{"id":492614,"date":"2023-10-05T18:23:23","date_gmt":"2023-10-05T21:23:23","guid":{"rendered":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=492614"},"modified":"2025-05-05T19:55:43","modified_gmt":"2025-05-05T22:55:43","slug":"marta-maria-azevedo-en-defense-des-peuples-indigenes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/marta-maria-azevedo-en-defense-des-peuples-indigenes\/","title":{"rendered":"Marta Maria Azevedo: En d\u00e9fense des peuples am\u00e9rindiens"},"content":{"rendered":"<p>Dans les ann\u00e9es 1990, alors que l\u2019on pensait que les peuples autochtones \u00e9taient en voie d\u2019extinction, la d\u00e9mographe et anthropologue Marta Maria do Amaral Azevedo a d\u00e9couvert que les peuples natifs de la r\u00e9gion du Rio Negro, en Amazonie, vivaient une dynamique de r\u00e9tablissement de leur population. Ses d\u00e9couvertes ont co\u00efncid\u00e9 avec des r\u00e9sultats similaires dans d\u2019autres r\u00e9gions du Br\u00e9sil et ont servi comme \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 pour la formulation de politiques de sant\u00e9 publique et d\u2019\u00e9ducation pour les peuples autochtones.<\/p>\n<p>Premi\u00e8re femme \u00e0 pr\u00e9sider la Fondation Nationale de l\u2019lndien (<em>Funda\u00e7\u00e3o Nacional do <\/em><em>\u00cd<\/em><em>ndio &#8211; FUNAI<\/em>) en 2012, sa trajectoire a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par une intersection constante, pas toujours harmonieuse, entre indig\u00e9nisme, anthropologie et d\u00e9mographie. Dans cette institution, son objectif principal a \u00e9t\u00e9 la lutte pour les droits des peuples autochtones, en particulier les Guarani-Kaiow\u00e1, avec lesquels elle a appris et d\u00e9velopp\u00e9 des recherches et des actions indig\u00e9nistes depuis les ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<div class=\"box-lateral\"><strong>\u00c2ge <\/strong><br \/>\n67 ans<br \/>\n<strong>Sp\u00e9<\/strong><strong>cialit<\/strong><strong>\u00e9<br \/>\n<\/strong>Anthropologie et d\u00e9mographie<br \/>\n<strong>Institution<br \/>\n<\/strong>Universit\u00e9 d\u2019\u00c9tat de Campinas (Unicamp)<br \/>\n<strong>Formation<br \/>\n<\/strong>2e cycle (1978) \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo (USP) et Doctorat (2003) \u00e0 l\u2019Unicamp<br \/>\n<strong>Production<br \/>\n<\/strong>Auteure d\u2019articles et de livres sur la d\u00e9mographie, la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire et la sant\u00e9 des femmes autochtones, en plus d\u2019avoir contribu\u00e9 \u00e0 inclure les peuples autochtones dans le recensement d\u00e9mographique<\/div>\n<p>Menac\u00e9e de mort plusieurs fois d\u00e8s sa jeunesse, la chercheuse du Centre d\u2019\u00e9tudes d\u00e9mographiques Elza Berqu\u00f3 (Nepo) de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019\u00c9tat de Campinas (Unicamp) envisage avec inqui\u00e9tude l\u2019avenir des peuples autochtones du pays, mais aussi avec espoir. Au milieu de la r\u00e9surgence de la violence contre ces peuples, Azevedo agit toujours en premi\u00e8re ligne pour assurer le d\u00e9veloppement de nouvelles m\u00e9thodologies de collecte dans le recensement d\u00e9mographique, qui, esp\u00e8re-t-elle, devrait apporter des nouvelles sur la cartographie des populations traditionnelles sur le territoire br\u00e9silien, principalement celles situ\u00e9es dans des zones les plus isol\u00e9es. De plus, elle travaille sur des projets ayant pour but de sauvegarder la m\u00e9moire des peuples autochtones tout en cherchant \u00e0 restituer les connaissances accumul\u00e9es aux communaut\u00e9s avec lesquelles elle a travaill\u00e9 au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Azevedo a trois enfants et une petite fille et a accord\u00e9 cette interview dans son appartement o\u00f9 elle vit seule.<\/p>\n<p><strong>Comment voyez-vous les relations actuelles entre les Autochtones et les Blancs au Br\u00e9sil?<br \/>\n<\/strong>Le pays conna\u00eet un \u00e9norme racisme contre les non-Blancs, y compris les Noirs et les peuples autochtones. Le racisme contre les Indiens se traduit de deux mani\u00e8res. L\u2019une d\u2019entre elles r\u00e9sulte de l\u2019\u00e9poque coloniale et les voit comme des peuples \u00e9gaux \u00e0 la nature : ils sont na\u00effs, n\u2019ont pas besoin d\u2019entrer \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et, s\u2019ils utilisent des t\u00e9l\u00e9phones portables, ils cesseront d\u2019\u00eatre des Indiens. Pendant longtemps au Br\u00e9sil, on a estim\u00e9 que les autochtones n\u2019avaient pas la capacit\u00e9 de raisonner, qu\u2019ils vivaient dans des soci\u00e9t\u00e9s simples et qu\u2019ils \u00e9taient comme les enfants. Par cons\u00e9quent, ils devaient \u00eatre prot\u00e9g\u00e9s par l\u2019\u00c9tat. L\u2019autre type de pr\u00e9jug\u00e9 est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 : l\u2019Indien est sauvage, assimil\u00e9 \u00e0 un animal. Tout cela est enracin\u00e9 dans l\u2019ignorance de la population. L\u2019article 26-A de la loi f\u00e9d\u00e9rale n\u00b0 9394 de 1996 rend obligatoire l\u2019\u00e9tude de l\u2019histoire et des cultures afro-br\u00e9siliennes et autochtones. Cependant, cette pratique n\u2019est pas tr\u00e8s r\u00e9pandue. Nous avons plus de manuels sur les Afro-Br\u00e9siliens que sur les peuples autochtones.