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COOPÉRATION

La construction du réseau

Une thèse de doctorat réfléchit au manque de croissance de la participation de la recherche brésilienne dans des réseaux internationaux

Publié en mars 2010

Alors que plusieurs nations ont réussi à augmenter leur production scientifique réalisée en collaboration avec des chercheurs internationaux, les articles écrits conjointement par des chercheurs brésiliens et étrangers ne dépassent pas les 30 % et croissent à un rythme inférieur à celui des collaborations internes, c’est-à-dire les articles de scientifiques de même nationalité. C’est ce qui ressort notamment d’une thèse de doctorat sur les réseaux de collaboration scientifique du Brésil, soutenue en 2009 par Samile Vanz, chercheur et professeur de l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul (UFRGS), sous la direction d’Ida Stumps. Samile Vanz a analysé 49 046 articles brésiliens publiés entre 2004 et 2006 dans des revues indexées dans la base de données Web of Science de l’entreprise Thomson Reuters, et constaté que plus de 95 % des travaux se basaient sur un type de collaboration. Les partenariats entre chercheurs brésiliens représentaient près de deux tiers des articles, avec un développement stable et très légèrement en hausse au cours des années : de 69,2 % du total en 2004 à 70,1 % en 2006. Quant au niveau de collaborations internationales, il a présenté une légère oscillation négative.

Le nombre d’articles brésiliens signés par au moins un auteur étranger constituait 30,8 % du total en 2004, 30,1 % en 2005 et 30 % en 2006. Cette stabilité a attiré l’attention de Vanz dans la mesure où elle apparaît à une période où les taux annuels de la production scientifique brésilienne ont atteint les 8 % (actuellement, elle représente 2 % de la production mondiale et 45 % de la production latinoaméricaine) et où des politiques ont été mises en place pour amplifier l’insertion internationale ; au début des années 2000, la Coordination pour le Perfectionnement du Personnel de l’Enseignement Supérieur (Capes) a commencé à n’attribuer les notes maximales (6 et 7) qu’aux programmes de 3e cycle qui maintenaient des collaborations internationales. « Le travail en collaboration croît au Brésil et il est responsable de la quasi-totalité de la production scientifique indexée, mais les partenariats internationaux oscillent sans parvenir à progresser », observe Samile Vanz.

La quantité d’articles écrits par plusieurs chercheurs est utilisée comme indication de la collaboration scientifique entre pays, institutions et chercheurs, ou entre secteurs (université, gouvernement et entreprises privées). Même s’il existe d’autres voies que la publication d’articles pour élargir l’insertion internationale de la recherche – à l’exemple des échanges d’étudiants de 3e cycle et des participations à des congrès et des réunions de travail –, l’importance pour la recherche brésilienne d’articles signés par plusieurs a déjà été soulignée dans diverses études. L’une d’elles a été publiée en 2006 par Abel Packer et Rogério Meneghini, du Centre Latino-américain et des Caraïbes d’Information en Sciences de la Santé (Bireme). En analysant les articles brésiliens cités plus de cent fois dans la base Web of Science entre 1994 et 2003, les auteurs ont constaté que 84,3 % d’entre eux étaient le fruit de partenariats avec d’autres pays. Une autre étude de Rogério Meneghini publiée en 1996 avait montré que les articles résultant de collaborations internationales étaient, en moyenne, quatre fois plus cités que les travaux issus de collaborations nationales, et que ces derniers avaient à leur tour un impact de 60 % supérieur à ceux écrits par un seul auteur. D’après Vanz, « le Brésil a besoin de se battre pour que sa recherche s’insère davantage sur la scène internationale, parce que cela donnera plus de visibilité à sa production et signifiera l’accès à des ressources et à des équipements qui ne sont pas disponibles quand la recherche est faite de manière isolée ». Pour mener à bien son travail, Vanz a pu compter sur la collaboration d’un groupe chinois spécialisé en bibliométrie – elle a suivi un stage de doctorat d’un an dans un laboratoire de l’Université Technologique de Dalian, où elle a appris les techniques de traitement et analyse de données utilisées dans sa thèse.

La littérature justifie le travail en collaboration pour plusieurs facteurs : le besoin de diviser les dépenses d’équipements, de mener des études interdisciplinaires avec des chercheurs d’autres champs de connaissance ; la possibilité d’accéder plus facilement à des financements ; le désir d’étendre son bagage universitaire, de connaître de nouvelles méthodologies et de développer des compétences grâce aux contacts avec des chercheurs plus expérimentés, entre autres. L’avènement d’Internet et des réseaux sans fil a facilité l’accès aux chercheurs séparés par de grandes distances. D’après l’auteur de la thèse, les motivations pour la collaboration ne sont pas les mêmes dans tous les domaines de connaissance. Dans le champ des mathématiques, qui est une discipline théorique, les partenariats tendent à résulter de la nécessité d’échanger des idées et de débattre sur des problèmes. En physique par contre, la collaboration est fortement marquée par le besoin de partager des équipements coûteux, comme les accélérateurs de particules.

