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DIFFUSION

La connaissance socialisée

Avec un nombre inédit de 6 millions d’accès mensuels, la bibliothèque SciELO va étudier le profil de ses utilisateurs

Publié en août 2006

FERNANDO VILELALa bibliothèque électronique SciELO Brasil a atteint un palier inédit de visibilité: chaque mois, sa base de données renfermant des articles de revues scientifiques brésiliennes compte 6 millions d’accès. Le nombre d’accès se multiplie rapidement: trois ans auparavant, seuls 200 000 téléchargements d’articles étaient effectués mensuellement. Pour comprendre le phénomène, le Centre Latino-Américain et des Caraïbes pour l’Information en Sciences de la Santé (Bireme) – responsable du fonctionnement de la bibliothèque – va examiner chacun des accès dans les prochains mois. Selon Abel Packer, directeur de la Bireme et coordinateur opérationnel de la SciELO (Scientific Electronic Library Online),“ nous calculons que 400 à 600 000 accès mensuels proviennent d’autres bases universitaires”. Il ajoute que “nous avons encore peu d’informations sur l’origine de la plupart des accès”.

Créée en 1997, la bibliothèque virtuelle rassemble aujourd’hui 158 publications scientifiques brésiliennes dont le contenu est totalement ouvert et gratuit. Son expansion est liée au succès de sites de recherche sur Internet, à l’exemple de Google, qui renvoient facilement les internautes aux articles. Actuellement, la base de données SciELO est devenue l’une des dix sources d’informations les plus utilisées par les utilisateurs du Google Scholar, un outil du Google spécialisé dans la recherche universitaire. Mais l’on sait qu’une partie des accès des internautes, au delà du Google Scholar, est dénuée de nobles intentions. Pour les personnes en quête de pornographie sur le réseau, certains motsclés comme “clitoris” par exemple, génèrent un nombre important de recherches. D’autres termes, comme “football”, entraînent également une profusion de recherches. Il est possible qu’une partie de ces accès soit accidentelle et ne se traduise pas par la lecture des articles.

Le relevé de l’origine des accès sera prêt d’ici la fin de l’année. Toutefois, on peut dès lors observer que la bibliothèque, créée dans le but de donner une visibilité à la recherche universitaire produite et publiée au Brésil, est en train d’assumer un profil et une importance plus grande que ceux conçus par ses créateurs: elle est née en 1997 d’un partenariat entre la Bireme – elle-même liée à l’Organisation Panaméricaine de la Santé (Opas) et à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) – et la FAPESP.Depuis 2002, elle compte aussi sur le soutien et le partenariat du CNPq (Conseil National de Développement Scientifique et Technologique). Il faut souligner, d’une part, la performance impressionnante d’une base de données qui réunit majoritairement des articles en langue portugaise. Pour Abel Packer, “ce souci que nous avons depuis le début d’Internet, à savoir qu’il y avait peu d’informations en langue portugaise sur le réseau, commence à être résolu de manière systématique. (…) Le meilleur de la production scientifique en portugais se trouve là”. Des données datant de 2005 de l’organisation Union Latine montrent que presque 2 % du contenu d’Internet est en portugais, contre 45 % en anglais. D’autre part, même si beaucoup d’accès n’ont pas de finalité universitaire, il faut tenir compte du fait que les internautes consultent une information de qualité. Pour être admise dans la ScieELO, une revue scientifique doit remplir une série de prérequis réservés aux publications les plus importantes: la qualité du contenu, l’originalité des recherches, la régularité de la publication, entre autres.

