{"id":551148,"date":"2025-05-04T10:00:22","date_gmt":"2025-05-04T13:00:22","guid":{"rendered":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/?p=551148"},"modified":"2025-06-11T12:26:25","modified_gmt":"2025-06-11T15:26:25","slug":"christiane-taubira-une-amazonienne-qui-parle-au-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/christiane-taubira-une-amazonienne-qui-parle-au-monde\/","title":{"rendered":"Christiane Taubira: Une Amazonienne qui parle au monde"},"content":{"rendered":"<p>N\u00e9e en Guyane , \u00e9conomiste de formation, Christiane Taubira a \u00e9t\u00e9 d\u00e9put\u00e9e fran\u00e7aise pendant 19 ans ainsi que d\u00e9put\u00e9e europ\u00e9enne pendant cinq ans. Entre 2012 et 2016, sous le pr\u00e9sident Fran\u00e7ois Hollande, elle a \u00e9t\u00e9 garde des Sceaux, ministre de la Justice. Actuellement, \u00e0 73 ans, elle vit \u00e0 Cayenne, sa ville natale.<\/p>\n<p>Depuis octobre 2024, Mme. Taubira occupe la chaire Jos\u00e9 Bonif\u00e1cio de l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo (USP), au Br\u00e9sil, attribu\u00e9e chaque ann\u00e9e \u00e0 une personnalit\u00e9 ib\u00e9ro-am\u00e9ricaine pour conduire des \u00e9tudes \u00e0 propos d\u2019un sujet br\u00fblant d\u2019actualit\u00e9. Elle est la premi\u00e8re titulaire francophone. Sa recherche, intitul\u00e9e \u00ab Soci\u00e9t\u00e9s amazoniennes : des r\u00e9alit\u00e9s plurielles, un destin commun ? \u00bb, sera pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la conf\u00e9rence sur les changements climatiques (COP 30) qui se tiendra \u00e0 Bel\u00e9m, au nord du Br\u00e9sil, en novembre prochain.<\/p>\n<p>Fin mars, Mme. Taubira a trouv\u00e9 un cr\u00e9neau parmi des engagements \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 F\u00e9d\u00e9rale du Par\u00e1 et \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat du Par\u00e1 pour accorder cet entretien \u00e0 <em>Pesquisa FAPESP<\/em>, par appel vid\u00e9o.<\/p>\n<p><strong>Vous avez occup\u00e9 la chaire Jos\u00e9 Bonif\u00e1cio en octobre, avec un projet sur les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019Amazonie. Quels sont les buts de ce projet ?<\/strong><br \/>\nJ\u2019ai accept\u00e9 d\u2019\u00eatre titulaire de la <em>c\u00e1tedra<\/em> Jos\u00e9 Bonif\u00e1cio pour une ann\u00e9e acad\u00e9mique \u00e0 cause de la nature de cette chaire, c\u2019est-\u00e0-dire, de son ouverture sur des probl\u00e9matiques qui touchent les Am\u00e9riques et, principalement, l\u2019Am\u00e9rique du Sud et Centrale. Je les ai int\u00e9ress\u00e9s davantage en tant que personnalit\u00e9 internationale : ancienne ministre de la Justice fran\u00e7aise, ancienne d\u00e9put\u00e9e \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e Nationale et au Parlement Europ\u00e9en. Pour moi, mon enracinement Amazonien faisait sens. J\u2019ai donc choisi de travailler sur les Amazonies, dont je souhaite rappeler qu\u2019elles sont plurielles, ind\u00e9pendamment de l\u2019unit\u00e9 g\u00e9ographique.<\/p>\n<p><strong>Vous avez un r\u00e9seau de chercheurs avec qui vous travaillez ?<\/strong><br \/>\nAbsolument. Il y a une soixantaine de chercheuses et de chercheurs qui se sont inscrits. D\u2019entre eux, nous avons 35 propositions de textes pour la publication qui doit \u00eatre pr\u00eate en septembre. \u00c0 part ces contributions, il y aura mes propres \u00e9crits, ainsi que ceux d\u2019un certain nombre d\u2019autres personnalit\u00e9s que j\u2019ai \u00e9galement invit\u00e9es \u00e0 s\u2019exprimer. J\u2019ai dit aux chercheuses et chercheurs que j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s exigeante et que je voulais de la rigueur ainsi qu\u2019une capacit\u00e9 de sortir du milieu acad\u00e9mique pour s\u2019interroger sur les capacit\u00e9s paradigmatiques des r\u00e9flexions que nous aurons sur l\u2019Amazonie, de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019elles portent aussi sur d\u2019autres \u00e9cosyst\u00e8mes fragiles tels que le Cerrado et le Pantanal au Br\u00e9sil, mais aussi la for\u00eat tropicale du Congo, la for\u00eat bor\u00e9ale du Canada, les barri\u00e8res de corail de l\u2019Australie et les oc\u00e9ans.