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NEUROSCIENCES

Connexions sans frontières

Des expériences de pointe menées sur le cerveau voyagent de l’Université de Duke à Natal afin que la science puisse contribuer à transformer des communautés pauvres

Publié en février 2007

Unité multiple: Un groupe de cellules nerveuses interconnectées constitue la base fonctionnelle du système nerveux central

RITA SINIGAGLIA-COIMBRA/UNIFESPUnité multiple: Un groupe de cellules nerveuses interconnectées constitue la base fonctionnelle du système nerveux centralRITA SINIGAGLIA-COIMBRA/UNIFESP

Il s’agit effectivement d’un rêve, ou plutôt de sa transposition dans le monde réel. C’est l’espoir qui anime l’esprit de celui qui a recherché intensément depuis deux décennies à capter le cerveau et à décoder les signes peu visibles des connexions existantes entre la pensée et le mouvement, l’intention et l’action, le désir et la réalisation. Ce rêve, qui commence à se matérialiser avec des briques, du ciment et des professionnels de haut niveau du Nordeste brésilien, s’appelle l’Institut International de Neurosciences de Natal (IINN). Son idéalisateur s’appelle Miguel Nicolelis, 45 ans, éminent neurobiologiste de l’Université de Duke. Il est né à São Paulo et s’est formé en médecine à l’Université de São Paulo (USP) en 1984. Il est surtout connu, malgré sa grande contribution en neurosciences de base, pour ses expériences avancées utilisant des électrodes neurales greffées sur des singes et qui pourront déboucher sur la mise au point de prothèses humaines, comme des bras et des jambes artificiels robotiques commandés directement par le cerveau, entre autres résultats. Autrement dit, par la pensée, ou par la volonté (voir Pesquisa FAPESP, numéro 116). Pour éviter toute injustice, nous nous devons d’inclure deux collègues de Nicolelis, également co-idéalisateurs de l’Institut, Sidarta Ribeiro et Cláudio Mello.

Il nous faut imaginer la distance parcourue depuis 2002, dans un laboratoire en pleine expansion jusqu’à atteindre ses 1.200 mètres carrés actuels à l’Université de Duke, à Durham en Caroline du Nord. L’institut brésilien a commencé à fonctionner au cours de l’année dernière et est actuellement installé dans un bâtiment loué de 1.500 mètres carrés dans une rue modeste de la capitale du Rio Grande do Norte, très proche de la Favela Viasul, alors que s’érigent les formes les plus ambitieuses et les plus solides de son siège sur le campus de l’École Agricole de Jundiaí à Macaíba qui appartient à l’Université Fédérale du Rio Grande do Norte (UFRN). Il s’agit d’une petite ville localisée à environ 20 kilomètres de Natal et qui ne compte pas plus de 60 mille habitants, alors que Natal en compte environ 800 mille. Au mois de janvier dernier, dans la cohue des ouvriers travaillant à la construction des trois bâtiments de l’institut, on espérait intensément qu’une partie de ces installations puisse être inaugurée durant le II Symposium de l’Institut International de Neurosciences de Natal qui allait avoir lieu du 23 au 25 février.

L’un de ces trois bâtiments est destiné au centre de santé materno-infantile du projet, l’autre au propre centre de recherche et le dernier au centre d’éducation communautaire. On perçoit déjà que Nicolelis et ses collègues les plus proches ont une approche associant la recherche de pointe et l’action sociale, et ils ne s’en cachent pas. À tel point que dans la salle d’attente du siège actuel de l’IINN, qui abrite également l’Association Alberto Santos Dumont de soutien à la recherche (AASDAP), un panneau fixé sur le mur indique aux visiteurs que cette organisation de société civile d’intérêt public (Oscip), créée par leurs soins le 17 avril 2004 afin de viabiliser l’institut, “a comme objectif la gestion de ses propres ressources et de celles de tiers pour la mise en œuvre de projets sociaux et la recherche scientifique”. Il ajoute également que: “il se fonde sur le fait que la science de pointe peut, dans des pays en développement comme le Brésil, être un puissant agent de transformation socioéconomique pour les communautés vivant dans des régions pauvres du territoire national”.

