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RECONNAISSANCE

Références intellectuelles

Les prix internationaux comme celui décerné à Fernando Henrique Cardoso valorisent l’image de la communauté scientifique brésilienne

Publié en Août 2012

Fernando Henrique Cardoso est félicité par l’historien James Billington au moment de la remise du prix John Kluge à Washington

LIBRARY OF CONGRESSFernando Henrique Cardoso est félicité par
l’historien James Billington au moment de la remise du prix John Kluge à WashingtonLIBRARY OF CONGRESS

Sociologue et ancien président de la République, Fernando Henrique Cardoso, 81 ans, a reçu le 10 juillet le Prix John W. Kluge de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis. D’un montant d’1 million de dollars USD, le prix a été créé pour reconnaître l’oeuvre de spécialistes dans des domaines des sciences humaines et sciences sociales pour lesquels il n’existe pas de prix Nobel, comme l’histoire, la philosophie, les sciences politiques, la psychologie, l’anthropologie et la philosophie. Dans son discours de remerciements, Cardoso a déclaré : « Je suis profondément touché par cette distinction inattendue. Je suis le premier Brésilien – et le premier latino-américain – à recevoir le Prix Kluge. C’est un grand privilège. […] J’aurais difficilement imaginé remporter un prix comme celui-ci dans le passé. J’ai passé une grande partie de ma carrière universitaire à étudier les relations entre les pays riches et les pays pauvres de la périphérie – des nations tel que le Brésil, économiquement et géographiquement éloignées. Cette division entre riches et pauvres paraissait immuable ».

Professeur émérite de l’Université de São Paulo (USP), Cardoso a gouverné le Brésil de 1995 à 2002. Avant cela, il a occupé les postes de sénateur (de 1983 à 1992), ministre des affaires] étrangères (1992) et ministre des finances (1993 et 1994). James H. Billington, historien et responsable de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis depuis 1987, a souligné l’importance de l’oeuvre du sociologue brésilien : « Le président Cardoso fait partie de ces chercheurs modernes qui possèdent une grande connaissance et respectent les découvertes empiriques. […] Sa principale aspiration est la quête de la vérité sur la société, et il n’hésite pas à revoir ses conclusions quand de nouvelles évidences s’accumulent ». Le prix est administré par le Centre Kluge de la Bibliothèque du Congrès, créé grâce à une donation de l’homme d’affaires John W. Kluge (1914-2010) qui souhaitait « promouvoir une relation enrichissante entre le monde des idées et le monde des actions, entre des chercheurs et des leaders politiques ».

D’après un communiqué de la Bibliothèque du Congrès, le choix de Cardoso a été basé sur sa contribution en tant que sociologue et intellectuel, la pierre angulaire de son leadership politique : « Son analyse des structures sociales du gouvernement, de l’économie et des relations raciales au Brésil a établi la base intellectuelle de sa fonction présidentielle dans la transformation du Brésil, qui est passé d’une dictature militaire avec une inflation galopante à une démocratie forte et plus inclusive, avec une grande croissance économique ». Le communiqué a également mis l’accent sur « l’énorme énergie intellectuelle » de l’ancien chef d’état, auteur et coauteur de plus de 23 ouvrages et 116 articles scientifiques : « Il est devenu connu internationalement à partir de l’analyse novatrice développée en collaboration avec le Chilien Enzo Faletto sur les meilleures alternatives pour le développement ». Ce travail avec Faletto est repris dans l’ouvrage Dépendance et développement en Amérique latine, publié en 1969.

Une Hérésie à L´époque
Les deux auteurs y ont souligné le rôle des facteurs internes dans la compréhension des processus structurels de dépendance. Ils ont cherché à montrer comment différents types d’articulation entre des économies nationales et le système international occasionnaient des formes distinctes d’intégration aux pôles hégémoniques du capitalisme. Cardoso précise : « Avec mon collègue Enzo Faletto, nous avons écrit un livre qui décrivait un monde complexe et dynamique. […] En partant de l’analyse économique de l’économiste argentin Raúl Prebisch et d’autres penseurs de la Cepal [Commission Économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes], nous avons constaté que la périphérie était loin d’être homogène et statique. Nous avons mis en avant la formation historique des classes sociales et de l’État, ainsi que les rapports différents avec le marché mondial ». D’après lui, ces différences ont ouvert la voie à différentes formes de développement économique et social : « Cela voulait dire que les pays pauvres ne sont pas condamnés à un retard permanent, mais qu’ils doivent trouver les bons chemins pour franchir les barrières structurelles. Cela semble évident aujourd’hui, mais à l’époque ça a été perçu comme une hérésie. Nous étions parmi les premiers à parler de l’internationalisation des marchés internes ».

À côté et ci-dessous, la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, qui a octroyé le prix d’1 million de dollars USD

ETÀ côté et ci-dessous, la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, qui a octroyé le prix d’1
million de dollars USDET

Décerné depuis 2003, le prix John W. Kluge a déjà été remis à l’historien nord-américain Jaroslav Pelikan (1923- 2006), au philosophe français Paul Ricoeur (1923-2006) et au philosophe polonais Leskek Kolakowski (1927-2007), entre autres. Dernièrement, d’autres universitaires et chercheurs du Brésil ont reçu des prix internationaux. À titre d’exemple, le physicien José Goldemberg, qui a remporté en 2008 le prix Blue Planet [Planète Bleue] de la Fondation japonaise Asahi Glass ; un prix doté d’un montant de 50 millions de yens (environ 300 000 euros). Goldemberg a été choisi « pour ses contributions majeures en matière de formulation et d’implantation de diverses politiques associées à des améliorations au niveau de l’utilisation et de la conservation de l’énergie ». Plus spécifiquement, il est à l’origine du concept selon lequel les pauvres n’ont pas besoin, pour se développer, de répéter les paradigmes technologiques tracés dans le passé par les pays riches.