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les cons\u00e9quences de cette pratique?<br \/>\n<\/strong>Apr\u00e8s 2016, la violence contre les leaders autochtones a augment\u00e9 de fa\u00e7on exponentielle, tout comme l\u2019invasion de leurs territoires. Les terres autochtones des Kaiap\u00f3, qui ont toujours r\u00e9ussi \u00e0 surveiller leur territoire, ont \u00e9t\u00e9 envahies. Le Rio Negro, dans la r\u00e9gion amazonienne, aussi. En terre yanomami, tout au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 2019, l\u2019orpaillage a \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9 et des viols, meurtres et massacres ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9s. Sur les terres des Munduruku, des orpailleurs sont entr\u00e9s avec des bateaux miniers dont je n\u2019aurais jamais imagin\u00e9 l\u2019existence. Ils ont la taille d\u2019un stade de football et rejettent du mercure dans l\u2019environnement \u00e0 une vitesse et en une quantit\u00e9 effrayantes. La contamination de la r\u00e9gion d\u2019influence de la rivi\u00e8re Tapaj\u00f3s est \u00e9norme. L\u2019arc de d\u00e9forestation s\u2019\u00e9tend de plus en plus et a atteint maintenant l\u2019Acre et le sud de l\u2019Amazonie. Les pr\u00e9jug\u00e9s se sont ajout\u00e9s aux int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et, au cours du seul mois de septembre de cette ann\u00e9e, nous avons enregistr\u00e9 le meurtre d\u2019au moins 17 dirigeants autochtones. Sans parler du viol des filles. Le recensement de 2022, qui est d\u00e9sormais sur le terrain, devrait nous permettre d\u2019avoir une id\u00e9e du nombre de personnes ex\u00e9cut\u00e9es \u00e0 la suite d\u2019op\u00e9rations mini\u00e8res. La mort de l\u2019indig\u00e9niste Bruno Ara\u00fajo Pereira et du journaliste britannique Dom Phillips dans la vall\u00e9e du Javari, en juin de cette ann\u00e9e, a eu lieu dans ce contexte de violence accrue.<\/p>\n<p><strong>Vous avez utilis\u00e9 les termes \u00ab indien \u00bb et \u00ab autochtone \u00bb pour parler de la situation actuelle de ces populations. Quelle est la bonne nomenclature?<br \/>\n<\/strong>Pourquoi \u00ab indien \u00bb ? Parce que Cabral est arriv\u00e9 ici en 1500 et pensait qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9 en Inde. Par la suite, le terme <em>\u00ed<\/em><em>ndio<\/em> (indien) a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre politiquement correct et on a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il valait mieux utiliser \u00ab autochtone \u00bb. Le mot autochtone signifie que vous \u00eates originaire de cet endroit. Utiliser le mot \u00ab indien \u00bb aujourd\u2019hui est une gaffe, mais il n\u2019est pas charg\u00e9 de pr\u00e9jug\u00e9s, malgr\u00e9 son origine coloniale. Aujourd\u2019hui, le terme consid\u00e9r\u00e9 comme le plus correct est celui de \u00ab peuples originaires \u00bb, voulant dire \u00ab autochtones \u00bb, mais je ne l\u2019utilise g\u00e9n\u00e9ralement pas.<\/p>\n<p><strong>Pouvons-nous remonter le temps et parler de votre enfance?<br \/>\n<\/strong>Nous vivions \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9tat de S\u00e3o Paulo, \u00e0 S\u00e3o Carlos. Puis nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 la capitale. Mon p\u00e8re \u00e9tait procureur et ma m\u00e8re \u00e9tait licenci\u00e9e \u00e8s Lettres. Elle connaissait plusieurs langues, mais elle \u00e9tait femme au foyer. Une influence tr\u00e8s importante a \u00e9t\u00e9 mon grand-p\u00e8re maternel, Afr\u00e2nio Amaral, une personne hors du commun. Il \u00e9tait m\u00e9decin, puis il est devenu directeur de l\u2019Institut Butantan. Il m\u2019a appris le grec et le latin quand je passais du temps chez lui. Lors d\u2019un de ces voyages, j\u2019ai trouv\u00e9 une sorte de magazine, que j\u2019ai encore aujourd\u2019hui, avec des dessins d\u2019Indiens de l\u2019Am\u00e9rique du Nord. J\u2019avais environ 14 ans et je me suis int\u00e9ress\u00e9e au sujet. Des ann\u00e9es plus tard, quand je suis all\u00e9e vivre avec les Guarani, mon grand-p\u00e8re a appris \u00e0 parler cette langue en un an pour parler avec moi. J\u2019ai \u00e9galement \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 la <em>Escola Livre Superior de M<\/em><em>\u00fa<\/em><em>sica<\/em> (\u00c9cole Libre Sup\u00e9rieure de Musique), \u00e0 Higien\u00f3polis, quartier de la ville de S\u00e3o Paulo : je jouais de la fl\u00fbte \u00e0 bec, de la clarinette et je chantais. Mon p\u00e8re ne le voulait pas, alors j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler \u00e0 15 ans et mon grand-p\u00e8re payait mes mensualit\u00e9s scolaires. J\u2019ai r\u00e9cemment recommenc\u00e9 \u00e0 jouer et \u00e0 chanter.<\/p>\n<p><strong>Comment s\u2019est pass\u00e9e votre entr\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9?