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ouvrage avec ces travaux sera-t-il pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la COP 30 ?<\/strong><br \/>\nOui. Je me rendrai \u00e0 la conf\u00e9rence. C\u2019est une des raisons pour lesquelles je passe quelques jours \u00e0 Bel\u00e9m en ce moment. Je travaille avec les deux universit\u00e9s, la f\u00e9d\u00e9rale et celle de l\u2019\u00e9tat du Par\u00e1. Je prends \u00e9galement des contacts institutionnels avec les autorit\u00e9s de Bel\u00e9m et je m\u2019inscris dans les trajectoires d\u2019un certain nombre d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui seront pr\u00e9par\u00e9s pour ce sommet international. C\u2019est pour cela que le livre doit \u00eatre pr\u00eat en septembre.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 propos de la COP 30, la participation des peuples amazoniens est tr\u00e8s discut\u00e9e. Est-ce possible ?<\/strong><br \/>\nSi ce n\u2019est pas possible, ce sera un scandale. \u00c7a ne se fait pas de venir chez les autres, de s\u2019installer dans leur salon, de parler fort, de boire, de manger, de salir et de s\u2019en aller ! Nous y serons nombreux, les associations se mobilisent. Il y aura aussi le sommet social, une zone verte, des espaces o\u00f9 des paroles plus libres pourront s\u2019exprimer. Moi, j\u2019ai quand m\u00eame la possibilit\u00e9 de parler fort en tant que haute personnalit\u00e9 internationale, j\u2019ai des opportunit\u00e9s d\u2019expression dans des m\u00e9dias internationaux, et je dirai, \u00e0 haute voix : \u00ab Attention \u00e0 votre comportement, attention \u00e0 votre expression, \u00e0 ne pas \u00eatre indiff\u00e9rent \u00e0 ce qui se passe l\u00e0 o\u00f9 vous arrivez. \u00bb L\u2019ONU [Organisation des Nations Unies] a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 un moment o\u00f9 le monde \u00e9tait imp\u00e9rialiste, \u00e0 la sortie de la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale. L\u2019Empire Fran\u00e7ais existe encore, avec les territoires d\u2019outre-mer, l\u2019Empire Britannique aussi. On se bat toujours contre les m\u00e9tropoles coloniales. Donc, ce que je demande, c\u2019est qu\u2019on s\u2019interroge sur cette empreinte qui existe dans l\u2019imaginaire multilat\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong>Vous avez cette position d\u2019\u00eatre, en m\u00eame temps, europ\u00e9enne et amazonienne. Comment ces deux mondes se rejoignent-ils ?<\/strong><br \/>\nJe pr\u00e9tendrais m\u00eame &#8211; heureusement &#8211; qu\u2019il y a plusieurs mondes en moi, et c\u2019est ce qui fait un peu l\u2019int\u00e9r\u00eat de ma pr\u00e9sence dans des endroits tr\u00e8s diff\u00e9rents\u00a0: je suis profond\u00e9ment amazonienne. Je suis \u00e9galement ce qu\u2019on appelle une cr\u00e9ole, guyanaise. Et aussi fran\u00e7aise sans aucun tourment, ni dans ma t\u00eate, ni dans mon c\u0153ur. J\u2019ai accumul\u00e9 une exp\u00e9rience de travail importante en Europe, mais je n\u2019ai jamais cess\u00e9 de circuler dans le monde en tant que responsable politique, d\u00e9put\u00e9e en France, d\u00e9put\u00e9e au Parlement Europ\u00e9en. En 2008 j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9, pour la pr\u00e9sidence fran\u00e7aise de l\u2019Union Europ\u00e9enne, un rapport sur les accords de partenariats \u00e9conomiques entre l\u2019Union Europ\u00e9enne et les pays d\u2019Afrique, des Cara\u00efbes et du Pacifique. Cette tr\u00e8s grande diversit\u00e9 d\u2019exp\u00e9riences m\u2019a rendue de plus en plus consciente de ce que de venir d\u2019Amazonie repr\u00e9sente. Cela m\u2019enracine aussi dans le monde : \u00e0 force de traverser les soci\u00e9t\u00e9s, les continents, les p\u00e9riodes et les sujets, j\u2019appartiens compl\u00e8tement \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. J\u2019ai une conscience aigu\u00eb, permanente de cette appartenance.