Le premier bâtiment de l’institut que le visiteur venant de la capitale peut apercevoir à Macaíba, dans la rue à droite qui mène au campus, est le centre de santé. 500 mètres plus loin, pratiquement à l’entrée du campus, à gauche, s’élève le centre de recherche. Un peu plus loin on peut apercevoir les futures installations du centre d’éducation communautaire. Sur le chantier, de nombreux panneaux indiquent les soutiens politiques et financiers apportés à cette entreprise. Le gouvernement fédéral est représenté par le Ministère de la Santé et par le Ministère de l’Éducation à travers la Fondation de Coordination et de Soutien au Personnel Enseignant (Capes). L’université de Duke, l’UFRN et la mairie de Macaíba sont également citées sur ces panneaux. Seuls les donateurs privés n’apparaissent pas, comme Lily Safra, veuve du banquier Edmond Safra, qui a offert à la fin de l’année 2006 une somme qui, à sa demande, n’a pas été révélée. Mais selon Nicolelis, il s’agit de la plus grande contribution privée déjà versée à une entreprise de recherche au Brésil.

Nous allons quitter temporairement Macaíba pour revenir au magnifique campus de l’Université de Duke, qui occupe la cinquième place au classement des universités les plus renommées en matière de recherche aux États-Unis. Dans une froide après-midi d’automne du 17 novembre 2006, dans un des bâtiments du secteur biomédical du campus, Nicolelis, dans sa grande salle raisonnablement organisée et divisée en deux parties, se félicite de la défense de thèse présentée il y a quelques heures par son élève de doctorat, Nathan Fitzsimmons. “Dans notre spécialité, tout le monde a jusqu’à présent réussi à lire les signes provenant des zones motrices du cerveau. Cependant, quand vous faites bouger un bras robotique il faut également recevoir le signal de retour pour comprendre ce qui se passe. Et nous y sommes parvenus, car il a fondamentalement découvert la formule, un algorithme pour renvoyer les signaux vers le cerveau, un feedback sensoriel! Sa présentation fut très bonne”, déclare-t-il.

Ses commentaires se réfèrent aux récentes études concernant les greffes d’électrodes corticales sur des musaraignes et des singes. Il s’agit d’une étude menée sur des singes de nuit, deux femelles pour être exact, et répondant aux noms de Thumper et Pocie, comme l’indique avec amusement Nicolelis sur son blog du Globo on-line. C’est un modèle très proche de l’homme et les résultats pourraient être d’une importance considérable en termes d’applications destinées justement aux futures prothèses rêvées et commandées par le cerveau. En outre, ces résultats pourraient apporter à la science de base un nouvel éclairage sur les transformations micro-anatomiques du cerveau produites par l’apprentissage. “En résumé, les mêmes électrodes utilisées pour enregistrer les signaux électriques des zones motrices permettraient d’envoyer directement un message numérique au cortex somesthésique, région superficielle du cerveau qui identifie les stimulus appliqués sur la surface du corps, et vérifier ainsi si le cerveau apprend à identifier ce qui lui parvient”, explique le chercheur. En d’autres termes, Nicolelis et son groupe voulaient savoir si le singe apprenait à décoder (à lire pour ainsi dire) le message qui lui était envoyé sous la forme de micro-stimulations électriques et l’associer ensuite à un mouvement. “Nous sommes partis d’une chose très simple, avec un modèle fixe, pour nous acheminer vers une chose plus complexe, mobile et possédant une dimension spatio-temporelle.”

Action à distance: Nicolelis a entraîné des singes de nuit à mouvoir des bras mécaniques grâce au pouvoir du cerveau

JIM WALLACE/UNIVERSITÉ DE DUKEAction à distance: Nicolelis a entraîné des singes de nuit à mouvoir des bras mécaniques grâce au pouvoir du cerveauJIM WALLACE/UNIVERSITÉ DE DUKE

Lors d’une première expérience, les animaux devaient apprendre à associer arbitrairement les stimulations électriques envoyées dans le cortex, par un mouvement à gauche ou à droite qui leur permettrait de trouver la nourriture située dans des compartiments placés des deux côtés. Par exemple, si le stimulus électrique se manifestait, le singe devait aller à gauche, sinon vers la droite. Les singes ont mis 40 jours pour apprendre. Lors d’une deuxième expérience avec un modèle plus complexe comprenant des variations temporelles, il ne leur a fallu étonnamment que 10 jours pour apprendre. “Probablement parce qu’ils ont généralisé l’information, et ceci a favorisé leur apprentissage”, observe Nicolelis. Par la suite, quand les chercheurs ont renversé le modèle appris, chaque singe a mémorisé plus rapidement le nouveau modèle. Le modèle le plus simple a été appris en quatre jours, et le plus complexe en trois jours. Les expériences se sont poursuivies et, au mois de novembre de l’année dernière, les chercheurs se sont mis à utiliser 16 électrodes au lieu des quatre utilisées jusqu’alors dans leurs expériences.