<br \/>\n<\/strong>J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 les sciences sociales \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo (USP), de 1974 \u00e0 1978. Le premier jour, je me souviens que l\u2019un des professeurs, aujourd\u2019hui c\u00e9l\u00e8bre, a d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab\u00a0Si quelqu\u2019un est venu dans ce cours pour travailler avec l\u2019anthropologie, oubliez cela, parce que les Indiens sont en train de dispara\u00eetre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Cela vous a-t-il d\u00e9courag\u00e9?<br \/>\n<\/strong>Non, ce n\u2019est pas facile de me d\u00e9courager.<\/p>\n<p><strong>Et que s\u2019est-il pass\u00e9?<br \/>\n<\/strong>\u00c0 la fin de mes \u00e9tudes, j\u2019ai toujours dit que je voulais travailler avec les Indiens, mais il y avait un tr\u00e8s grand d\u00e9calage entre les universitaires et les indig\u00e9nistes. L\u2019expression \u00ab\u00a0travailler avec les Indiens \u00bb n\u2019avait aucun sens. Ce qui \u00e9tait accept\u00e9, c\u2019\u00e9tait d\u2019\u00e9tudier les Indiens. En 1976, j\u2019ai regard\u00e9 un documentaire sur les Guarani du Mato Grosso do Sul, \u00e0 la fac. Le film avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 par l\u2019anthropologue Rubem Ferreira Thomaz de Almeida (1950-2018). \u00c0 la fin de la projection, Almeida a invit\u00e9 les \u00e9tudiants int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 en savoir plus sur une initiative en cours avec les Guarani. Il s\u2019agissait d\u2019un projet li\u00e9 \u00e0 des anthropologues du Paraguay et financ\u00e9 par l\u2019institution allemande Brot f\u00fcr die Welt (Pain pour le monde), qui soutient encore aujourd\u2019hui des activit\u00e9s li\u00e9es aux peuples autochtones du monde entier. Je finissais ma troisi\u00e8me ann\u00e9e de facult\u00e9 et j\u2019ai rejoint le projet, en arrivant au village en janvier des vacances suivantes. J\u2019ai suivi ma derni\u00e8re ann\u00e9e de 2<sup>e<\/sup> cycle en faisant des allers-retours entre le Mato Grosso do Sul et S\u00e3o Paulo. Dans le cadre de cette initiative, Almeida et l\u2019un de mes amis de la fac, Celso Aoki, concevaient un projet de jardin communautaire et voyageaient de village en village. Mais je voulais rester au m\u00eame endroit, apprendre la langue et travailler avec les femmes. Quand je suis arriv\u00e9e au village, il y a eu une journ\u00e9e enti\u00e8re de r\u00e9unions ; c\u2019est ainsi que font les Guarani. Ils ne parlaient qu\u2019en guarani, me montraient du doigt et riaient. Ce n\u2019est que plus tard que j\u2019ai compris qu\u2019ils discutaient pour savoir qui adopterait la blanche. La famille qui m\u2019a adopt\u00e9e devait me nourrir, me loger et m\u2019\u00e9duquer. J\u2019\u00e9tais une ignorante totale, je ne parlais pas leur langue. Un couple m\u2019a accept\u00e9e et cette nuit-l\u00e0 j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dormi chez eux. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me rendre compte de notre immense ignorance. Le seul livre en anthropologie qui existait sur eux au Br\u00e9sil \u00e9tait <em>Fundamental Aspects of Guarani Culture<\/em> [Les aspects fondamentaux de la culture Guarani], \u00e9crit par Egon Schaden (1913-1991).<\/p>\n<p><strong>Avez-vous fait beaucoup de gaffes?<br \/>\n<\/strong>Oui, beaucoup. Il y avait une dame, qui \u00e9tait ma grand-m\u00e8re, disons, qui \u00e9vitait de me rencontrer quand j\u2019allais aux champs ou \u00e0 la petite rivi\u00e8re pour prendre mon bain. Elle disait que mes yeux \u00e9taient pleins de feu et que je br\u00fblais beaucoup. Pendant toute une ann\u00e9e, elle s\u2019est cach\u00e9e dans la brousse quand elle me voyait sur les sentiers, pour que nos yeux ne se croisent pas. Petit \u00e0 petit, les Guarani m\u2019ont \u00e9lev\u00e9e. Ils ont charg\u00e9 une enfant, alors \u00e2g\u00e9e de 7 ans mais aujourd\u2019hui d\u00e9j\u00e0 grand-m\u00e8re, de m\u2019apprendre les bases du comportement. Au fil des mois, j\u2019ai appris la langue et j\u2019ai lu tout le mat\u00e9riel ethnologique disponible au Paraguay sur eux.<\/p>\n<p><strong>\u00cates-vous mari\u00e9e, avez-vous eu des enfants?<br \/>\n<\/strong>En 1978, je me suis mari\u00e9e, j\u2019ai eu Laura et Francisco. Je vivais d\u00e9j\u00e0 avec les Guarani et les emmenais avec moi au village. Leur p\u00e8re pensait que c\u2019\u00e9tait absurde, il pensait qu\u2019apr\u00e8s \u00eatre devenue m\u00e8re, je quitterais le travail. Mon deuxi\u00e8me mariage a \u00e9t\u00e9 avec quelqu\u2019un que j\u2019ai rencontr\u00e9 dans un cours que je donnais au Conseil Missionnaire Indig\u00e8ne (Cimi). J\u2019ai eu mon troisi\u00e8me enfant, Jo\u00e3o Pedro, qui ne m\u2019a pas accompagn\u00e9e au pays des Guarani, mais qui est all\u00e9 beaucoup en Amazonie dans l\u2019\u00e9tat d\u2019Amazonas. Mon unique petite-fille, Luzia, est la fille de Francisco.<\/p>\n<blockquote><p>Des orpailleurs sont entr\u00e9s sur les terres des Munduruku avec des bateaux miniers de la taille de stades de football<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Lorsque vous avez commenc\u00e9 \u00e0 emmener vos enfants au village guarani, votre acceptation dans la communaut\u00e9 a-t-elle chang\u00e9?