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LITTÉRATURE

Pourquoi aimer Jorge Amado ?

Une réédition de l’œuvre complète propose une relecture critique de l’un des écrivains les plus populaires du Brésil

Publié en avril 2008

Jorge Amado: un lien efficace entre la littérature et le public

PHOTOS COLLECTION ZÉLIA GATTAI / FUNDAÇÃO CASA DE JORGE AMADOJorge Amado: un lien efficace entre la littérature et le publicPHOTOS COLLECTION ZÉLIA GATTAI / FUNDAÇÃO CASA DE JORGE AMADO

Le lancement en mars des six premiers volumes de la réédition complète de l’œuvre de l’écrivain bahianais Jorge Amado (1912-2001) est le projet éditorial le plus ambitieux et le plus important de la maison d’édition Companhia das Letras, qui prévoit d’éditer 32 titres d’ici 2012. Elle prétend être l’emblème d’une relecture critique et donner au père de Gabriela, Tieta et Dona Flor, parmi tant d’autres personnages, la valeur littéraire qu’il mérite. Après 33 années, Amado quitte la maison d’édition Record, de Rio de Janeiro, pour émigrer à São Paulo. Sa nouvelle maison d’édition a remporté en août dernier la bataille pour l’œuvre, qu’elle menait avec six autres concurrentes.

Attirer l’intelligentsia brésilienne nécessitera un investissement parallèle pour la promotion qui se composera de conférences et de séminaires avec des auteurs et des artistes renommés, de spectacles, de présentations de films et même d’histoires en bande dessinée de certains romans – dont Jubiabá, préparé actuellement par le dessinateur Spacca en collaboration avec Lilia Schwarcz. L. Schwarcz est par ailleurs la coordinatrice éditoriale du projet aux côtés du diplomate et écrivain Alberto da Costa e Silva, considéré au Brésil comme la plus grande autorité vivante sur l’Afrique et l’un des intellectuels brésiliens les plus importants.

La stratégie est ambitieuse. Depuis mi-mars, les grandes librairies exposent en nombre, et des livrets comprenant des extraits des premiers livres sont gracieusement distribués aux clients. À cela s’ajoute une campagne publicitaire dans les journaux, les magazines et sur Internet, avec des photos et des témoignages de ceux qui admirent les livres. La maison d’édition a fait appel au soutien, parfois enthousiaste, de personnes célèbres tel que Rubem Fonseca : « Ses splendides histoires retracent de manière émouvante notre pays et notre peuple, avec une universalité capable d’enchanter les lecteurs du monde entier ». Dans un style qui lui est propre, José Saramago écrit : « Chez Jorge Amado, l’art de se faire aimer était spontané, jamais prémédité ». L’éditeur Thyago Nogueira observe avec enthousiasme : « Nous voulons faire en sorte que les personnes lisent ses livres, et pour encourager au débat chaque livre possédera une postface spécifique ». Et d’ajouter : « Nous allons former des professeurs dans tout le Brésil, préparer un matériel de soutien scolaire, faire des spectacles, etc. Nous allons chercher de nouveaux lecteurs parmi les jeunes et les moins jeunes. D’où les activités comme un concours pour les professeurs et les élèves ».

En réalité, les défis à relever sont au nombre de deux. En plus du respect critique, il s’agit de faire à nouveau – même si les ventes de ses livres sont toujours conséquentes – un bon chiffre d’affaires auprès des lecteurs les plus jeunes, comme cela s’est produit avec Nelson Rodrigues dans les années 1990. Alberto da Costa e Silva sait que vendre l’écrivain aux formateurs d’opinion va exiger une certaine persistance. D’après lui, l’aspect politique de ses livres n’a été important qu’à une époque donnée, très spécifique, qui ne justifie pas l’étiquette d’auteur engagé : « Sa création survit aux vicissitudes de la politique ». Il préfère rappeler qu’il existe une très grande acceptation dans des secteurs et des époques donnés : « Son œuvre est estimée et admirée par des compagnons de sa génération et par les auteurs les plus importants des deux générations suivantes ».