Nicolelis nous explique que dans la littérature neuroscientifique les ordres relatifs au mouvement sont normalement attribués à l’introspection, quand le fait de s’arrêter ou de bouger est déterminé à l’intérieur du propre cerveau et, dans un modèle que le chercheur appelle de deuxième type, ils sont attribués à l’environnement extérieur. Il s’agit donc d’une chose culturelle et apprise. C’est, par exemple, l’impulsion immédiate de tout conducteur pour arrêter son véhicule dès que le feu orange s’allume et annonce le feu rouge. “ Au Brésil, il y a cependant une chose très particulière et différente du reste du monde qui est d’accélérer quand le feu passe à l’orange ”, déclare le chercheur en plaisantant. Chez les primates et peut-être chez certains autres mammifères (les chiens, par exemple), s’arrêter ou bouger peut également être déterminé par une commande verbale. “J’ai baptisé contact immédiat du troisième type la réponse à un message provenant d’un système artificiel et transmis directement au cerveau par un ordre numérique, qui est arbitraire et qui parvient à avoir du sens ”, déclare-t-il. Ce message abstrait lié à un ordre moteur “produit une transformation micro-anatomique”, rajoute-t-il.

Pourquoi Nicolelis en est il persuadé? “Nous nous sommes aperçus qu’avec différents algorithmes déclenchés en même temps tout au long de l’apprentissage, le processus du message arbitraire se transformait clairement en ordre moteur. Parallèlement à la stimulation du cortex somesthésique, nous sommes pour la première fois parvenus à lire les signaux produits dans d’autres zones du cerveau, la zone motrice, et aussi à décoder avec précision l’intention des animaux, le mouvement qu’ils allaient faire avant qu’ils ne l’exécutent”, déclare-t-il de manière détaillée. Ceci dans un laps de temps de l’ordre de 100 à 200 millisecondes.

À ce stade, l’équipe de Nicolelis a d’ailleurs commencé à mener des expériences encore plus excitantes sur des singes de nuit, qui semblent davantage relever de la fiction scientifique et qu’il a baptisées : “contacts immédiats du quatrième type”. Certains des résultats obtenus sont impressionnants mais il préfère agir avec prudence et ne rien avancer avant d’obtenir des confirmations plus évidentes.

Douze chercheurs et un nombre variable de chercheurs visiteurs travaillent actuellement à l’IINN du Rio Grande do Norte, sous les ordres de Sidarta, 35 ans, coordonnateur scientifique de l’institut. Le 11 janvier dernier, Eduardo Schenberg, élève de Koichi Sameshima, neurologue de l’Hôpital Syro-Libanais de São Paulo, faisait partie de ces chercheurs. Il s’agit d’une institution avec laquelle l’IINN maintient un accord de coopération qui a déjà débouché sur des résultats intéressants, principalement grâce aux études menées sur la maladie de Parkinson. Malgré la prévision du déménagement à court terme d’une bonne partie des laboratoires vers le nouveau siège à Macaíba, les installations actuelles louées du siège de l’institut sont bien équipées pour une bonne partie des recherches utilisant des électrodes, en effet le vivarium des rongeurs et le centre chirurgical semblent de premier ordre. Le bâtiment possède également des salles destinées aux expérimentations sur les êtres humains qui font partie de la ligne de recherche de Sidarta sur le sommeil et la mémoire. Les 20 employés du département administratif se répartissent entre le bâtiment principal de l’institut et un deuxième bâtiment proche, consacré à la santé communautaire de la population locale.

Sidarta s’est formé en biologie en 1993, à l’Université de Brasília (UnB). Il est également titulaire d’un 3e cycle en biophysique de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), d’un doctorat en neurobiologie cognitive moléculaire de l’Université Rockefeller (1995-2000), et a fini par intégrer le laboratoire de Nicolelis à l’Université de Duke en 2000, tout d’abord en tant que post-doctorant et ensuite comme chercheur associé. Il occupe actuellement le poste de coordonnateur de l’IINN avec le plus grand naturel.