<br \/>\n<\/strong>Oui. Quand j\u2019ai amen\u00e9 Laura toute petite \u00e0 Antonina, qui \u00e9tait ma m\u00e8re-s\u0153ur autochtone, elle a dit : \u00ab Laisse-la ici et je l\u2019\u00e9l\u00e8verai bien mieux que toi \u00bb. Laura rampait \u00e0 peine lorsqu\u2019elle est all\u00e9e au village pour la deuxi\u00e8me fois, et elle est all\u00e9e dans des endroits o\u00f9 elle ne pouvait pas aller. Vers le feu, par exemple. Alors ils ont creus\u00e9 un trou dans la cour pour qu\u2019elle puisse y rester et apprendre \u00e0 sortir et \u00e0 marcher. Dans ce contexte d\u2019enfant, un autre dialogue s\u2019est ouvert auquel je n\u2019aurais jamais eu acc\u00e8s autrement. En emmenant mes enfants, j\u2019ai beaucoup appris sur la fa\u00e7on dont ils \u00e9duquent.<\/p>\n<p><strong>Avec les Guarani, vous avez fait un travail pionnier dans l\u2019enseignement scolaire.<br \/>\n<\/strong>Apr\u00e8s six mois au village, je parlais d\u00e9j\u00e0 un peu le guarani. Un jour, j\u2019ai rencontr\u00e9 des femmes qui m\u2019ont montr\u00e9 un cahier, un de ceux que l\u2019enfant remplit pour apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, utilis\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole locale, au poste de la Funai. Mais elles me l\u2019ont montr\u00e9 \u00e0 l\u2019envers ! Il y avait des figures de raisin, d\u2019avion. Les femmes ont dit : \u00ab Nos enfants apprennent cela, mais nous ne savons pas ce que cela signifie en guarani \u00bb. Je me suis aper\u00e7ue que m\u00eame les dessins n\u2019avaient aucun sens. Les m\u00e8res et les enfants ne comprenaient pas leur contenu. Ils m\u2019ont demand\u00e9 de leur apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, comme aux enfants. D\u2019abord en guarani, puis en portugais.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est donc \u00e0 leur demande que l\u2019\u00e9ducation est devenue un th\u00e8me de votre travail?<br \/>\n<\/strong>}Oui. J\u2019ai travaill\u00e9 dans l\u2019enseignement scolaire pour le reste de ma carri\u00e8re. Ce poste de la Funai avait une petite maison en bois avec un sol en ciment battu, une petite fen\u00eatre, un tableau noir et un tas de bureaux \u00e0 moiti\u00e9 cass\u00e9s, mang\u00e9s par des cafards. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9cole, ce qui n\u2019avait aucun sens pour eux. J\u2019ai tout enlev\u00e9, j\u2019ai ouvert les fen\u00eatres et nous nous sommes assis par terre. Mais le sol \u00e9tait glac\u00e9. Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 casser le ciment pour en faire un sol en terre, afin de pouvoir allumer des feux, car il faisait tr\u00e8s froid. Cependant, j\u2019ai compris que j\u2019\u00e9tais trop ignorante pour enseigner aux enfants. Ils m\u2019ont pos\u00e9 des questions auxquelles je ne savais pas comment r\u00e9pondre. Les Guarani-Kaiow\u00e1 connaissent les \u00eatres invisibles, par exemple, et je ne savais pas travailler cela.<\/p>\n<p><strong>Le guarani est-il une langue orale?<br \/>\n<\/strong>Ils utilisaient une symbologie graphique. Par exemple, lorsqu\u2019ils dessinaient une sorte d\u2019\u00e9toile, cela signifiait qu\u2019il y avait du bois de chauffage. Ils s\u2019appuyaient sur des symboles pour les arbres et les \u00eatres. Du c\u00f4t\u00e9 paraguayen, les linguistes avaient d\u00e9j\u00e0 transcrit la langue guarani dans l\u2019alphabet occidental. J\u2019y ai pass\u00e9 un mois et demi pour apprendre la langue \u00e9crite et j\u2019ai compris qu\u2019il fallait former des professeurs Guarani-Kaiow\u00e1 au Br\u00e9sil, pour l\u2019enseigner aux enfants. En 1979, nous avons organis\u00e9 la premi\u00e8re r\u00e9union nationale sur l\u2019\u00e9ducation scolaire autochtone \u00e0 S\u00e3o Paulo, financ\u00e9e par la Fondation Ford, avec la participation de la Commission pro-indienne du D\u00e9partement des sciences sociales de l\u2019USP, et des institutions telles que le Cimi et la Funai.<\/p>\n<blockquote><p>\u00c0 la mani\u00e8re guarani, on ne crie jamais devant personne. Pour cette raison, ils ne r\u00e9agissent jamais violemment aux expulsions<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Jusqu\u2019\u00e0 quand \u00eates-vous rest\u00e9e au village?<br \/>\n<\/strong>Jusqu\u2019en 1991. J\u2019y restais six mois, puis je retournais \u00e0 S\u00e3o Paulo quelques mois, et \u00e7a a \u00e9t\u00e9 comme \u00e7a pendant ces ann\u00e9es. \u00c0 cette \u00e9poque, dans le Mato Grosso do Sul, la d\u00e9forestation et l\u2019installation de propri\u00e9t\u00e9s agricoles avaient lieu. Installer une ferme, c\u2019est utiliser deux \u00e9normes tracteurs avec une cha\u00eene qui abat tout sur son passage. Lorsque les \u00e9leveurs (les fermiers) tombaient sur des communaut\u00e9s autochtones, ils appelaient la Funai pour les expulser de la terre. Sa mission \u00e9tait de faire \u00e9vacuer les habitants et de les placer dans des r\u00e9serves que le mar\u00e9chal Rondon (1865-1958) avait d\u00e9limit\u00e9es au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. L\u2019une