<\/p>\n<p><strong>Quand on parle de sauver l\u2019Amazonie, on pense \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat global, on ne parle pas des r\u00e9alit\u00e9s locales, culturelles. Comment peut-on les int\u00e9grer aux autres r\u00e9alit\u00e9s ?<\/strong><br \/>\nC\u2019est tout \u00e0 fait exact, et c\u2019est pour \u00e7a que je demande aux chercheuses et aux chercheurs de s\u2019interroger sur l\u2019imaginaire multilat\u00e9ral dans le projet sur l\u2019Amazonie, de poser la question des Amazoniens dans leur unit\u00e9 g\u00e9ographique, de leur pluralit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire devenue nationale, de s\u2019interroger sur la verticalit\u00e9 des relations entre les pays amazoniens et les anciennes m\u00e9tropoles coloniales, de leurs rapports avec l\u2019ONU, les instances multilat\u00e9rales, mais aussi de la perception que les instances multilat\u00e9rales ont de l\u2019Amazonie. Il est important d\u2019admettre que les Amazonies sont diverses, contradictoires, multiples. Ce sont des communaut\u00e9s indig\u00e8nes qui sont l\u00e0 depuis des milliers d\u2019ann\u00e9es et qui ont construit des r\u00e9seaux urbains tr\u00e8s denses. Ces communaut\u00e9s ont travers\u00e9 des continents et se sont affront\u00e9es entre elles. Avec l\u2019arriv\u00e9e des Europ\u00e9ens il y a eu, tr\u00e8s vite, la traite et l\u2019esclavage d\u2019\u00eatres humains, donc de nouvelles r\u00e9alit\u00e9s sociales, de nouvelles communaut\u00e9s, tels les quilombolas ou les communaut\u00e9s de marrons dans mon Am\u00e9rique \u00e0 moi. Cette histoire a men\u00e9 \u00e0 des conflits, mais elle a aussi suscit\u00e9 des rencontres. Des mariages ou des m\u00e9tissages ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s, des \u00e9changes de connaissances ont eu lieu. Par cons\u00e9quent, il y a des noms sur les v\u00e9g\u00e9taux, sur les lieux physiques, les collines ou les rivi\u00e8res qui sont \u00ab\u00a0ind\u00edgenas\u00a0\u00bb et d\u2019autres qui sont d\u2019origine africaine. Il y a des noms cr\u00e9oles chez moi. Je souhaite que nous soyons capables de d\u00e9crire les Amazonies telles qu\u2019elles sont\u00a0: indig\u00e8nes, mais aussi des communaut\u00e9s m\u00e9tisses, des soci\u00e9t\u00e9s urbaines tr\u00e8s sophistiqu\u00e9es, avec des constructions architecturales \u00e0 forte influence europ\u00e9enne, comme l\u2019Op\u00e9ra de Manaus. Lorsque l\u2019ONU dit qu\u2019il faut sauver l\u2019Amazonie, \u00ab le poumon vert de la Terre\u00a0\u00bb, c\u2019est elle qui a un probl\u00e8me. Il faut qu\u2019elle accepte que les gens qui y vivent sont conscients de ces r\u00e9alit\u00e9s composites et que ces personnes, \u00e0 travers leurs relations mill\u00e9naires avec la for\u00eat, connaissent cette biodiversit\u00e9, savent \u00e9tablir des relations avec un rapport d\u2019\u00e9quilibre et de pr\u00e9servation. Il y a un trait\u00e9 de coop\u00e9ration, le Trait\u00e9 de la Coop\u00e9ration Amazonienne, TCA, donc une conscience qu\u2019il y a un travail \u00e0 faire entre les pays qui ont une portion d\u2019Amazonie. Mais les \u00c9tats sont des instances politiques, et ces instances peuvent \u00eatre protectrices ou bien destructrices. Il faut \u00e9couter les soci\u00e9t\u00e9s civiles, les communaut\u00e9s de base et la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019analyse et des propositions de ces niveaux de vie. Il y a une perception unitariste, uniformisatrice du monde qui est mortif\u00e8re. L\u2019Europe a domin\u00e9 le monde pendant presque quatre si\u00e8cles dans un rapport de violence, d\u2019oppression et de n\u00e9gation des communaut\u00e9s, des cultures qu\u2019elle a rencontr\u00e9es, puisqu\u2019elle a \u00ab d\u00e9couvert \u00bb les Am\u00e9riques.