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SCIENTOMÉTRIE

Code sacré

Une étude montre que les chercheurs français et allemands ont également moins d’influence quand ils ne publient pas en anglais

NELSON PROVAZI

Publié en mars 2011

La proverbiale barrière de la langue, responsable de la faible répercussion de la production scientifique écrite dans une autre langue que l’anglais, ne porte pas seulement préjudice aux chercheurs de pays émergents comme le Brésil. Une étude dirigée par le physicien Anthony van Raan, directeur du Centre pour les Études de Science et Technologie de l’Université de Leiden, en Hollande, a montré que le problème touche aussi des puissances scientifiques européennes comme la France et l’Allemagne,  seulement devancées par quatre rivaux ( États-Unis, Chine, Royaume-Uni et Japon) dans le classement des nations qui publient le plus d’articles scientifiques. Malgré cela, l’impact de la production scientifique des Français et des Allemands est plus modeste quand elle est publiée dans leur langue maternelle.

Spécialiste en scientométrie, la discipline qui s’attache à produire des informations pour stimuler le dépassement des défis de la science, Anthony van Raan est un des responsables du Classement Leiden (Ranking Leiden), une réunion de données établies par l’université hollandaise pour analyser la production scientifique de pays et d’institutions de recherche et d’enseignement supérieur. Dans sa plus récente édition, l’Université de São Paulo (USP) occupait la 15e place sur la liste des universités présentant le plus grand volume de production scientifique. L’étude sur la barrière de la langue s’est penchée sur une liste des 500 principales universités du monde, classées conformément à l’impact de leurs articles scientifiques dans la base de données Web of Science (WoS), de l’entreprise Thomson Reuters. Le facteur d’impact est mesuré par la quantité de citations d’un article dans d’autres travaux scientifiques. Le chercheur hollandais avait observé que le classement moyen de plusieurs universités françaises et allemandes était en décalage avec le prestige universitaire dont elles bénéficient. Pour procéder à un exercice de comparaison, il a produit une deuxième liste qui n’a pris en compte que la production scientifique publiée dans des revues en anglais et laissé de côté les articles écrits en langue maternelle. Il a alors constaté que la performance des universités allemandes et françaises était uniquement supérieure dans le classement avec les articles en anglais, car l’impact de ces travaux était plus grand que celui des articles diffusés en langue maternelle.

L’université de Nantes, par exemple, apparaît en 106e position sur le classement des articles en anglais – et au 201e rang sur la liste qui tient également compte des articles écrits dans d’autres langues. Les universités allemandes de Heidelberg et LMU de Munich apparaissent respectivement à la 109e et à la 114e place dans le classement des articles uniquement en anglais, par contre elles chutent à la 150e et à la 166e position lorsque sont comptés tous les articles. Van Raan affirme : « Nous avons rencontré un effet dramatique et sousestimé dans les mesures d’impact. Les articles non publiés en anglais affaiblissent l’impact de pays comme l’Allemagne, l’Australie et la France. Cela est surtout observable au niveau de champs appliqués comme la médecine clinique et l’ingénierie, ainsi que des sciences sociales et des humanités. Comme la médecine représente une partie considérable de la science d’un pays, cet effet influence la position de l’université ».

Outil
La préoccupation de Raan de Van se réfère à l’utilisation d’indicateurs bibliométriques liés à des facteurs d’impact. Puisque les citations pèsent d’un grand poids dans des classements d’universités comme celui de la Times Higher Education et celui de l’Université chinoise Shangai Jiao Ting, le chercheur suggère d’analyser ces listes avec précaution et propose une alternative polémique : ne considérer, pour effet de comparaison, que la production scientifique en anglais des institutions et ignorer les articles dans d’autres langues. Pour lui, « calculer les indicateurs basés seulement sur des publications en anglais constitue la seule procédure correcte ».

Affirmer que la maîtrise de l’anglais est un outil indispensable pour les chercheurs de tous les champs de la connaissance n’est pas nouveau. Cela était déjà vrai dans les années 1930, quand des chercheurs allemands publièrent en langue allemande une étude qui reliait la consommation de cigarettes à l’augmentation du cancer du poumon. À cause de la barrière de la langue, ces données sont restées pratiquement inconnues jusqu’aux années 1960, lorsque des Britanniques et des Nord-américains arrivèrent à la même conclusion. Actuellement, lutter contre la suprématie de l’anglais dans le domaine de la science est contre-productif, estime Sonia Vasconcelos, chercheuse de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) et auteur d’une thèse de doctorat sur la barrière de la langue soutenue en 2008 : « Les pays qui ont pour langue principale l’anglais sont plus avantagés, cependant il existe une mobilisation internationale de la part d’institutions de recherche et d’éditeurs scientifiques de plusieurs pays non anglophones qui tentent de réduire cet avantage. Dans le cas du Brésil, il faut entraîner de plus en plus nos chercheurs, en particulier dans les domaines des sciences et des technologies, à bien écrire en anglais et à développer une certaine indépendance pour pouvoir communiquer avec leurs pairs dans des contextes internationaux. […] Aujourd’hui, en Allemagne, il y a des cours de troisième cycle donnés en anglais, ce qui aide les étudiants à rompre cette barrière. Cela a aussi lieu en France, qui a toujours cultivé – et continue de le faire, mais en adoptant une attitude stratégique par rapport à l’anglais – sa langue dans le milieu universitaire. Le Brésil, par contre, ne possède pas de stratégie articulée pour affronter ce défi ».