Les près de 30 % de collaborations obtenus par le Brésil sont loin d’être une donnée ordinaire. Pour Jacqueline Lata, professeur de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro et membre du jury de soutenance de la thèse de Samile Vanz, « la stabilité de ces numéros montre que le pays possède une communauté scientifique consolidée, avec des groupes importants dans plusieurs domaines qui parviennent à avancer seuls. […] Une des explications possibles est que la communauté scientifique formelle, celle qui réalise des partenariats, est relativement stabilisée. Ce n’est pas le nombre de chercheurs qui est en augmentation, mais le nombre d’étudiants de 3e cycle, pour qui produire en collaboration est une tâche plus difficile ». Toujours selon la professeur, les petits pays tendent à avoir des taux de collaboration plus élevés, ce qui reflète une dépendance de leur communauté scientifique. Les 30 % du Brésil sont supérieurs aux près de 25 % obtenus par les États-Unis, responsables de plus d’un tiers de toute la production scientifique de la planète. Mais les résultats brésiliens se situent en deçà d’autres pays latino-américains tels que le Chili, l’Argentine et le Mexique. L’Europe est en train d’augmenter ses taux de collaboration. Ils atteignent 50 % de la production, soit le double d’il y a vingt ans, et ont été favorisés par des politiques de l’Union Européenne prônant le rapprochement des scientifiques de leurs pays membres. Si le niveau européen est deux fois supérieur à celui de pays comme les États-Unis et le Japon, ce dernier est cependant aussi en augmentation – signe d’une internationalisation croissante de la recherche.

Professeur du Département de Politique Scientifique et Technologique de l’Université de Campinas (Unicamp) Lea Velho estime pour sa part qu’il est difficile d’évaluer la signification des 30 % : « Il n’existe pas encore de théorie bien définie capable d’interpréter des données de ce genre ». Mais elle affirme que cela peut être utile pour analyser les motifs qui ont conduit le Brésil à ne pas réussir à augmenter ces indicateurs : « Notre communauté scientifique n’est pas suffisamment stimulée pour établir plus de liens avec l’étranger. D’un côté, on a cessé d’envoyer des étudiants de doctorat à l’étranger, ce qui était une source potentielle de collaborations futures, et on a commencé à privilégier les stages de doctorat (bourses sandwich) et les post-doctorats à l’étranger, qui ne génèrent pas des liens aussi forts. De l’autre, nous disposons d’un système de financement qui offre des opportunités chaque fois plus grandes de bourses et de ressources pour des projets réalisés ici au Brésil. C’est très différent de ce qui se passe dans d’autres pays, où la participation à des réseaux internationaux et la dispute pour des ressources de l’extérieur sont essentielles au chercheur pour qu’il puisse continuer à travailler ». Dans les pays européens, le chercheur doit impérativement réussir à obtenir des ressources des programmes- cadre de l’Union Européenne, basés dans des réseaux. Et Lea Velho d’ajouter : « Les universités européennes en viennent à engager des personnes pour préparer la présentation des projets, tant elle est importante. Ici au Brésil ce type de stimulation pour les partenariats n’existe pas ».

L’internationalisation de la recherche brésilienne est un topique important de la stratégie de la FAPESP, qui possède des accords avec des agences, des entreprises et/ou des institutions scientifiques d’Allemagne, du Canada, des États-Unis, de France, du Mexique, du Portugal, du Royaume-Uni et de la Suisse. Un exemple est l’accord de coopération signé en 2004 avec le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) de France, destiné à encourager l’échange de scientifiques et la réalisation de projets impliquant des chercheurs des institutions de l’État de São Paulo et leurs collègues français. L’accord a déjà donné lieu à quatre appels à propositions et à 27 projets. Sur un mode similaire, la FAPESP possède un accord avec le Deutsche Forschungs- gemeinschaft (DFG), principale agence de soutien à la recherche allemande. En 2009, elle a établi un pont avec la recherche britannique en signant des accords de coopération avec les Conseils de Recherche du Royaume- Uni (RCUK) et le King’s College London – qui est devenu la première université britannique partenaire de la FAPESP. De tels accords vont entraîner d’autres appels à propositions. La stratégie d’internationalisation de la FAPESP vise également à faire venir des scientifiques étrangers. Dans ce sens, des opportunités de bourses de post-doctorat sont offertes dans des annonces mensuelles publiées dans la revue Nature, ainsi que sur le site Internet de la Fondation, en portugais et en anglais. De grandes initiatives de la FAPESP, comme les programmes Biota (étude de la biodiversité de l’État de São Paulo), Bioen (recherche en bioénergie) et le programme de recherche sur les changements climatiques mondiaux, promeuvent des réunions de travail et des séminaires avec la participation de chercheurs étrangers, et ce afin de stimuler la participation des chercheurs de l’État de São Paulo dans des réseaux internationaux et de les maintenir en contact avec l’état de l’art mondial dans leurs champs de connaissance.

