USP;\u00a0<strong>Investissement\u00a0<\/strong>37.954,34 r\u00e9aux<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Les muriquis, singes originaires de la For\u00eat Atlantique, poss\u00e8dent une forme de communication singuli\u00e8re","protected":false},"author":17,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1180],"tags":[],"coauthors":[5968],"class_list":["post-236507","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sciences"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/236507","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=236507"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/236507\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=236507"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=236507"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=236507"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=236507"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}