La proposition de Van Raan d’ignorer la production scientifique en langue maternelle pour perfectionner les comparaisons internationales pourrait provoquer un autre type de données biaisées, causé par l’absence de la contribution dans d’importants champs de la connaissance. Abel Packer, de la coordination de la bibliothèque électronique scientifique SciELO Brasil pense que la production dans la langue locale est une partie indissociable de la connaissance générée par les pays et ne peut pas être mise de côté ». Packer rappelle qu’il y a une tradition dans le pays de publier en portugais dans des disciplines telles que les sciences de la santé et les sciences agraires, par exemple, car cela est important pour transmettre la connaissance aux professionnels de ces domaines. Il ajoute : « La question ne concerne pas seulement les scientifiques, qui connaissent généralement l’anglais, mais d’autres usagers de l’information scientifique qui n’ont pas la même maîtrise de la langue. […] Le multilinguisme est une partie de la communication scientifique qui a ses racines dans le fait que la science fait partie de la culture. La science n’est pas faite dans une tour d’ivoire séparée du reste de la société, elle est reconnue comme une source de connaissances pour le développement économique et technologique. Si la communauté scientifique nationale ne fait pas d’efforts pour créer des sémantiques dans sa langue maternelle, le pays et sa culture ne seront pas capables d’absorber des idées et une connaissance qui, par essence, servent à leur société ». De l’avis de Luiz Henrique Lopes dos Santos, coordonnateur adjoint des Sciences Humaines et Sociales, Architecture, Économie et Administration de la FAPESP et professeur du Département de Philosophie de la Faculté de Philosophie, Lettres et Sciences Humaines de l’USP, la question requiert une solution de compromis et ne se réduit pas à la question de l’impact : « C’est aussi une question culturelle. La langue est un élément essentiel de la culture d’un pays et elle se constitue et s’enrichit dans l’interaction entre ses utilisations les plus ordinaires et les plus sophistiquées – comme en littérature, en science, en philosophie. Aucun pays ne peut se permettre de renoncer entièrement à sa langue en tant que véhicule de la production de la connaissance ».

Packer propose d’ajouter à ce débat le fait que la production écrite en portugais augmente dans l’ensemble des revues indexées. Jusqu’en 2007, le taux d’articles publiés en portugais dans la base Web of Science était de 8,5 %. Désormais, il est de 22 % : « La croissance est due à l’augmentation du nombre de revues indexées. De 34 en 2007 elles sont passées à 133 aujourd’hui. Ainsi, le Brésil s’est hissé à la 13e place dans le classement de la production scientifique. Si nous ne tenons pas compte des revues en portugais, nous redescendons à la 17e place ».

Donnée marquante
Il faut également considérer qu’écrire en anglais n’est pas une condition suffisante pour garantir des citations et du prestige. Une étude publiée par Rogério Meneghini, coordonnateur scientifique de la bibliothèque SciELO Brasil, a montré que les mêmes articles écrits en anglais mais publiés dans des revues brésiliennes produisent en moyenne moins de citations. Rogério Meneghini a invité neuf scientifiques brésiliens habitués à diffuser leurs travaux dans des revues internationales à publier un article original dans l’édition de mai 2008 des Annales de l’Académie Brésilienne de Sciences. L’objectif était d’évaluer jusqu’à quel point ces auteurs seraient capables de transférer leur prestige vers la revue brésilienne, qui est publiée en anglais. Deux ans après la publication, il a été constaté que le nombre de citations de ces articles a dépassé celui des autres articles de la revue : une moyenne de 1,67 citations, contre 0,76 pour les autres. D’autre part, les 62 articles publiés par les mêmes auteurs dans des revues internationales en 2008 ont tous été cités en moyenne 4,13 fois. D’après Rogério Meneghini, la différence peut être attribuée au fait que les revues brésiliennes aient moins de visibilité internationale, même si les auteurs ont aussi tendance à envoyer leurs meilleurs articles à l’étranger. Mais l’une des données marquantes fut de constater que les neuf auteurs se sont abstenus de citer des articles de revues brésiliennes. Seul 1,52 % de leurs citations faites en 2008 se référaient à des travaux publiés sur le plan national. Rogério Meneghini pense que citer des revues nationales n’est pas synonyme de prestige : « Il semble que les auteurs aient choisi de laisser de côté des citations dans des revues brésiliennes pour ne pas passer l’impression que l’article est défaillant ».

Une telle contingence n’empêche pas le consensus selon lequel il est fondamental de stimuler la production en anglais. « Quand un chercheur s’efforce de citer des travaux de son pays, il est frustrant de voir que la référence ne peut pas être consultée à l’étranger parce que le travail n’est disponible qu’en portugais », souligne Sonia Vasconcelos. « Cela exigerait des investissements lourds, mais je ne vois pas d’autre solution pour augmenter la visibilité de l’ensemble de la science brésilienne », affirme Packer.

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