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ANTHROPOLOGIE

Amazonie perdue et retrouvée

Des scientifiques découvrent que les premiers habitants appartenaient à des civilisations organisées et complexes

Publié en octobre 2008

Des indiens dansent dans le Parc National du Xingu

TIAGO QUEIROZ / AEDes indiens dansent dans le Parc National du XinguTIAGO QUEIROZ / AE

L’ironie est des plus cruelles : la déforestation incontrôlée et criminelle de la forêt amazonienne a permis de faire l’une des plus importantes découvertes archéologiques brésiliennes de tous les temps. À l’aide d’images satellites et de recherches sur le terrain, des scientifiques brésiliens et finlandais sont en train de découvrir et de cartographier des géoglyphes, de gigantesques dessins géométriques de plus de 350 m de longueur et effectués par les premiers groupes organisés d’hommes qui peuplaient la région il y a près de 13 000 ans. D’après le Pr Denise Pahl Schaan, vice-coordinatrice du programme de master et doctorat en sciences sociales, coordinatrice du cours de spécialisation en archéologie de l’Université Fédérale de l’état de l’Acre (Ufac) et présidente de la Société d’Archéologie Brésilienne, « sans la déforestation, on ignorerait peut-être encore leur existence ». Denise Pahl dirige également avec la géographe de l’Ufac Miriam Bueno le groupe de recherche Géoglyphes de l’Amazonie, financé par le Conseil National de Développement Scientifique et Technologique (CNPq).

Il s’agit d’une recherche qui devrait changer une grande partie des acquis sur l’occupation de la région amazonienne. De prime abord, elle dément ce que l’on pensait jusqu’à présent, à savoir que le côté ouest de l’Amazonie était une vaste zone dénuée de culture humaine complexe. D’énigmatiques travaux de remblaiement laissés par des sociétés organisées montrent qu’elles y vivaient là et pratiquaient la culture. De tels indices peuvent mener à des découvertes importantes à l’aube du XXIe siècle, alors que l’on ne croyait plus à de grandes nouveautés dans le domaine. Pour Alceu Ranzi, membre de l’Institut Historique et Géographique de l’état de l’Acre et intégrant l’équipe d’Ondemar Dias de l’Université Fédérale de l’état de Rio de Janeiro (UFRJ), qui a découvert les premiers vestiges de ces éléments en 1977, « l’occurrence des géoglyphes dans l’état de l’Acre renverse le paradigme selon lequel les sociétés complexes de l’Amazonie se seraient développées seulement dans les zones de plaine cultivée des grands fleuves ».

Ranzi explique que les géoglyphes se situent principalement dans des zones interfluviales – des terres élevées qui divisent les eaux des fleuves Acre, Iquiri et Abunã. Autrement dit, une zone non-inondable (terra firme). La découverte de l’équipe de Dias n’a été communiquée officiellement à la communauté scientifique qu’en 1988 dans un article publié par l’anthropologue Eliana de Carvalho, mais elle n’a eu aucune répercussion. Toutefois, les travaux dans la région ont commencé à avoir un retentissement international au cours des neuf dernières années. Actuellement, une équipe d’anthropologues dirigée par Denise Pahl Schaan procède à un grand relevé régional des géoglyphes. « Lorsqu’on observe leur maîtrise de la géométrie, des cercles, des octogones et des angles parfaits », observe Ranzi, « on perçoit la complexité liée à la construction de ces gigantesques géoglyphes ».

Le projet Géoglyphes de l’Amazonie est né en 2007. Un an auparavant, un projet pour l’étude de cinq géoglyphes considérés très importants a été créé en association avec des chercheurs finlandais. Denise Pahl Schaan raconte que les informations des voyageurs des siècles derniers parlaient de grandes sociétés vivant le long du fleuve Amazone et de ses principaux affluents. De la même manière, les premières recherches archéologiques ont privilégié les zones inondables. Puisque les populations indigènes ayant survécu à l’époque coloniale se sont réfugiées dans les zones interfluviales, c’est là qu’elles ont été rencontrées par les ethnographes ayant décrit leur mode de vie.

Dans les années 1950, certains chercheurs ont suggéré que le mode de vie indigène (petits hameaux, changement de hameau en moyenne tous les cinq ans) décrit par les ethnographes reflétait le modèle de vie typique sur la zone non-inondable à toutes les époques. D’après Pahl Schaan, « les géoglyphes montrent que cette notion était erronée, l’élaboration des gigantesques dessins indique une organisation de la force de travail et une planification, l’existence d’une hiérarchie sociale et probablement des conflits armés, vu que les tranchées peuvent avoir été creusées pour la défense ». La chercheuse souligne que leur géométrie est parfaite et qu’elle dénote un souci du symbolique : « Le stade de développement culturel de ces peuples qui existaient serait celui des chefferies, des sociétés régionales socialement stratifiées ».

Vision actuelle du hameau: l´Anthropologie revoit le comcept de peuples primitifs

MARISA CAUDURO/ FOLHA IMAGEMVision actuelle du hameau: l´Anthropologie revoit le comcept de peuples primitifsMARISA CAUDURO/ FOLHA IMAGEM

Cependant, il n’existe pas d’informations sur la date et la raison de la disparition de ces peuples. « Nous faisons actuellement le relevé des sites dans tout l’état de l’Acre et ses environs ; nous réalisons des fouilles dans certains d’entre eux et recueillons des échantillons de sol et de matière végétale pour les dater et voir quelle était la couverture végétale à l’époque de leur construction. Il sera ainsi possible de savoir si la forêt a été détruite pour la construction des géoglyphes ou si la zone était une savane, un milieu ouvert».