L’un des objectifs du travail de Samile Vanz fut d’actualiser l’étude sur les articles écrits à plusieurs, qui avait déjà fait l’objet de recherches antérieures. À titre d’exemple, l’article publié en 2006 dans la revue Scientometrics par le Hongrois Wolfgang Glänzel, la Brésilienne Jacqueline Leta et le Belge Bart Thijs ; en établissant un panorama de la science brésilienne dans la base de données ISI entre 1999 et 2003, les auteurs montrent que le Brésil possédait le plus faible taux de publications avec au moins un partenaire international en comparaison à d’autres pays latino-américains comme l’Argentine, le Chili, le Mexique et le Venezuela. Dix ans auparavant, Jacqueline Leta et Hernan Chaimovich avaient analysé la production scientifique brésilienne entre 1981 et 1990, et observé une augmentation des collaborations internationales de 21,6 à 26,7 % pendant cette période. Toutefois, ce pourcentage s’est stabilisé à partir de 1993, s’éloignant ainsi de l’évolution de la production scientifique.

D’après la thèse de Samile Vanz, les domaines où les partenariats sont plus élevés sont les géosciences, avec plus de 50 % d’articles écrits avec des collaborateurs internationaux, et les mathématiques et la physique, avec près de 40 % pour chacune d’elles. Les États-Unis sont les premiers partenaires des chercheurs brésiliens (22 %), suivis de la France (8,2 %), de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne (7,3 %), de l’Italie (4,3 %), du Canada (4 %), del’Espagne et de l’Argentine (3,8 %). Dans l’analyse relativisée des données, qui tient compte de la comparaison entre les articles écrits en collaboration et la production totale des pays, les principaux partenaires du Brésil sont par contre les États-Unis et l’Argentine. Les collaborations avec les États-Unis se concentrent dans des domaines tels que la médecine clinique et expérimentale, la biologie et les biosciences. Dans le cas de la France, les domaines prioritaires sont la physique et la chimie. Les collaborations avec le Chili portent surtout sur les géosciences et les sciences spatiales (15,7 % du total), probablement dû à la participation brésilienne à des consortiums responsables de la construction de grands télescopes sur le territoire chilien.

Malgré la stabilité sur le plan international, les faits indiquent que le travail en réseau est en augmentation au Brésil. Les données de la thèse montrent que la moyenne d’auteurs dans les articles brésiliens est arrivée à 6,3, bien plus que la moyenne mondiale qui était de 4,16 dans les années 2000. Et la tendance observée est la croissance : la moyenne était de 5,9 auteurs en 2004, 6,4 en 2005 et 6,5 en 2006. Du point de vue de Vanz, cela peut s’expliquer par l’adhésion de la communauté scientifique brésilienne au travail en coopération, mais aussi être une réponse des chercheurs à l’exigence de publier davantage – le partage plus élevé de l’écriture d’articles répondrait à cette demande.

L’analyse du canevas de collaborations internes des 16 institutions brésiliennes dont la production scientifique est la plus élevée a révélé la formation de plusieurs réseaux régionaux. Les institutions de l’État de São Paulo comme l’Université de São Paulo (USP, la plus productive de toutes), l’Université de Campinas (Unicamp) et l’Université de l’État de São Paulo (Unesp) forment clairement un réseau. L’USP a par exemple produit 1157 articles en partenariat avec l’Unicamp et 1291 avec l’Unesp. L’Université Fédérale de São Paulo (Unifesp) est une exception dans la mesure où elle apparaît plus isolée, même si elle partage 730 articles avec l’USP. Samile Vanz attribue la performance de ces institutions aux investissements réalisés en science dans l’État de São Paulo. Dans la région sud du pays, l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul (UFRGS) tend à s’isoler tandis que les universités fédérales de Santa Catarina (UFSC) et du Paraná (UFPR) forment un groupe qui collabore avec l’Université Fédérale de São Carlos (UFSCar), dans la province de l’État de São Paulo. Un autre groupe de partenaires est formé des universités fédérales des états de Rio de Janeiro (UFRJ), Minas Gerais (UFMG) et de la Fondation Oswaldo Cruz (Fiocruz). Dans le Nord-Est, il y a de fréquentes collaborations entre les universités fédérales des états du Ceará (UFCE) et du Pernambuco (UFPE). Vanz prévient qu’il faudra recueillir des séries de données plus larges pour tirer des conclusions plus approfondies. Elle s’est engagée dans cette tâche et continuera à analyser les données sur la coopération la plus récente dans la recherche brésilienne.

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