“Instrument d’éducation”
“Bien que cela ne soit pas sa fonction d’origine, la SciELO devient une grande université publique virtuelle, un instrument d’éducation qui fournit des informations à tous ceux qui en ont besoin”, observe João Steiner. Astronome et directeur de l’Institut d’Études Avancées (IEA) de l’Université de São Paulo (USP), Steiner est l’éditeur de l’une des revues les plus consultées sur SciELO, la revue Estudos Avançados (Études Avancées). La trajectoire de cette revue est révélatrice de l’évolution de la bibliothèque. Elle a rejoint la base de données en mars 2004. Dès lors, l’IEA s’est mobilisé pour numériser tous les numéros antérieurs – depuis sa création en décembre 1987 – et les mettre intégralement à disposition sur SciELO. En dépit de son entrée récente, elle occupe la 18e place sur la liste des titres les plus consultés dans l’histoire de la SciELO. Si l’on analyse les données mensuelles, la publication montre un développement croissant. Elle a été la revue la plus consultée en mai, avec 233 533 entrées, et est arrivée en seconde position en juin, avec 230 899 consultations.

Les sujets “réalité brésilienne”,“Brésil” et “Amazonie”sont les plus recherchés par les internautes. Le profil des trois textes les plus lus donne une idée de ce qui est populaire sur Internet.Le premier est l’article Clonagem e células-tronco (Clonage et cellules souches), publié au milieu de l’année 2004, du professeur de génétique de l’USP,Mayana Zatz. Le second est l’essai Globalização: novo paradigma das ciências sociais (Mondialisation: nouveau paradigme des sciences sociales), publié au milieu de l’année 1994, du sociologue Octávio Ianni (1996-2004). Le troisième est A trajetória do negro na literatura brasileira (La trajectoire du Noir dans la littérature brésilienne), écrit par le professeur de l’Université Fédérale Fluminense Domício Proença Jr. et publié début 2004.

“Tous sont de grands articles, signe que les usagers recherchent un contenu de qualité”, dit Steiner. Il ajoute cependant:“ Mais il faut être prudent dans l’interprétation des données, car le nombre de consultations n’est pas un indicateur adéquat d’impact ou de qualité”. La performance de la publication la plus consultée de toute la bibliothèque – les Cadernos de Saúde Pública (Cahiers de Santé Publique) de la Fondation Oswaldo Cruz – montre que des facteurs extra-universitaires exercent une influence sur la popularité des articles. Parmi les articles les plus consultés de ces Cahiers, le premier et le troisième sont du même auteur, Maria Cecília Mynaio: Violência social sob a perspectiva da saúde pública (Violence sociale du point de vue de la santé publique) (1994) et Quantitativo-qualitativo: oposição ou complementaridade? (Quantitatif- qualitatif: opposition ou complémentarité ?) (1993). Ces essais sont considérés comme fondamentaux par ceux qui travaillent avec la santé publique. Par contre, les éditeurs pensent que Musculação, uso de esteróides anabolizantes e percepção de risco entre jovens fisicultulturistas de um bairro popular de Salvador, Bahia (Musculation, utilisation de stéroïdes anabolisants chez des jeunes culturistes d’un quartier populaire de Salvador, Bahia) de Jorge Iriart et Tarcísio de Andrade, le second article le plus consulté, l’est parce que le sujet est très populaire sur Internet. Pour Reinaldo Souza dos Santos, éditeur associé des Cadernos de Saúde Pública,“ il est possible que les personnes intéressées par la musculation renforcent la recherche de cet article”.

Certaines catégories de revues sont plus consultées que d’autres, à l’image de celles du domaine de la santé publique. Sur les 9 années d’existence de la SciELO les Cahiers de Santé Publique de la Fiacruz ont été accédées 3, 3 millions de fois. Puis vient la Revista de Saúde Pública (Revue de Santé Publique), de la Faculté de Santé Publique de l’USP, avec 3,2 millions de téléchargements. Les publications relatives à l’éducation sont également très recherchées. C’est le cas par exemple d’Educação & Sociedade (Éducation & Société), du Centre d’Études sur l’Éducation et la Société (CEDES) fondé par des professeurs de la Faculté d’Éducation de l’Université de Campinas, qui occupe la septième position du palmarès.D’après Packer, “ce sont les communautés de chercheurs et de professionnels en manque d’information les responsables de ces chiffres”.