d\u2019entre elles \u00e9tait \u00e0 Taquaperi, o\u00f9 j\u2019habitais. Des familles enti\u00e8res y arrivaient venant d\u2019ailleurs. Cela a commenc\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer beaucoup de conflits dans la r\u00e9gion et beaucoup de ces familles ont fui. Comme je parlais guarani, la Funai m\u2019a demand\u00e9 de retrouver les expuls\u00e9s. Ils \u00e9taient renvoy\u00e9s, restaient dans des campements en bordure de route ou dans des r\u00e9serves surpeupl\u00e9es. \u00catre Guarani, c\u2019est une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre particuli\u00e8re. Vous n\u2019\u00eates jamais en col\u00e8re contre quelqu\u2019un, vous ne criez jamais, vous ne levez jamais le ton. En raison de cette mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, ils n\u2019ont pas r\u00e9agi violemment aux expulsions, d\u2019autant plus qu\u2019on leur avait dit qu\u2019ils pourraient revenir plus tard. Leurs maisons ont \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9es et ils ont \u00e9t\u00e9 mis dans des camions. De nombreux suicides ont eu lieu \u00e0 cette \u00e9poque, y compris des jeunes.<\/p>\n<p><strong>Et comment s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e votre vie universitaire apr\u00e8s cette exp\u00e9rience?<br \/>\n<\/strong>Je suis entr\u00e9e en master \u00e0 l\u2019USP en 1982, pendant que je vivais encore chez les Guarani. Je voulais \u00e9tudier ce que je vivais et les anthropologues de troisi\u00e8me cycle voulaient que j\u2019\u00e9crive une dissertation th\u00e9orique, quelque chose qui ne m\u2019int\u00e9ressait pas. Je suis alors retourn\u00e9e au village et, quand je suis revenue \u00e0 S\u00e3o Paulo, j\u2019ai d\u00e9couvert que ma directrice de recherche m\u2019avait retir\u00e9e du programme. Je m\u2019en fichais, parce que je pensais que la vie universitaire n\u2019\u00e9tait pas faite pour moi.<\/p>\n<p><strong>Quand le point de vue de l\u2019universit\u00e9 sur les peuples autochtones a-t-il commenc\u00e9 \u00e0 changer?<br \/>\n<\/strong>En 1988, avec l\u2019Assembl\u00e9e constituante, une nouvelle ligne th\u00e9orique a commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9velopper en anthropologie. Selon ce courant, les Indiens n\u2019allaient pas dispara\u00eetre, comme l\u2019avaient pr\u00e9dit d\u2019anciens intellectuels. Des anthropologues tels que Manuela Carneiro da Cunha et Eduardo Viveiros de Castro ont jou\u00e9 un r\u00f4le de premier plan dans ce processus. Ils ont commenc\u00e9 \u00e0 soutenir l\u2019id\u00e9e que la culture implique les m\u00e9canismes par lesquels les gens entrent en contact avec les autres et changent. Cependant, m\u00eame avec ce contact, ils ne cessent pas d\u2019\u00eatre ce m\u00eame peuple.<\/p>\n<p><strong>Comment vous \u00eates-vous approch\u00e9e de l\u2019Unicamp?<br \/>\n<\/strong>En 1990, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 une r\u00e9union d\u2019enseignants autochtones \u00e0 Manaus et ils m\u2019ont invit\u00e9e \u00e0 aller dans le haut Rio Negro. Ils savaient d\u00e9j\u00e0 lire et \u00e9crire et voulaient apprendre \u00e0 \u00e9laborer des projets pour obtenir des financements et faire un recensement d\u00e9mographique. Ils \u00e9taient en train de d\u00e9limiter des terres et le gouverneur de l\u2019\u00e9tat d\u2019Amazonas \u00e0 l\u2019\u00e9poque a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait que 3 000 Indiens dans la r\u00e9gion alors que le Cimi parlait d\u00e9j\u00e0 de 30 000. Des anthropologues travaillant dans la r\u00e9gion pr\u00e9tendaient qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas possible de faire un recensement, mais je pensais que c\u2019\u00e9tait parfaitement faisable. Je ne connaissais rien en d\u00e9mographie, mais je suis all\u00e9e \u00e0 l\u2019Unicamp et j\u2019ai parl\u00e9 \u00e0 Maria Coleta de Oliveira, qui est devenue plus tard ma directrice de th\u00e8se. C\u2019est une anthropologue d\u00e9mographe qui n\u2019avait jamais travaill\u00e9 avec les autochtones, mais qui \u00e9tait visionnaire et persuad\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait possible de faire un recensement. En 1992, nous avons \u00e9labor\u00e9 un questionnaire simple. Nous l\u2019avons ensuite ron\u00e9otyp\u00e9 et effectu\u00e9 le recensement en partenariat avec des enseignants autochtones de cette r\u00e9gion. Nous avons visit\u00e9 300 villages indiens et recens\u00e9 plus de 20 000 personnes vivant sur le cours sup\u00e9rieur du Rio Negro.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est ainsi que vous \u00eates devenue d\u00e9mographe?<br \/>\n<\/strong>Oui. Lorsque nous avons termin\u00e9 le recensement, nous avons constitu\u00e9 une base de donn\u00e9es d\u00e9j\u00e0 num\u00e9ris\u00e9e. Nous avons emmen\u00e9 le premier ordinateur \u00e0 Rio Negro. Il s\u2019agit d\u2019une zone frontali\u00e8re. \u00c0 notre arriv\u00e9e, plusieurs institutions sont apparues, telles que des organisations non gouvernementales et des militaires, demandant l\u2019acc\u00e8s \u00e0 notre base de donn\u00e9es. L\u2019arm\u00e9e voulait conna\u00eetre tous les emplacements des villages de la r\u00e9gion. J\u2019ai dit : \u00ab La base de donn\u00e9es appartient \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration des organisations autochtones du Rio Negro \u00bb. Apr\u00e8s cela, j\u2019ai commenc\u00e9 un doctorat en d\u00e9mographie \u00e0 l\u2019Unicamp. Pour ma th\u00e8se, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 parcourir les communaut\u00e9s du Rio Negro.