Comparés aux Indiens qui vivent aujourd’hui en Amazonie, ces peuples anciens étaient plus nombreux et possédaient une organisation sociale plus complexe. Selon Denise Pahl Schaan, les géoglyphes représentent une population importante vivant sur une zone non-inondable. Les ouvrages en terre signalent une mobilisation de la force de travail et une planification, ce qui n’existe que dans les sociétés complexes : « La répartition très étendue des géoglyphes sur une superficie de plus de 250 kilomètres de long indique une standardisation de pratiques culturelles monumentales sur de vastes régions, ce qui apparaît uniquement dans les sociétés complexes. […] Il faut rappeler que les transformations du paysage réalisées à travers les géoglyphes n’existent également que dans les sociétés complexes ».

Parmi les chercheurs qui ont fait partie de l’équipe d’Ondemar Dias se trouvait Franklin Levy, aujourd’hui docteur ès Anthropologie. Par courrier électronique, ce chercheur finlandais nous rappelle qu’après la découverte de la première structure en terre de l’état de l’Acre, en 1977, il a dirigé les recherches sur le front oriental, de Cruzeiro do Sul jusqu’à la frontière avec le Pérou : « Là-bas, on n’a pas encore localisé de structures en terre ». À cette époque, le côté ouest de l’Amazonie était encore méconnu. « Des données éparses et des découvertes fortuites ne constituaient pas une connaissance archéologique organisée, permettant que ce vide soit rempli par l’imagination de chacun et occasionnellement perçu comme une extension de la connaissance ethnologique moderne ».

Pour l’anthropologue, l’observation de cultures modernes calquée sur l’idée reçue d’une évolution linéaire, selon laquelle chaque peuple franchit des niveaux évolutifs faciles à observer – c’est-à-dire des progrès matériels –, a faussé l’évaluation et l’interprétation d’autres penseurs et théoriciens. « Mais cette confusion disparaît peu à peu et cède la place à une nouvelle vision, qui parle de cultures complexes dans le sens organisationnel, de commandements et de chefferies. Comprendre comment ils ont saisi internement ce phénomène sans tenter de l’expliquer à travers la taille de leurs tâches relève du travail de l’archéologue ».

Toujours selon Levy, les évidences archéologiques permettent d’affirmer qu’une société est restée – y compris avec des allers et venues – sur le lieu de ses géoglyphes pendant plus de 2 500 ans. Elle a ainsi eu le temps de développer une culture si complexe qu’il ne sera jamais possible de la saisir totalement : « Ces peuples ont dominé le milieu grâce aux nombreuses ressources techniques dont ils disposaient et ont vaincu les vicissitudes du climat, en maintenant la production quelle que soit la saison. Ils ont également habité dans les savanes et dans les zones interfluviales les plus élevées. Comme les eaux les empêchaient de s’installer et de planter, ils creusaient de grandes fosses autour du lieu choisi en rabaissant la nappe phréatique remontante et en retirant les racines, et ils ont réussi à garder le sol des maisons plus sec au moment de la saison des pluies.

Lorsque les pluies cessaient et qu’il fallait brûler le fourrage des champs, les fosses devenaient des abris sûrs et préservaient le milieu domestique. Ainsi protégés, ils contrôlaient également l’avancée de la forêt avec le feu. Et Levy d’ajouter : « Ils diversifiaient l’économie par les ressources des zones inondables qui, à découvert, fournissaient à la fin des pluies ce qui manquait sur les terres élevées ». Ils n’y passaient que de courts séjours, comme le prouvent les restes archéologiques. « La maîtrise parfaite des conditions climatiques et environnementales, exploitant de manière productive jusqu’aux formes d’interaction entre les différents peuples qui composaient cette culture, dénote un degré d’évolution incompréhensible pour l’observateur actuel. […] L’intentionnalité et l’inventivité de ces technologies de survie ont montré que le processus et les desseins n’étaient pas le fruit du hasard ».

Le finlandais Martti Pärssinen, directeur scientifique du projet Man and Nature in Western Amazonian financé par l’Université d’Helsinki, estime qu’Alceu Ranzi est l’âme de l’étude des géoglyphes, car c’est lui qui a encouragé tous les chercheurs à former un groupe de recherche. Les principaux objectifs du projet qu’il coordonne sont, par ordre d’importance : (1) reconstruire l’histoire, la culture, l’économie, l’ethnie et la répartition démographique des peuples qui habitaient la région située à la frontière entre le Brésil et la Bolivie, avant et après l’arrivée des Européens ; (2) fournir aux autorités des deux pays des informations qui permettront d’aider à protéger les sites archéologiques et à contrôler le tourisme dans la région, de manière durable.

Pärssinen a été invité en 2002 par Ranzi à connaître les géoglyphes de l’état de l’Acre, alors qu’il était en train d’étudier une fortification inca près de Riberalta en Bolivie, à 200 kilomètres de Rio Branco : « Jusqu’à la moitié du XXe siècle, les peuples de l’Amazonie pré-européens étaient généralement interprétés selon une perspective ethnographique contemporaine. Les sociétés amazoniennes étaient surtout vues comme des groupes primitifs vivant en petits groupes hostiles et sans organisation sociale complexe ». Il cite les propos de Julian H. Steward, formulés en 1948 : « La culture de la forêt tropicale a été adaptée dans une région extrêmement chaude, humide et très arborisée. La chasse, la pêche et les brûlis sont à l’origine de la faible densité de la population et de petites communautés ». Aujourd’hui, les découvertes montrent exactement le contraire.

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