<\/p>\n<p><strong>\u00c9tant \u00e9conomiste, portez-vous un int\u00e9r\u00eat particulier \u00e0 la bio\u00e9conomie comme possibilit\u00e9 de d\u00e9veloppement pour la r\u00e9gion et de soutien aux populations locales ?<\/strong><br \/>\nAbsolument. L\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale mondiale a unifi\u00e9 le monde et elle a mondialis\u00e9 les circuits. Nous sommes \u00e9cras\u00e9s par des r\u00e9f\u00e9rences culturelles qui viennent d\u2019un ou deux pays, et qui s\u2019imposent au reste du monde. Nous sommes dans un monde o\u00f9 les flux financiers et les circuits de marchandises circulent facilement et abondamment et o\u00f9 les personnes, les id\u00e9es, les valeurs sont de plus en plus entrav\u00e9es. Je pense que cette \u00e9conomie est destructrice, elle est responsable de beaucoup de pauvret\u00e9, de famine. Elle tue, m\u00eame. Elle est \u00e9galement responsable d\u2019une pr\u00e9dation sur la biodiversit\u00e9 qui appauvrit des populations dans les pays, du Sud notamment, et qui d\u00e9s\u00e9quilibre la plan\u00e8te. Cette \u00e9conomie mortif\u00e8re n\u2019est pas sans alternative\u00a0: il y a une bio\u00e9conomie possible, bas\u00e9e sur des relations diff\u00e9rentes envers la nature, avec la possibilit\u00e9 de renouvellement. On doit vivre sans cette violence de l\u2019id\u00e9ologie de la nature comme un corps \u00e0 conqu\u00e9rir. On peut penser \u00e0 une \u00e9chelle plus raisonnable que le march\u00e9 mondial, la comp\u00e9titivit\u00e9, la concurrence sauvage.<\/p>\n<p><strong>L\u2019Amazonie a aussi des probl\u00e8mes tr\u00e8s graves de violations des droits humains. C\u2019est un sujet dont vous vous \u00eates occup\u00e9e profond\u00e9ment. Quelles possibilit\u00e9s percevez-vous ?<\/strong><br \/>\nJe crois que la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 est \u00e0 la base, c\u2019est-\u00e0-dire, de reconna\u00eetre que les gens peuvent s\u2019autod\u00e9terminer. Il faut savoir respecter le fait que les communaut\u00e9s humaines, m\u00eame s\u2019il y a 150, 3 000 ou 20 000 personnes, savent s\u2019organiser. Le r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat est d\u2019assurer que l\u2019on s\u2019organise sans nuire aux autres. Ce qui nuit aux autres, ce sont ces unit\u00e9s \u00e9conomiques qui sont prises en tenaille dans l\u2019\u00e9conomie mondiale productiviste. Ce sont elles, en fait, qui oppriment les autres, qui d\u00e9truisent la nature, qui mettent en danger la sant\u00e9 et l\u2019existence des communaut\u00e9s. Les communaut\u00e9s qui y vivent, connaissent leur environnement\u00a0: elles savent ce qui est bon pour elles, elles ne d\u00e9truisent pas, elles ne portent pas de tort aux autres. Et, si elles le font, on leur dit\u00a0: stop\u00a0! La violation des droits humains est inacceptable.<\/p>\n<p><strong>Comment la recherche acad\u00e9mique peut-elle contribuer \u00e0 la d\u00e9fense de ces droits ?