<\/p>\n<blockquote><p>Je ne vais jamais oublier la marque de cette machette sur mon cou. Tout indig\u00e9niste au Br\u00e9sil subit ce type de violence<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>C\u2019est alors que vous avez d\u00e9couvert la croissance d\u00e9mographique des Indiens?<br \/>\n<\/strong>Ma soutenance de th\u00e8se a \u00e9t\u00e9 difficile. J\u2019avais identifi\u00e9 que le nombre moyen d\u2019enfants par femme, sur le Rio Negro, \u00e9tait de sept. \u00c0 cette \u00e9poque, le nombre moyen d\u2019enfants par femme au Br\u00e9sil \u00e9tait de deux. Maintenant, il est de 1,1. Autrement dit, je disais que le nombre moyen d\u2019enfants par femme parmi les peuples autochtones \u00e9tait beaucoup plus \u00e9lev\u00e9 que la moyenne du pays et, par cons\u00e9quent, qu\u2019ils connaissaient une reprise d\u00e9mographique. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 le dire. Les d\u00e9mographes n\u2019y croyaient pas et m\u2019ont beaucoup critiqu\u00e9e. Heureusement, il y avait deux anthropologues pr\u00e9sents dans le groupe de travail qui observaient le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne sur les fleuves Negro et Xingu et qui m\u2019ont soutenue. Jusque-l\u00e0, l\u2019opinion dominante affirmait qu\u2019ils diminueraient en nombre jusqu\u2019\u00e0 leur extinction.<\/p>\n<p><strong>Comment vos d\u00e9couvertes ont-elles affect\u00e9 la formulation des politiques publiques?<br \/>\n<\/strong>Apr\u00e8s avoir montr\u00e9 que les peuples autochtones \u00e9taient en voie de r\u00e9tablissement d\u00e9mographique, d\u2019autres chercheurs ont commenc\u00e9 \u00e0 identifier le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne dans des r\u00e9gions comme le Xingu, par exemple. La Commission \u00e9conomique pour l\u2019Am\u00e9rique latine et les Cara\u00efbes (CEPALC) m\u2019a invit\u00e9e \u00e0 plusieurs r\u00e9unions et s\u00e9minaires, o\u00f9 nous avons analys\u00e9 des donn\u00e9es et discut\u00e9 des profils et de la dynamique d\u00e9mographique des peuples autochtones d\u2019Am\u00e9rique latine et des Cara\u00efbes. Nous avons conclu que le ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9tablissement de la population se produisait dans toute la r\u00e9gion. Sur la base de ces r\u00e9sultats, en 2001, avec l\u2019Association br\u00e9silienne d\u2019\u00e9tudes d\u00e9mographiques (Abep), nous avons cr\u00e9\u00e9 un comit\u00e9 de d\u00e9mographie autochtone. La dynamique d\u00e9mographique des peuples autochtones au Br\u00e9sil \u00e9tait compl\u00e8tement invers\u00e9e par rapport \u00e0 celle du reste de la population. Alors que la f\u00e9condit\u00e9 br\u00e9silienne diminuait, la f\u00e9condit\u00e9 autochtone augmentait. On a commenc\u00e9 \u00e0 donner plus de visibilit\u00e9 \u00e0 cela, \u00e0 penser \u00e0 des politiques publiques. Il est n\u00e9cessaire de prendre en compte ces donn\u00e9es pour calculer les besoins en m\u00e9dicaments, infirmiers, centres de sant\u00e9 et \u00e9coles.<\/p>\n<p><strong>En 2012, vous \u00e9tiez la premi\u00e8re pr\u00e9sidente de la Funai.<br \/>\n<\/strong>Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, je travaillais comme consultante aupr\u00e8s des minist\u00e8res de l\u2019\u00c9ducation et de la Sant\u00e9 sur des questions concernant l\u2019\u00e9ducation et la sant\u00e9 des autochtones. En 2012, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e \u00e0 assumer la pr\u00e9sidence de la Funai. Quand ils m\u2019ont appel\u00e9, j\u2019ai demand\u00e9 : \u00ab Mais combien de personnes avez-vous invit\u00e9es? \u00bb. J\u2019ai d\u00e9couvert que j\u2019\u00e9tais la septi\u00e8me. Personne ne voulait \u00eatre pr\u00e9sident de la Funai, car personne ne savait quoi faire des Indiens. J\u2019ai accept\u00e9, parce que je suis indig\u00e9niste, alors je me sentirais chez moi. Quand j\u2019ai assum\u00e9 mes fonctions, j\u2019ai parl\u00e9 \u00e0 tous les employ\u00e9s. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re ann\u00e9e que la Funai mettait en \u0153uvre l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de son budget, c\u2019\u00e9tait un travail difficile. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019une personne est anthropologue ou indig\u00e9niste qu\u2019elle est forc\u00e9ment dou\u00e9e pour mettre en \u0153uvre des politiques publiques. Ce sont des qualit\u00e9s diff\u00e9rentes. Il faut organiser le travail de fa\u00e7on que les gens se sentent engag\u00e9s. Par exemple, les \u00e9coles indiennes ne peuvent pas \u00eatre construites en ciment. Il est illogique de transporter du ciment \u00e0 500 kilom\u00e8tres au-dessus de la ville de S\u00e3o Gabriel da Cachoeira, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Rio Negro, cela fait trop monter le prix. Par cons\u00e9quent, il vaut mieux construire des \u00e9coles en bois avec une bonne durabilit\u00e9 et \u00e9cologique, en tuile ou en paille, des mat\u00e9riaux que l\u2019on trouve dans les communes ou non loin de celles-ci. En d\u2019autres termes, si vous ne connaissez pas le Br\u00e9sil et l\u2019administration publique, m\u00eame si vous \u00eates un bon anthropologue ou indig\u00e9niste, vous ne pouvez pas \u00eatre un bon pr\u00e9sident de la Funai. Je suis rest\u00e9e un peu plus d\u2019un an \u00e0 la pr\u00e9sidence. J\u2019ai eu beaucoup de difficult\u00e9s avec les anthropologues et aussi avec le gouvernement, qui n\u2019a pas autoris\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser ce que je pensais qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9cessaire de faire. Ma sant\u00e9 a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 affect\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Pensez-vous que la pr\u00e9sence autochtone au conseil d\u2019administration de la Funai serait une garantie d\u2019une bonne gestion?<br \/>\n<\/strong>Tout comme \u00eatre une femme ne garantit pas d\u2019\u00eatre f\u00e9ministe, \u00eatre autochtone n\u2019assure pas d\u2019\u00eatre un bon ou une bonne indig\u00e9niste. Je ne pense pas que ce soit une bonne id\u00e9e de d\u00e9finir qu\u2019ils peuvent \u00eatre les seuls employ\u00e9s de la Funai. C\u2019est la premi\u00e8re le\u00e7on : \u00e7a ne sert \u00e0 rien de conna\u00eetre l\u2019anthropologie, l\u2019ethnologie, si on ne sait pas ce qui se passe r\u00e9ellement ou qui fait quoi. Je pense que c\u2019est tr\u00e8s bien que les Indiens veuillent prendre le contr\u00f4le de la Funai, mais il faut savoir que cela va exiger beaucoup de travail et qu\u2019ils vont devoir beaucoup compter sur les indig\u00e9nistes.<\/p>\n<p><strong>Comment va la Funai actuellement?<br \/>\n<\/strong>La fondation a \u00e9t\u00e9 militaris\u00e9e et \u00e9galement remise aux missionnaires fondamentalistes \u00e9vang\u00e9liques qui veulent civiliser les Indiens et \u00ab faire sortir le diable du corps \u00bb des cultures autochtones. Elle utilise tr\u00e8s peu son budget. Malgr\u00e9 cela, elle dispose de tr\u00e8s bons indig\u00e9nistes techniques, qui sont des candidats r\u00e9cents, comme ce fut le cas de Bruno, qui a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9. Avant, il y avait 800 employ\u00e9s, mais beaucoup ont pris leur retraite. Il est donc n\u00e9cessaire d\u2019ouvrir davantage d\u2019appels d\u2019offres et de former du personnel, notamment dans le domaine de la gestion environnementale et territoriale, mais aussi cr\u00e9er des projets d\u2019\u00e9conomie circulaire. Une t\u00e2che tr\u00e8s peu r\u00e9alis\u00e9e par la fondation est l\u2019incitation \u00e0 diffuser la culture autochtone aupr\u00e8s des \u00e9coles non autochtones.<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019attendre du prochain recensement?<br \/>\n<\/strong>Le recensement de 1991 n\u2019a pas couvert les communaut\u00e9s \u00e9loign\u00e9es du Rio Negro, seulement les villes. Je faisais partie de la Commission de la soci\u00e9t\u00e9 civile du recensement lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me battre pour l\u2019inclusion de la question autochtone dans les secteurs de recensement qui co\u00efncidaient avec les terres autochtones. Par la localisation, en 2010, l\u2019agent recenseur a commenc\u00e9 \u00e0 avoir acc\u00e8s aux questions sur la langue et l\u2019ethnicit\u00e9. Dans le recensement en cours, il y a un questionnaire par communaut\u00e9 autochtone. Lors du recensement de 1991, 180 personnes ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9es. Apr\u00e8s, on en a cartographi\u00e9 305. Je pense qu\u2019actuellement on en atteindra 400.<\/p>\n<p><strong>Quelle est votre activit\u00e9 principale maintenant?<br \/>\n<\/strong>Je suis chercheuse au Nepo depuis 2005. J\u2019ai r\u00e9ussi un concours apr\u00e8s avoir termin\u00e9 mon doctorat, en 2003. Je travaille dans la recherche-action : recherche et intervention sociale. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, j\u2019ai particip\u00e9 au comit\u00e9 technique du recensement de l\u2019IBGE (Institut br\u00e9silien de g\u00e9ographie et de statistique) en tant que responsable des <em>quilombolas<\/em>, que j\u2019ai d\u00fb commencer \u00e0 \u00e9tudier. J\u2019ai organis\u00e9 mes enregistrements de chant, revu des photos et je vais leur rendre en organisant des expositions et d\u2019autres activit\u00e9s. Je suis \u00e9galement membre du conseil consultatif du Fonds des Nations Unies pour la population au Br\u00e9sil, du conseil d\u2019administration de l\u2019Instituto Socioambiental et je suis coordinatrice du groupe de travail D\u00e9mographie des peuples autochtones de l\u2019Abep.<\/p>\n<p><strong>Comment avez-vous v\u00e9cu la pand\u00e9mie?