Une partie de la communauté neuroscientifique brésilienne critique justement son rôle de coordonnateur au sein du groupe de Nicolelis. Pour certains, ce choix indique un verrouillage au lieu de l’ouverture attendue et de l’interaction souhaitée entre les différents groupes neurologistes du pays. “Sidarta est un chercheur brillant, extrêmement prometteur, mais sa désignation en tant que directeur scientifique est frustrante car elle ne semble pas être le fruit d’un processus de sélection clairement défini. L’Institut commence maintenant à sélectionner des chercheurs post-doctorants, alors qu’au départ tout semblait cloisonné, selon une des critiques émises durant le I Symposium de l’IINN en 2005.” Ce commentaire émane de Luiz Eugênio Mello, recteur adjoint de 3e cycle de l’Université Fédérale de São Paulo (Unifesp), spécialiste en neurophysiologie et qui a largement contribué au domaine de l’épilepsie. Mello est depuis peu conseiller scientifique de la FAPESP et parle sans détours de son admiration pour le travail de Nicolelis qu’il qualifie de “scientifique brillant sur le front de la science moderne qui avance vers les domaines d’application”. Il confirme également l’élargissement actuel dans la recherche d’interaction avec d’autres scientifiques brésiliens. Il participe d’ailleurs lui-même à un projet de coopération avec l’IINN, coordonné par Iván Izquierdo, de l’Université Pontificale Catholique du Rio Grande do Sul (PUC-RS), duquel fait également partie le groupe de Marco Antonio Máximo Prado, de l’Université Fédérale de Minas Gerais (UFMG).

“Le fait que le groupe se soit présenté comme pionnier et fondateur de la neuroscience dans le pays, lors du premier Symposium, a ébranlé la communauté scientifique. Cette dernière s’est alors demandée si ce qu’elle avait réalisée durant ces 30 ou 40 dernières années ne valait rien”, déclare Mello. Selon lui, l’IINN a pu voir le jour à Natal grâce à un groupe en neurosciences qui avait déjà été monté à l’UFRN il y a 30 ans, sous les ordres d’Elisaldo Carlini, de l’Unifesp. Il déclare également que sans cela, il aurait pu s’agir de toute autre ville. En réalité, derrière les disputes et les jalousies compréhensibles de la communauté universitaire, se cache une certaine crainte liée au faible budget alloué à la recherche dans le pays. “Comme les ressources de Nicolelis sont suffisantes, le groupe est politiquement bien articulé et scientifiquement très compétent, mais il y a une certaine crainte qui plane quand une entreprise dite collective fait preuve de centralisme sur le choix de ceux qui en feront partie.”

Peu de personnes savent que Sidarta s’estime coresponsable de l’idée de l’institut, non sans raison. Nicolelis lui laisse toute liberté d’assumer cette condition. Quand on lui demande, dans sa salle à Natal, si l’institut est vraiment né d’un rêve de Miguel Nicolelis qui a ensuite contaminé de nombreuses personnes, Sidarta répond qu’en réalité ce n’est pas tout à fait le cas. “Ce rêve a commencé à l’institut Juqueri dans les années 20 ou 30. À ses débuts, cet institut localisé à Franco da Rocha, São Paulo, avait l’ambition d’être un centre de recherche de pointe réunissant à cet effet des neuroscientifiques et des médecins d’influence psychanalytique. Cette histoire m’a été racontée par mon professeur de neuroanatomie, Marcos Marcondes de Moura, qui avait été directeur de l’institut Juqueri. Il me parlait beaucoup du programme de recherche mené par l’institut dans le but de comprendre les maladies mentales, la banque du cerveau etc. Ils avaient de grandes ambitions, tant sur le plan théorique qu’expérimental ”, déclare Sidarta. Il en conclut que l’idée de faire de la science neurologique de pointe au Brésil a été influencée par Marcondes.

“J’avais cette idée à l’esprit quand je me suis rendu aux États-Unis et j’ai essayé de la transmettre à d’autres. J’en ai parlé à Cláudio Mello, également de Brasília et qui fut mon directeur de recherche à l’Université Rockefeller. Nous avons alors commencé à créer un groupe qui adhérait à cette idée au sein de l’université. Cette idée parvint aux oreilles du président de l’université, Torsten Wiesel, qui se montra aussitôt enthousiaste”, déclare-t-il. Quand Sidarta connut Nicolelis en 1998, il fut enchanté par son travail et ses méthodes, et il lui parla de son idée.