<\/strong><br \/>\nD\u2019abord en mettant en lumi\u00e8re les r\u00e9alit\u00e9s sociales, culturelles. J\u2019ai demand\u00e9 aux chercheuses et aux chercheurs de s\u2019int\u00e9resser \u00e9galement aux cosmogonies. Les communaut\u00e9s ont constitu\u00e9 leur rapport \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019Univers, au monde qui les entoure. Elles ont donn\u00e9 des noms aux lieux, aux arbres, aux animaux, elles ont modifi\u00e9 leur environnement. Cela fait partie de notre patrimoine commun. L\u2019essence des droits humains, c\u2019est le droit d\u2019\u00eatre soi, d\u2019exister, de s\u2019identifier. Et puis il faut une capacit\u00e9 d\u2019autosuffisance dans les communaut\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>D\u2019habitude la connaissance acad\u00e9mique et la politique sont vues comme des choses tr\u00e8s <\/strong><strong>distinctes. Les voyez-vous connect\u00e9es ?<\/strong><br \/>\nMon engagement politique s\u2019est toujours nourri de connaissances, je les renouvelle constamment. J\u2019ai eu une vie militante d\u00e8s le lyc\u00e9e. Nous faisions des gr\u00e8ves pour exiger l\u2019enseignement de la litt\u00e9rature afrodescendante du Br\u00e9sil, des \u00c9tats-Unis, de l\u2019Afrique \u2013 d\u2019autres litt\u00e9ratures que l\u2019europ\u00e9enne, que je trouvais d\u2019ailleurs tr\u00e8s belle. Ce n\u2019\u00e9tait pas pour demander des chaises plus confortables. Je n\u2019ai pas profit\u00e9 des r\u00e9sultats, mas ceux qui sont venus apr\u00e8s nous ont eu un foyer avec une biblioth\u00e8que, un club d\u2019\u00e9checs, un club de photographie et des abonnements \u00e0 des journaux \u00e9trangers, y compris <em>Granma<\/em>, de Cuba. Mes combats politiques \u00e9taient, depuis le d\u00e9but, li\u00e9s \u00e0 la connaissance. M\u00eame lorsque j\u2019\u00e9tais garde des Sceaux, les ministres travaillent beaucoup, mais j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 aller \u00e0 l\u2019op\u00e9ra, au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 lire toutes les nuits. J\u2019allais aux librairies pour acheter des livres et dans les universit\u00e9s parler aux \u00e9tudiants, \u00e9couter leurs questions, lire des \u0153uvres d\u2019universitaires. La connaissance et la politique vont vraiment ensemble.<\/p>\n<p><strong>Dans votre livre <em>L\u2019Esclavage racont\u00e9 \u00e0 ma fille<\/em>, il semble tr\u00e8s important pour vous de conna\u00eetre et de revisiter l\u2019histoire pour comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9.<\/strong><br \/>\nIl y a eu de l\u2019esclavage m\u00eame sous les Romains, mais la traite et l\u2019esclavage du XV\u1d49 si\u00e8cle, qui durent jusqu\u2019au XIX\u1d49 si\u00e8cle et, pour certains pays, jusqu\u2019au XX\u1d49 si\u00e8cle, a model\u00e9 le monde. Les empreintes sont encore visibles. C\u2019est le syst\u00e8me dans lequel nous vivons aujourd\u2019hui encore. Le fait d\u2019avoir transform\u00e9 des millions d\u2019\u00eatres humains en marchandise, d\u2019avoir utilis\u00e9 une force de travail gratuite pendant quatre si\u00e8cles, d\u2019avoir dispos\u00e9 de territoires apr\u00e8s le g\u00e9nocide des indig\u00e8nes pour les monocultures agricoles, pour des mines de pierres pr\u00e9cieuses, c\u2019est \u00e7a qui a nourri les r\u00e9volutions industrielles en Europe. Donc, le monde entier porte l\u2019empreinte de la traite et de l\u2019esclavage. Il faut comprendre pourquoi certaines relations de domination existent encore. Pourquoi l\u2019ONU dit \u00ab on va sauver l\u2019Amazonie \u00bb, mais ne dit pas \u00e0 la Norv\u00e8ge \u00ab je vais sauver votre rivi\u00e8re, parce que vous n\u2019\u00eates pas s\u00e9rieux \u00bb\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Le livre est en format de dialogue. Il a \u00e9t\u00e9 vraiment con\u00e7u \u00e0 partir des questions de votre fille ?