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ANTHROPOLOGIE

La bataille des végétaux

Les religions de l’ayahuasca peuvent montrer la voie pour mener une bonne guerre contre les drogues

Publié en mai 2006

George W. Bush peut toujours se vanter d’être l’homme le plus puissant du globe, un “guerrier” invincible, mais il a perdu et de manière cinglante, la “bataille des végétaux”.Au mois de février, la Cour Suprême des États-Unis a décidé, par unanimité, que le président ne pourrait pas empêcher la filiale yankee de l’Union du Végétal (UDV) d’utiliser dans ses rituels religieux le thé d’ayahuasca (ou huasca ou santo-daime), perçu par le président nord- américain comme “un hallucinogène qui altère le fonctionnement de l’esprit et provoque des dommages irréparables aux efforts entrepris pour lutter contre le trafic de narcotiques transnational”. Le mois dernier, les cultes ayahuasqueiros ont gagné une autre manche:durant le Séminaire Ayahuasca, promu par le Conseil National Antidrogues (Conad), fut présenté un rapport récent de l’ONU qui exclut le DMT, principe actif du thé, de la liste des substances psychoactives interdites par le Traité International de Drogues qui date de 1971. De plus, le Brésil est invité en 2007 à présenter, au siège de l’organisation à New York, sa manière d’utiliser l’ayahuasca.

“L’apparition de religions qui font de l’usage d’une substance psychoactive le point central de l’ensemble de leurs rituels remet à l’ordre du jour de nouvelles manières de penser et de traiter la question de la consommation de substances altératrice de la perception du monde moderne, surtout de celles classées comme drogues illicites”, déclare l’anthropologue Sandra Lucia Goulart. Cette dernière est un chercheur appartenant au Noyau d’Études Inter- disciplinaires sur les Psychoactifs (Neip) et auteur d’une thèse de doctorat; Contrastes et Continuités dans une Tradition Amazonienne: les religions de l’ayahuasca, thèse défendue à l’Unicamp. Ayahuasca est le terme quíchua (ce qui signifie quelque chose comme liane des morts ou des esprits) donné à la boisson préparée à partir de l’infusion d’une liane et de la feuille d’un arbuste. Son usage par les indiens sud-américains de la région amazonienne est précolombien et agit directement sur les neurorécepteurs, provoquant une sensation décrite par le chanteur Sting comme “parvenir à parler à Dieu, une des expériences les plus extraordinaires de ma vie”. Le poète beat Allen Ginsberg est allé jusqu’à Lima au Pérou pour goûter la boisson, sur les conseils de son ami junkie William Burroughs. “Je me suis senti comme le fils du Seigneur, comme si j’étais moi-même le Seigneur qui revenait chez lui et ouvrait les portes du paradis ancestral”, écrivit-il. Ce que Bush appelle drogue les chercheurs, aussi enthousiasmés que Ginsberg, préfèrent la baptiser “plantes du pouvoir” ou “enthéogènes”, indiquant ainsi clairement, en utilisant le mot grec Theo (dieu), qu’ils reconnaissaient le rôle que de nombreuses société et religions ont donné et donnent à la préparation; c’est-àdire une manière de faciliter la communication entre les sphères humaines et divines, une expérience transcendantale et curative, qui renvoie directement aux cultures chamaniques.

Bien qu’il y ait une tradition en matière de consommation  de l’ayahuasca dans différents pays d’Amérique du Sud, ce n’est qu’au Brésil que ce sont développées des religions touchant des populations non indigènes qui font usage de cette boisson. Il s’agit de religions qui usent de ce breuvage en réélaborant d’anciennes traditions issues des systèmes locaux et à partir d’une lecture influencée par le christianisme”, observe l’anthropologue de l’Unicamp,Beatriz Labate. C’est durant l’ère du caoutchouc, époque qui a attiré de nombreuses vagues migratoires vers l’Amazonie, que des “blancs”sont entrés en contact avec les pratiques thérapeutiques et les croyances religieuses des natifs, basées sur l’usage de l’ayahuasca. Initié à la boisson par un métis péruvien, l’exploitant de caoutchouc du Maranhão (État du Nord-Est du Brésil) Raimundo Irineu a créé en 1930 un mouvement appelé Santo Daime (“donne-moi”, car dans les prières on demande toujours quelque chose), à Rio Branco, capitale de l’ancien territoire de l’Acre. Maître Irineu, nom sous lequel il était connu, a alors réuni autour de lui la couche la plus pauvre de la région et a exercé sur eux une influence positive et sécuritaire. “Les rituels qu’il présidait se situaient dans le spectre de la tradition chamanique d’usage d’enthéogènes, non pas utilisés de manière récréative, mais pour établir un contact avec le sacré. Plus qu’une manière de s’échapper de la misère quotidienne, le daime était une manière d’évoquer et de valider des valeurs culturelles”, déclare Edward Mac- Rae, anthropologue à l’Université Fédérale de Bahia. “Dès le début, la nouvelle religion aidait les migrants de la forêt à s’adapter au tout nouvel environnement urbain, et l’usage de la boisson se faisait dans un contexte ritualistique et dans une éthique conservatrice dont l’objectif le plus important était le développement de communautés dans lesquelles l’individu pouvait s’intégrer avec son habitat physique et social”, analyse le chercheur.