“Miguel fut également enchanté par cette idée, mais il occupait alors une bonne place à l’Université de Duke. C’était certainement le neuroscientifique brésilien de plus grand renom sur le plan mondial. Il était professeur titulaire de deux excellents laboratoires et bénéficiait d’un bon financement.” Sa réaction fut positive et il trouva l’idée excellente. En fonction de ses engagements politiques (dans sa jeunesse il fut un militant de la lutte pour la redémocratisation du pays et fit partie des fondateurs du Parti de Travailleurs, le PT), il proposa son aide. On pensait alors à créer un institut de pointe situé dans une belle région, afin d’attirer des gens du monde entier, les recherches étant orientées par les problèmes et non par les techniques.

“C’était une idée très romantique, il y avait même un accès à la forêt pour y étudier les animaux en liberté dans la nature”, déclare Sidarta. La première contribution de Nicolelis fut d’utiliser sa renommée pour viabiliser le projet. “Il devint cependant de plus en plus enthousiaste et finit par apporter une réelle nouveauté au projet : lui conférer une mission sociale”, déclare-t-il. Ainsi, grâce à Miguel, l’idée qui n’était au départ que scientifique “acquit alors une autre dimension”. Il le fit durant le passage de la nouvelle année 2002 2003, tôt le matin, après la victoire de Lula aux élections présidentielles, avec une volonté de transmettre à la société les valeurs ludiques, éthiques, méritoires et même disciplinaires de la science, conscient du fait que la connaissance est libératrice ”. Sidarta rajoute également que “sans la force de volonté d’entreprendre de Nicolelis, les choses n’auraient pas avancé”.

Nicolelis, devant son ordinateur situé à gauche de sa salle, explique que les implants utilisés sur les animaux, faits de tungstène et de résine, ont une taille de 4 à 5 millimètres, dont 2 millimètres introduits dans le cerveau. Il nous montre ensuite la salle de neuro-ingénierie du laboratoire où sont fabriquées les électrodes. Le fait de greffer un élément étranger au corps, avec une partie externe et l’autre interne, est problématique car cela favorise les infections. Un des singes du laboratoire porte cependant une électrode dans le cerveau depuis plus de six ans et ceci sans aucun problème. De toute manière, comme il faut penser à l’avenir, des ingénieurs liés à différents groupes de recherche travaillent à la mise au point d’implants sans fils pour obtenir des neuroprothèses plus efficaces. “L’ATR, un des principaux laboratoires de robotique japonais, a décidé de s’associer à cette collaboration internationale en menant des recherches sur de meilleurs bras robotiques et sur une veste capable de fonctionner comme un exosquelette”.

Rêve concret: Des ouvriers érigent des centres de recherche (ci-dessus) et d’éducation communautaire

GIOVANNI SÉRGIORêve concret: Des ouvriers érigent des centres de recherche (ci-dessus) et d’éducation communautaireGIOVANNI SÉRGIO

Notre conversation aborde les expérimentations importantes liées à la maladie de Parkinson, qui ont prouvé que Nicolelis avait raison sur un principe qu’il défend depuis des années. En effet, les unités fonctionnelles du cerveau sont constituées de populations de neurones, et non d’un unique neurone. Suite à ces expériences, des neurochirurgiens de Duke ont rencontré des collègues de l’Hôpital Syro-libanais durant un workshop à São Paulo, pour les entraîner à une technique sous électrodes qui offre en peu de temps des indications plus précises sur les zones à retirer pour éviter les désagréables symptômes de la maladie. Comme le patient est complètement réveillé pendant l’opération, il est également possible d’observer ses réponses qui mènent à des principes absolument inattendus.

“À titre d’exemple, nous savons maintenant qu’il est possible de produire un comportement moteur complexe avec seulement 300 cellules. Il est évident qu’il faut un nombre déterminé de neurones pour favoriser tout comportement, mais il est possible que quelques centaines soient suffisants pour réaliser une tâche, au lieu de milliers”, déclare Nicolelis. De manière simplifiée, Nicolelis présuppose tout d’abord que l’unité fonctionnelle du cerveau n’est pas le neurone mais une population de neurones. En deuxième lieu, que cette population ne possède pas toujours les mêmes éléments car son état change constamment, c’est à dire que certains neurones sont convoqués pour faire bouger le bras, mais plus tard d’autres, et non les mêmes, peuvent être appelés à répéter la même tâche. C’est pour cela qu’il y a des traces de comportement moteur dans des zones du cerveau qui normalement n’ont rien à voir avec le mouvement. “En d’autres termes, le système est distribué, souple et non rigide ”, résume-t-il. Il souligne également que “le concept de code distribué n’élimine pas le concept de spécialisation. Ils ne s’excluent pas entre eux”.