<\/strong><br \/>\nJ\u2019ai deux filles et deux gar\u00e7ons, mais je l\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 avec des questions qui ressemblent \u00e0 celles qu\u2019une de mes filles me posait, quand elle \u00e9tait pr\u00e9adolescente. Je l\u2019ai \u00e9crit apr\u00e8s avoir fait l\u2019Assembl\u00e9e Nationale et le S\u00e9nat en France adopter la loi qui reconna\u00eet la traite et l\u2019esclavage comme crime contre l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est d\u2019ailleurs, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, le seul pays d\u00e9velopp\u00e9 qui a cette loi, qui s\u2019appelle Loi Taubira. L\u2019ann\u00e9e suivante, le concours Ren\u00e9 Cassin, qui concerne tous les \u00e9tablissements scolaires fran\u00e7ais, a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019esclavage. Je me suis dit : \u00ab il faut que les adolescents, partout, aient des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 ce sujet dans tous les domaines \u2013 l\u2019histoire, l\u2019\u00e9conomie, la culture, la civilisation, les langues \u00bb, et j\u2019ai \u00e9crit la nuit pendant deux semaines, pour que le livre soit pr\u00eat avant le concours.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00eates aussi po\u00e8te et avez souvent pris recours \u00e0 la po\u00e9sie pour des effets politiques dans le Parlement fran\u00e7ais. Comment expliquez-vous cette option ?<\/strong><br \/>\nQuand j\u2019\u00e9tais d\u00e9put\u00e9e, mais surtout quand j\u2019\u00e9tais ministre, je disais que les po\u00e9tesses et les po\u00e8tes \u00e9taient mes meilleurs amis. J\u2019ai men\u00e9 des luttes tr\u00e8s rudes\u00a0: celle sur la loi \u00e0 propos de la traite et l\u2019esclavage a dur\u00e9 presque quatre ans, entre 1998 et 2001. \u00c0 l\u2019Assembl\u00e9e, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s violent. Dans les radios, il y avait beaucoup moins d\u2019insultes qu\u2019aujourd\u2019hui dans les r\u00e9seaux sociaux, qui n\u2019existaient pas, et c\u2019\u00e9tait filtr\u00e9. Mais c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame tr\u00e8s dur. \u00c0 chaque fois que j\u2019\u00e9tais en confrontation, dans les moments les plus d\u00e9licats, comme face \u00e0 des d\u00e9put\u00e9s rudes qui me dirigeaient des insultes tr\u00e8s racistes, ce sont des vers qui me sont venus \u00e0 l\u2019esprit comme arguments. Je n\u2019avais pas la po\u00e9sie dans mes dossiers, cela venait spontan\u00e9ment. Je donnais la r\u00e9ponse de la po\u00e9tesse ou du po\u00e8te, et \u00e7a d\u00e9sarmait compl\u00e8tement. La po\u00e9sie, c\u2019est la substance profonde de la pens\u00e9e humaine et de la beaut\u00e9 supr\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9put\u00e9e et ministre en France, l\u2019\u00e9conomiste guyanaise s\u2019appr\u00eate \u00e0 contribuer \u00e0 la COP 30 avec une \u00e9tude sur la diversit\u00e9 des populations locales","protected":false},"author":3,"featured_media":551154,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1182,1180],"tags":[],"coauthors":[1601],"class_list":["post-551148","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-entretien","category-sciences"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/551148","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=551148"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/551148\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":554738,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/551148\/revisions\/554738"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/551154"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=551148"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=551148"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=551148"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/revistapesquisa.fapesp.br\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=551148"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}