Créé en 1992 et considéré comme l’équivalent du Nobel dans le domaine environnemental, le prix Blue Planet a déjà été décerné à des chercheurs tels que le britannique James Lovelock, le père de l’hypothèse Gaïa qui voit la Terre comme un grand organisme vivant. Lors de sa dernière édition qui a eu lieu pendant la conférence Rio+20, l’un des lauréats fut le biologiste Thomas Lovejoy pour son introduction du terme ‘biodiversité’ dans la communauté scientifique.

En 2006, l’architecte et urbaniste Paulo Mendes da Rocha, 82 ans, est devenu le deuxième Brésilien à gagner le prix Pritzker, le plus important en termes d’architecture mondiale. Oscar Niemeyer (1907-2012) l’avait remporté en 1988. Selon le jury, « ses matériaux en béton, qui sont sa signature, et ses méthodes de construction intelligentes et notablement directes, créent des bâtiments puissants et expressifs, reconnus internationalement ». L’architecture de Paulo Mendes da Rocha est un exemple de la pensée qui caractérise l’école d’architecture de l’état de São Paulo, un courant ayant pour chef de file João Batista Vilanova Artigas et qui circule à la Faculté d’Architecture et d’Urbanisme (FAU) de l’USP, où le lauréat est devenu professeur. L’école de São Paulo s’intéressait surtout à une architecture « crue, propre, claire et socialement responsable ».

Pour le sociologue Simon Schwartzman, membre de la communauté scientifique brésilienne et chercheur de l’Institut des Études sur le Travail et la Société (Iets), la reconnaissance de noms tels que Fernando Henrique Cardoso, Goldemberg et Mendes da Rocha est d’une grande importance pour la science brésilienne : « En plus du prestige et de la fierté qu’apportent ces récompenses, elles aident à former l’image selon laquelle le Brésil dispose de personnes compétentes, qui ont travaillé ou travaillent dans des institutions de haut niveau et sont donc capables de participer d’égal à égal dans des réseaux d’échange de connaissance, de recevoir des étudiants et des spécialistes internationaux ». Il souligne également l’origine des trois chercheurs : « Ils ont été professeurs de l’Université de São Paulo, considérée comme la meilleure université d’Amérique latine et l’une des rares de la région à apparaître dans les classements internationaux d’excellence universitaire ». Et il ajoute finalement : « Mais il nous manque encore un Nobel ».

Le physicien José Goldemberg a remporté le prix Blue Planet, considéré comme le Nobel de l’environnement

MIGUEL BOYAYANLe physicien José Goldemberg a remporté le prix Blue Planet, considéré comme le Nobel de
l’environnementMIGUEL BOYAYAN

Fierté Nationale
D’après l’historien de la science et professeur de l’USP Shozo Motoyama, il existe plusieurs exemples de vainqueurs de prix scientifiques et universitaires qui ont inspiré les générations suivantes. L’un d’eux fut le prix Nobel de physique attribué en 1949 au physicien japonais Hideki Yukawa : « Le prix a redonné sa fieté nationale à un Japon anéanti par la guerre et incité des jeunes à suivre une carrière de scientifique, avec d’excellents résultats ». Un autre exemple est le prix Nobel de physique du Danois Niels Bohr en 1922 : « Le prix a rempli de fierté ce petit pays, qui a financé l’Institut de Physique de Copenhague , un institut où les Danois mais aussi les jeunes physiciens talentueux du monde entier ont pu développer leurs recherches. L’un des résultats des activités de cet institut fut l’obtention d’un autre prix Nobel par le fils de Niels Bohr en 1975, Aage Bohr. […] Ces récompenses sont d’autant plus importantes en ce qui concerne la société brésilienne que le pays ne possède pas de tradition scientifique. Dans un monde globalisé en réseau, la quête d’identités – individuelle, nationale, communautaire, religieuse ou autres – passe par la création de références, autrement dit de mythes, qui font avancer sa culture ».

José Goldemberg affirme que certains chercheurs brésiliens étaient qualifiés pour gagner un prix Nobel. Il cite en exemple Carlos Chagas (1878-1934), qui a découvert le protozoaire à l’origine de la maladie de Chagas, ou encore Maurício da Rocha e Silva (1910-1983), qui a découvert la bradykinine, utilisée pour traiter l’hypertension : « Il y a une injustice du Nobel par rapport à la contribution des pays périphériques. […] Jorge Amado a été un écrivain plus important que nombre de lauréats du prix Nobel de littérature ». Goldemberg rappelle que le prix Nobel a été créé au début du XXe siècle sur la base de la structure en disciplines de l’époque, et qu’il reconnaît les contributions en termes de physique, chimie, médecine ou physiologie : « Les prix Nobel de la paix et de l’économie n’étaient pas prévus dans le testament d’Alfred Nobel qui est mort en 1896, ils ont été créés postérieurement ».

Le prix Blue Planet remporté par Goldemberg est perçu comme une sorte de Nobel de l’écologie, un domaine de connaissance à mille lieues des préoccupations de la science en 1901. Le lauréat observe : « C’est un prix important et j’ai un peu souffert du peu de répercussion au Brésil. Avec le prix de Fernando Henrique Cardoso, totalement mérité, je me suis senti récompensé parce que plusieurs d’entre nous ont apporté des contributions significatives. L’ancien président est un exemple d’intellectuel qui a aidé à résoudre des problèmes de société »

 

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