Le diplomate admet qu’il existe une certaine résistance de l’université et d’une partie de la critique dans le cas des auteurs au succès populaire : « Son œuvre est riche en nuances, en couleurs et elle sert même d’exemple pour une interprétation donnée du Brésil ». Pour lui, les universitaires ont en réalité du mal à se pencher sur l’œuvre d’Amado : « Certains secteurs intellectuels sont fascinés par le formalisme et Amado est antiformaliste par nature. De même qu’il est plus difficile d’étudier la poésie de Manuel Bandeira et de Cecília Meireles que de João Cabral de Neto, dont les caractéristiques formelles sont beaucoup plus claires. Autrement dit, on a plus de chances de faire un travail brillant et sans grand effort sur un auteur original et de très grande qualité comme Guimarães Rosa ». Jorge Amado appartient à ce deuxième groupe : « Dans son cas, il faut posséder de profondes connaissances en sociologie et en anthropologie. Dans ses livres apparaît un Brésil féerique, dur, une rencontre de mélanges à partir de leurs non-rencontres. Ceux qui rejettent voire méprisent ses livres n’ont pas cette sensibilité spéciale qu’il faut avoir par rapport à la vie en soi, et pas exclusivement vis-à-vis de la littérature ».

Le critique et écrivain José Castello est d’accord sur le fait qu’Amado a payé cher son militantisme : « Même mort, il continue encore à payer. C’est un cas similaire à celui de Saramago, autre communiste déclaré. Les deux sont victimes de la force des préjugés extra-littéraires qui entachent et diminuent leurs littératures. C’est très injuste. Bien sûr on peut ne pas aimer Amado ou Saramago, mais pas parce qu’ils sont communistes. Ou parce qu’ils sont chrétiens, islamistes, athées, conservateurs ou même fascistes. Céline était fasciste, mais cela ne l’a pas empêché d’être un génie ». D’après Castello, ce qui se passe dans le milieu littéraire est, aujourd’hui encore, fortement imprégné de questions et des relents idéologiques qui se cachent sous le voile luxueux des « positions théoriques » : « Les personnes s’enferment dans des groupes clos, elles ne considèrent que leurs pairs, ne recherchent que l’égal et la répétition ».

Mais dans le milieu universitaire il y a aussi des fervents défenseurs de l’écrivain bahianais. Claudius Armbruster, professeur allemand de philologie romaniste et directeur de l’Institut Portugais-Brésilien de l’Université de Cologne, a effectué ses études post-doctorales sur le rôle du métissage dans l’œuvre de Jorge Amado – travail soutenu à l’Université Fédérale de Bahia (UFBA). Il estime que les préjugés à l’encontre d’Amado à cause de son militantisme communisme sont exagérés : « Malgré son engagement politique, il a en réalité toujours été un écrivain à succès, aussi bien sur le plan de la critique que financier ». Le chercheur met l’accent sur le fait que l’œuvre de l’écrivain exprime sa valeur littéraire à travers le mélange de culture populaire, de voix orales, de contextes politiques et de « lisibilité ».

Dans sa thèse de doctorat Jeux de miroirs : l’illustration et la prose de fiction de Graciliano Ramos, José Lins do Rego et Jorge Amado préparée à l’Institut des Arts de l’Université de Campinas (Unicamp), Mara Rosângela Ferraro Nita centre son travail sur l’illustration littéraire. Elle avait déjà lu quelques ouvrages de Jorge Amado avant de débuter sa recherche et connaissait le mépris démontré par une grande partie de la critique envers la production de l’écrivain bahianais. « Cette opinion défavorable ne m’a peut-être pas affectée parce que je suis une lectrice commune, sans formation dans le domaine des études littéraires. J’avoue aussi que mon intérêt initial était tourné vers les magnifiques éditions illustrées de l’auteur surtout publiées par les maisons d’édition Ariel, Record et Martins ». Ce nonobstant, au cours de son travail elle s’est peu à peu attachée à la prose de fiction de Jorge Amado.

Dans l’ouvrage Jorge Amado : romance em tempo de utopia [Jorge Amado : roman en temps d’utopie], fruit de sa thèse publiée par la maison d’édition en 1996, Eduardo de Assis Duarte réfléchit au contexte de production des ouvrages d’Amado. Il y analyse en particulier l’impact de la pensée de gauche sur l’écriture des premiers romans, de Le Pays du carnaval (1931) à Les souterrains de la liberté (1954). Il souligne également les nuances existantes quant au respect (ou non) des directives de ladite « esthétique de parti ». Dans les années 1930, la radicalisation idéologique imposait aux artistes et intellectuels de se positionner politiquement. Cet engagement est présent aussi bien dans la critique sociale qu’en termes d’idéalisation du peuple et du militantisme, surtout de ses leaders, comme cela s’est produit avec Prestes dans Le chevalier de l’espérance : vie de Luis Carlos Prestes. D’après l’auteur, Amado ne fait pas de « réalisme socialisme » au sens strict. Dans Les chemins de la faim par exemple, il critique fortement l’autosuffisance et les erreurs des dirigeants à mener ledit soulèvement communiste de 1935.