Tout cela laisse supposer que le cerveau humain possède peut-être des millions de neurones dans un réservoir potentiel destiné à suppléer à tout instant aux nécessités de ces cellules pour exécuter chaque comportement. De plus, en cas d’absence de cellules spécialisées, les autres peuvent s’acquitter de la tâche.
Cette notion de population de neurones comme unité fonctionnelle du cerveau semble être “très sensée et très intelligente”, selon les termes du neurologue Iván Izquierdo qui, comme Nicolelis, fait partie des brésiliens les plus cités dans la littérature scientifique (voir reportage page 22). “Il est évident que sous certains aspects une cellule est une unité, mais pas de ce point de vue fonctionnel”, déclare-t-il. Izquierdo, réputé pour ses études menées sur la mémoire et les mécanismes de sa consolidation, est en train de finaliser l’analyse d’une collaboration avec le groupe de l’IINN, portant sur des études neurophysiologique, neurochimique et neuropharmacologique chez les personnes âgées. “Nous attendons un financement du Conseil National de Développement Scientifique et Technologique (CNPq) et nous allons travailler sur un modèle animal; les musaraignes transgéniques.” Il espère ardemment que l’institut de Natal sera un succès afin qu’il puisse devenir un grand pôle d’attraction pour les scientifiques du sud et du centre du pays.

Luiz Eugênio Mello pense également que l’idée des populations de neurones est très intéressante. “Cela semble sensé, mais des démonstrations précises sont difficiles à réaliser en fonction de la question même des populations fluctuantes.” Nicolelis imagine un modèle contenant des neurones fluctuants, mais également liés à un noyau restreint, spécialisé et toujours actif. Quant à l’application réelle de bras robotiques et d’autres prothèses, elle a, selon lui, un bel avenir “si nous réussissons à franchir certains obstacles, par exemple en introduisant entièrement l’implant dans la tête pour éviter les infections et en l’actionnant sans fils avec des ondes radios, c’est notre objectif”.

Miguel Nicolelis nous montre une vidéo optimiste de l’institut qui se situe aux abords de la rivière Potengi, affluent du Jundiaí. À la question du choix de Natal, il me répond “parce que si nous arrivons à le faire à Natal, il deviendrait évident que des instituts de ce type peuvent être créés dans n’importe quelle région du Brésil ”. Sur les murs, près de son ordinateur, sont accrochées de nombreuses couvertures de revues allant du très spécialisé Journal of Neuroscience jusqu’à IstoÉ, revue brésilienne d’information plus générale. En traversant le campus pour arriver à l’autre laboratoire, dans une fin d’après-midi glacée, il nous parle de son livre qui relate l’histoire de ses expériences et destiné aux non-initiés, qu’il doit terminer avant sa publication début 2008, ainsi que de deux autres livres plus scientifiques. “Mon objectif est de présenter une théorie plus ample de l’interaction existante entre le cerveau et la technologie que notre culture est en train de créer. Ceci peut nous aider peut-être à expliquer des phénomènes qui ne se limitent pas au cerveau, mais qui concernent de multiples cerveaux qui interagissent. Je pense que certains comportements sociaux sont peut-être définis à l’image du fonctionnement naturel du cerveau.”

Il s’agit d’une idée audacieuse. En ce qui concerne les investissements actuels à Duke, Nicolelis annonce qu’ils sont en train d’investir 40 millions de dollars dans deux laboratoires. Et à Natal? Ils ont déjà certainement franchis la barre des 25 millions de dollars estimés. Il rêve également d’un institut virtuel du cerveau, dirigé par l’un des 20 groupes internationaux en neurosciences de pointe, duquel feront partie de nombreuses unités réparties à travers le monde. Il s’agirait donc d’une collaboration scientifique horizontale, sans frontières et basée sur l’interaction des talents. Un type d’archipel de la connaissance, luttant contre la pauvreté actuelle, la misère néolithique, selon les termes de Sidarta. Il rêve également d’autres instituts de recherche dans le Nordeste. Rêver, selon l’hypothèse de recherche de Sidarta, n’est peut-être que simuler de possibles avenirs basés sur la mémoire du passé.

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