Science perdue
D’une certaine manière, cette production universitaire trouve sa place dans la thèse de W.Wayt Gibbs. En 1995, il a évoqué dans un article de la revue Scientific American l’existence d’une “science perdue du Tiers Monde”, non indexée dans des bases de données internationales mais de grand intérêt régional. Il faisait référence à la production dans des domaines comme la santé publique, l’agronomie et l’éducation. Avec l’apparition de la SciELO, qui offre sans restrictions le contenu des meilleures revues brésiliennes, la science perdue a cessé d’être invisible.

D’autres pays se sont inspirés du modèle. Peu après le lancement de SciELO Brasil en 1997, le Chili (avec 56 titres actuellement) a adopté la méthodologie et commencé à étendre le Réseau SciELO dans les pays ibéro-américains, avec des collections nationales agréées en Espagne (26 titres), à Cuba (19 titres) et au Venezuela (16 titres). D’autres pays – Argentine, Colombie,Costa Rica,Mexique, Pérou, Portugal et Uruguay – sont en processus avancé de développement de leurs collections. La bibliothèque SciELO possède aussi des collections thématiques internationales, notamment dans les domaines de la santé publique et des sciences sociales.

La revue Química Nova (Nouvelle Chimie), publiée par la Société Brésilienne de Chimie, est un exemple particulier. À la 3e position du classement de la SciELO – avec plus de 2 millions de consultations –, sa popularité est liée à un ensemble de facteurs. Selon l’éditrice Susana Torresi, professeur de l’Institut de Chimie de l’USP, le plus important concerne le prestige de la publication: elle a été considérée comme Internationale de niveau A par la Coordination de Perfectionnement du Personnel de Niveau Supérieur (Capes).“Mais depuis que la revue a intégré la base de données SciELO, le nombre de chercheurs de domaines voisins, comme la géochimie, les aliments et l’ingénierie agricole intéressés à publier des articles dans Química Nova a augmenté”, affirme-t-elle.

Les éditeurs ont également observé qu’un nombre plus grand de personnes, dont des étudiants et des chercheurs d’autres domaines, a commencé à consulter la revue. Ce n’est pas par hasard si les articles de révision actualisant la littérature internationale sur certains sujets sont les plus populaires. La revue Química Nova possède une particularité qui explique aussi son succès: elle est la seule revue nationale de chimie dont les articles sont écrits en portugais.“Mais il s’agit d’une revue universitaire, qui suscitera difficilement l’intérêt du public profane”, observe Torresi.

Les numéros thématiques sont généralement plus consultés que ceux d’une édition ordinaire, car leur répercussion est plus grande. La revue São Paulo em Perspectiva (São Paulo en Perspective), de la Fondation Seade, occupe la 19e position du classement des revues les plus consultées, avec plus de 930 000 accès depuis 1997. Mais elle occupe une place beaucoup plus impressionnante dans un autre classement, celui des fascicules de chaque publication les plus consultés. La revue est une publication thématique.Chaque numéro réunit des articles approfondis sur un sujet donné. Pour Aurílio Sérgio Caiado, éditeur de la publication,” les éditions sont toujours actuelles.Nous ne publions que des articles structurants, sans analyses conjoncturelles”.Le fascicule de la base de données SciELO le plus consulté – avec près de 150 000 accès – est l’édition de juin 2000 de la revue de la Fondation Seade. Il s’agit du recueil Educação: cultura e sociedade (Éducation: Culture et Société).

L’étude de la Bireme sur les accès à Sci- ELO évaluera si les revues sont plus citées dans d’autres publications scientifiques grâce à la croissance récente du nombre d’accès via Internet.Pour l’instant, aucun indice ne permet de dire que cela se produit de manière soutenable. Mais Rogério Meneghini, professeur retraité de l’Institut de Chimie de l’Université de São Paulo et coordinateur scientifique de la SciELO, affirme qu’ “il y a des informations sur des cas de publications qui ont amélioré leur facteur d’impact après avoir mis gratuitement à disposition leur contenu sur Internet”.

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