<br \/>\n<\/strong>J\u2019ai un d\u00e9ficit immunitaire. Le m\u00e9decin ne sait pas si c\u2019\u00e9tait le r\u00e9sultat d\u2019un grand nombre de cas de paludisme ou si c\u2019\u00e9tait d\u2019origine g\u00e9n\u00e9tique. Donc, la pand\u00e9mie a affect\u00e9 ma vie sociale, car je ne peux toujours pas aller dans des endroits avec beaucoup de monde. Je ne peux pas prendre de risques, \u00e7a ne sert \u00e0 rien de me vacciner car mon syst\u00e8me immunitaire ne peut pas construire de d\u00e9fenses. Je ne vois que mes enfants et j\u2019embrasse ma petite-fille avec un masque. Elle aura 6 ans. Au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e de la pand\u00e9mie, sans vaccin, j\u2019ai perdu de nombreux amis autochtones \u00e2g\u00e9s. Aujourd\u2019hui, je fais beaucoup de choses via WhatsApp. Nous avons form\u00e9 une organisation appel\u00e9e Uni\u00e3o Amaz\u00f4nia Viva, \u00e0 l\u2019initiative du photographe Sebasti\u00e3o Salgado. Je suis amie d\u2019Expedicion\u00e1rios da Sa\u00fade, une organisation non gouvernementale de m\u00e9decins de Campinas qui travaille dans les urgences et s\u2019est organis\u00e9e pour travailler avec la sant\u00e9 autochtone. En partenariat avec des m\u00e9decins qui travaillaient en terres autochtones, comme le programme Xingu de l\u2019Unifesp (Universit\u00e9 f\u00e9d\u00e9rale de S\u00e3o Paulo) et le Secr\u00e9tariat sp\u00e9cial pour la sant\u00e9 autochtone du minist\u00e8re de la Sant\u00e9, ils ont install\u00e9 des ensembles de r\u00e9seaux avec de l\u2019oxyg\u00e8ne. J\u2019ai pass\u00e9 l\u2019ann\u00e9e 2020 impliqu\u00e9e dans ce projet. Il fallait faire un confinement dans les villages et il n\u2019y avait pas de nourriture, j\u2019ai donc aussi aid\u00e9 \u00e0 organiser le don de paniers alimentaires de base.<\/p>\n<p><strong>Dans votre trajectoire aux multiples facettes, avez-vous eu peur face \u00e0 quelque situation?<br \/>\n<\/strong>Plusieurs fois. Lorsque je vivais dans le village de Taquaperi, dans les ann\u00e9es 1980, le projet sur lequel je travaillais poss\u00e9dait une maison dans la ville d\u2019Amambai, \u00e0 30 km. Une fois tous les trois mois environ, j\u2019allais en ville. Un jour, tr\u00e8s t\u00f4t le matin, je me suis r\u00e9veill\u00e9e et j\u2019allumais le po\u00eale \u00e0 bois pour faire mon mat\u00e9. J\u2019ai entendu un bruit \u00e0 la porte d\u2019entr\u00e9e, qui n\u2019\u00e9tait pas verrouill\u00e9e, et j\u2019ai vu un fermier soudainement ouvrir la porte d\u2019entr\u00e9e, une machette \u00e0 la main. Il a mis la machette sur mon cou et a dit : \u00ab Vous, les anthropologues, vous n\u2019avez aucune id\u00e9e dans quoi vous vous embarquez\u00a0\u00bb. Je n\u2019oublierai jamais la marque de machette sur mon cou. Il a sorti son pistolet sans me faire mal, mais j\u2019\u00e9tais terrifi\u00e9e. Avant, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 subi des menaces de viol par des camionneurs alors que j\u2019attendais le bus sur le bord de la route. Mais je portais du gaz poivr\u00e9, je l\u2019ai utilis\u00e9 sur eux et j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 m\u2019enfuir. Lorsque j\u2019\u00e9tais pr\u00e9sidente de la Funai, j\u2019ai \u00e9galement re\u00e7u beaucoup de menaces par t\u00e9l\u00e9phone et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 intimid\u00e9e par des visiteurs inattendus qui se sont pr\u00e9sent\u00e9s dans mon bureau. Tous ceux qui sont indig\u00e9nistes au Br\u00e9sil subissent ce type de violence \u00e0 un moment donn\u00e9. Les orpailleurs sont entr\u00e9s avec des radeaux miniers de la taille d\u2019un stade de football sur les terres de Munduruku. \u00c0 la mani\u00e8re guarani, on ne crie jamais devant personne. Pour cette raison, ils ne r\u00e9agissent jamais violemment aux expulsions. Je ne vais jamais oublier la marque de cette machette sur mon cou. Tout indig\u00e9niste au Br\u00e9sil subit ce type de violence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"D\u00e9mographe et anthropologue pionni\u00e8re dans l\u2019identification du ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9tablissement de la population chez les autochtones br\u00e9siliens ","protected":false},"author":601,"featured_media":492615,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1182,1188],"tags":[],"coauthors":[1600,1601],"class_list":["post-492614","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-entretien","category-humanites"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/492614","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/601"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=492614"}],"version-history":[{"count":14,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/492614\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":551843,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/492614\/revisions\/551843"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/492615"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=492614"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=492614"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=492614"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=492614"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}