Pour Maître Irineu, le daime était directement lié au sacrement chrétien et considéré comme le sang du Christ. “Le Santo Daime préserve le caractère sacré de la fête, de la danse et de la musique, à travers des hymnes du catholicisme populaire, que les daimistes (adeptes du Santo Daime) chantent durant le rite. Dans son panthéon apparaissent des saints catholiques, des figures de l’univers afrobrésilien et des êtres de la nature comme les étoiles, le soleil, la lune. Le tout mélangé à des doses de kardécisme, dans un esprit militaire, d’ordre et de discipline, qui exige le port d’uniformes etc.”, raconte Beatriz. Un disciple d’Irineu, le marin Daniel, fonda dans la même région en 1945 son propre culte, également basé sur l’usage de l’ayahuasca et baptisé Barquinha (petite barque), car ses adeptes se considèrent “marins de la mer sacrée”. Riche en images et en rituels, la religion utilisait également des saints catholiques, mais subissait une forte influence de l’umbanda (culte afro-brésilien), principalement focalisé sur la chasse aux mauvais esprits et sur la lutte contre la sorcellerie. La troisième secte ayahuasqueira est la plus jeune et la plus dépouillée, tournée vers la “concentration mentale” et “l’évolution spirituelle”; il s’agit de l’Union du Végétal (UDV), le David qui a récemment vaincu le Goliath américain à la Cour Suprême. Créée à la fin des années 50 par Maître Gabriel, un autre exploitant de caoutchouc du nord-est (comme Irineu et le marin Daniel),l’UDV, utilisant un processus de sélection rigoureux de ses membres, compte la classe moyenne urbaine dans ses rangs.

Les religions ayahuasqueiras restreintes initialement à la région amazonienne sont aujourd’hui dans tout le Brésil et dans 20 pays du globe et compte même des dissidents, comme l’Alto Santo et le Cefluris, tout deux nés du Santo Daime après la mort de Maître Irineu. Le Cefluris, lié à la Vierge Marie, a la particularité d’associer au daime l’usage du cannabis, amené au culte par les hippies dans les années70. “Des innovations” comme celle-ci ont été responsables de la rupture entre différents cultes qui, malgré les mêmes Credo et rites, veulent se différencier les uns des autres en attaquant de supposées “impuretés”source de leur différenciation dans la préparation ou dans l’usage non ritualistique de l’ayahuasca.

“La délimitation de frontières entre ces groupes se fait à partir d’un complexe jeu accusatoire lié au débat plus général sur la consommation de “drogues dans notre société”, évalue Sandra Lucia.“Quoiqu’il en soit, le fonctionnement ordonné de ces organisations religieuses aide à valider une approche plus tolérante de la question de la drogue qui va au-delà du simple accent mis sur les aspects pharmacologiques du problème, en tenant compte de l’environ-nement social, physique et culturel où s’utilisent ces substances”, déclare MacRae, pour qui les cultes de l’ayahuasca confirment l’efficacité du contrôle social dans la détermination des conséquences de l’usage de drogues illicites.

Pour le chercheur, l’usage discipliné de l’infusion pourrait être une alternative à “ la politique actuelle de lutte contre les drogues qui, se limitant à les déclarer illicites, ne parvient pas à les éradiquer et ni même à réduire leurs usages psychologiquement et socialement nocifs”. Ses observations lui ont fait percevoir que ces mouvements sont parvenus à éloigner beaucoup de gens de la boisson et des drogues et cela de manière effective, bien qu’ils fassent usage d’une substance psychoactive (dont l’usage rituel est autorisé au Brésil depuis 1987). Dans l’ambiance du rituel, avec des leaders contrôlant l’accès à l’infusion, ainsi que la quantité qui sera bue, pourvoyant des limites doctrinaires à la structuration de leurs vies, le chercheur pense que les religions de l’ayahuasca méritent une étude plus approfondie en vue de leur potentiel pour aider à minorer le problème de l’usage incontrôlé de drogues.

Rituels
“Les cultes véhiculent une série de valeurs et de règles de conduite qui dotent l’adepte d’une vie suffisamment structurée, par une convivialité avec les autres adeptes de la doctrine, et par la prescription de tout un ensemble de comportements à suivre non seulement au moment des rituels mais dans tous les moments de son existence quotidienne,”, analyse MacRae. “La distinction entre l’usage rituel ou religieux et l’usage profane de l’ayahuasca est souvent récurrente et paraît orienter une bonne partie des relations contrastées entre les divers groupes. Des membres d’un groupe accusaient l’autre groupe de faire usage de l’ayahuasca de manière inadéquate, c’est-à-dire de la consommer hors d’un contexte pleinement sacré. C’est pour cela qu’actuellement, le stigmate de l’usage de drogue ou “drogué” est extrêmement craint, étant de même récusé par tous les groupes des religions ayahuasqueiras”, rappelle Sandra Lucia. Allen Ginsberg, durant son expédition en 1960 au Pérou, s’est rendu à Pucallpa pour expérimenter l’infusion. Il a alors bu avec un brujo (sorcier) trois grosses doses.

Alors que le guérisseur attendait, sifflant et battant du pied, le beatnik se retrouva dans un univers multidimensionnel, observé par un immense serpent. “Malgré cela, le serpent n’était pas effrayant et offrait une résolution pour la mort. La vision paraissait me dire que la mort, bien qu’inévitable,n’était pas aussi terrible que je l’imaginais. La mort, pensai-je, était la rupture d’une dimension familière.”Soulagement ou terreur ? Quoiqu’il en soit, le jour suivant, le poète prit l’avion en courant pour retourner aux USA.

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