Jorge et sa femme Zélia Gattai, également écrivain

PHOTOS COLLECTION ZÉLIA GATTAI / FUNDAÇÃO CASA DE JORGE AMADOJorge et sa femme Zélia Gattai, également écrivainPHOTOS COLLECTION ZÉLIA GATTAI / FUNDAÇÃO CASA DE JORGE AMADO

Que ce soit comme militant politique au début de sa carrière ou comme romancier qui chantait le peuple métissé, ses fêtes et ses saveurs, Jorge Amado a toujours, de l’avis d’Ilana Seltzer Goldstein, abordé des questions liées à l’identité nationale : « C’est cette motivation qui m’a conduite à mener une étude sur lui dans le cadre des sciences sociales, en mettant l’accent sur l’image du Brésil qu’il a aidée à construire ». À sa grande surprise, elle a rencontré très peu de thèses et de mémoires écrites par des sociologues, des anthropologues et des historiens brésiliens sur l’écrivain – pas plus de deux ou trois. « Cela a attisé encore plus mon intérêt », ajoute-t-elle. Seltzer Goldstein est actuellement consultante de la maison d’édition Companhia das Letras pour la collection d’Amado. Conformément aux données que lui a envoyé la maison d’édition, elle a recensé, pour la seule période 1975-1995 au Brésil, un total de 20 050 500 exemplaires vendus. En plus des romans, Amado a écrit en qualité de journaliste et collaborateur de revues plus d’une centaine d’articles sur des sujets les plus variés ; dans le champ intellectuel, il a exercé différentes fonctions, dont celles de critique, préfacier et membre de l’Académie des Lettres. Sans oublier les adaptations de ses ouvrages pour la télévision, ainsi que les hommages et les conférences à l’étranger, au cours desquels le romancier bahianais était une sorte d’ambassadeur symbolique du Brésil. Tout cela a fait de Jorge Amado un grand formateur d’opinions, un homme politique dont les idées ont eu de grandes répercussions sur plusieurs couches sociales de la société, dans plusieurs régions du Brésil et dans le monde.

Selon le Docteur ès Histoire Ana Paula Palamartchuk, auteur de Os novos bárbaros : escritores e comunismo no Brasil (1928-1948) [Les nouveaux barbares : écrivains et communisme au Brésil (1928-1948)], les préjugés envers Jorge Amado n’existent pas. Toutefois, elle admet que la mémoire construite autour de sa trajectoire a du mal à faire avec sa phase communiste : soit elle lui attribue une valeur excessive, soit elle sous-estime le rôle du militantisme dans son expérience littéraire. C’est d’ailleurs, dit-elle, ce que pensait Amado lui-même : O mundo da paz (1952) [Le monde de la paix], récit d’un voyage en URSS, a été publié « comme une contribution à la lutte pour la paix. Je l’ai écrit comme un hommage d’un écrivain brésilien au camarade Staline pour son soixante-dixième anniversaire, un sage dirigeant des peuples du monde dans la lutte pour le bonheur de l’homme sur terre ».

Des années plus tard, il écrit dans son livre de mémoires Navigation de cabotage : « J’ai retiré Le monde de la paix de la circulation, je l’ai rayé de l’ensemble de mes œuvres, je cherche à l’oublier… ». Néanmoins, le militantisme politique suit de près sa création littéraire, en particulier entre 1933 – avec la publication de Cacao – et 1954, date de parution de la trilogie Les souterrains de la liberté. Par la suite, quand il s’éloigne du Parti Communiste, ce militantisme politique va apparaître dans son œuvre comme une absence, pour essayer de donner un autre sens à sa trajectoire précédente. Cette absence est compensée par le peuple et par le populaire qui tentent d’articuler l’ensemble de son œuvre.

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