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HISTOIRE

Une coupure dans l’histoire du Brésil

Le bicentenaire de la venue de la famille royale exige une réflexion historiographique

Publié en janvier 2008

Embarquement de Jean VI, prince régent du Portugal, pour le Brésil le 27 novembre 1807

NICOLAS LOUIS ALBERT DELERIVE, EMBARQUE PARA O BRASIL, 1807-1818Embarquement de Jean VI, prince régent du Portugal, pour le Brésil le 27 novembre 1807NICOLAS LOUIS ALBERT DELERIVE, EMBARQUE PARA O BRASIL, 1807-1818

La phrase de Roger Bastide – « Brésil, terre de contrastes » – est peut-être déjà ancienne, mais elle n’a rien perdu de sa valeur. Du football à l’histoire, rien n’échappe à la règle honteuse du « tout ou rien ». C’est par exemple le cas de la venue de la famille royale portugaise au Brésil en 1808. Pendant des décennies, on a parlé de ce voyage sur le ton de la moquerie, en évoquant l’aventure du « roi en fuite » Jean VI de Portugal, aux côtés de sa femme « moustachue » et de sa cour provinciale. Aujourd’hui, à l’approche du bicentenaire de son arrivée à Bahia et Rio de Janeiro, des célébrations monumentales se préparent et le monarque qui « gardait des cuisses de poulet dans sa poche » est désormais perçu comme un homme d’état habile. Quel est l’aspect réel de ce voyage, et quelles conséquences a-t-il eu sur un pays qui, à l’époque, n’était pas encore une nation ?

L’historienne de l’Université de São Paulo (USP) Laura de Mello e Souza étudie depuis 2003 la fuite des Bragance vers le Brésil d’un point de vue comparatiste – dans le cadre du projet thématique Dimensions de l’empire portugais financé par la FAPESP : « Sans discréditer le rôle qu’a eu la venue de la famille royale sur la formation du Brésil comme nation indépendante, peut-être serait-il plus avantageux de voir le phénomène de manière distincte. Il me semble opportun de tenter de dissocier, intentionnellement et momentanément, le phénomène de ce qui en a suivi. Les analyses sur 1808 ont presque toujours été marquées par les réflexions sur la formation du Brésil, donnant lieu à une série de jugements de valeur et de relations très souvent téléologiques. […] Comme 1808 est profondément associé à l’apparition de la nation, la mémoire de l’événement s’est construite de façon quasi burlesque, les évidences empiriques étant la plupart du temps escamotées par l’idéologie pure ». D’après elle, l’historiographie a figé 1808 dans des perspectives opposées, qui « n’ont pas été dûment étudiées ».

Et Laura de Mello e Souza de poursuivre : « Dans le cas de l’originalité unique de l’événement (pour beaucoup, la patrie est née en 1808 et non en 1822), on perdait de vue le processus historique pour ne garder que le fait extraordinaire. On ne considérait que cette expression singulière d’une durée courte – 1808 – au dépit d’une durée longue, comme si elle planait comme une bulle sur les autres expressions de la même conjoncture. Vu qu’elle montrait l’anecdotique, l’inhabituel, elle renvoyait sans le savoir à une tradition ancienne fondée sur le préjugé, caractéristique des pays du nord de l’Europe à l’égard des pays du sud à partir du XVIIIe siècle ». À l’opposé, du côté de la crise générale de l’ancien système colonial (mis en évidence par l’indépendance des colonies américaines lorsque fut rompue pour la première fois la sujétion d’une colonie à sa métropole) aux racines fortement marxistes, on péchait par excès pour les raisons contraires : « En se penchant sur le temps long, on distinguait les lignes générales de phénomènes communs mais en même temps singuliers les logiques des structures assumant le devant de la scène et celles des événements devenant quasiment opaques ». Ainsi, « tout s’estompait entre la figure de l’Angleterre capitaliste dans le contrôle des pays subalternes ou le poids du rouleau compresseur napoléonien en train de remplacer l’idéologie révolutionnaire de la Grande Nation française. Il est possible que cette tension entre temps long et temps court soit insoluble. Néanmoins, sans analyse l’histoire est chronique : avec elle, une certaine marge d’anachronisme est inévitable ».

Pour Jurandir Malerba, historien de l’Université d’état de São Paulo (Unesp) et auteur du livre A corte no exílio [La cour en exil] : « Ce débat est permanent dans l’historiographie et il remonte aux temps immédiats de l’indépendance ; il renferme un volet politique indéniable, qui nuance aussi bien les interprétations privilégiant la présence et l’action de Jean VI dans le processus d’émancipation politique brésilienne que celles qui minimisent son importance au point de concevoir que l’indépendance a eu lieu ‘en dépit de’, ‘nonobstant’ les actions du souverain. […] L’historiographie sur 1808 est construite à partir de ces rectifications qui se produisent de génération en génération, mais le leitmotiv de la reconstruction politique et de la lutte politique se jouent dans le présent ». Malgré tout, il existe encore de l’avis de Laura de Mello e Souza d’anciens préjugés : « il y a un processus de passage entre la fin de la Renaissance et le début des Lumières, dans lequel s’est construite une relation entre les « riches » (Nord) et les « pauvres » (Sud) basée sur l’ambiguïté et la contradiction, où opérait la loupe du préjugé et de la détraction. Les récits sur la venue de la cour ont été contaminés par cette tradition détractrice préexistante et, sans doute sans le savoir, par les libéraux qui ont mené parmi nous le processus d’indépendance en y incorporant des traditions détractrices d’étrangers du Nord. Ces traditions ont fini par atteindre, dans le Brésil nation, et les élites cultivées et les couches les plus populaires ».

Cela s’est produit peu de temps après le transfert de la cour : en 1809 par exemple, Andrew Grant dans History of Brazil nommait déjà l’épisode de « fuite de cette cour stupide ». En 1900, João Ribeiro affirmait dans História do Brasil [Histoire du Brésil] : « Si en venant au Brésil Jean VI nous a apporté l’autonomie, encore que sous les formes de l’absolutisme, son esprit étroit ne disposait pas des qualités suffisantes pour créer comme il l’a rapidement déclaré un ‘nouvel empire’. C’est lui qui a démoralisé l’institution monarchique, déjà contraire aux aspirations américaines ». Le temps n’a pas aidé à tracer un portrait précis de l’arrivée de la famille royale. Dans História geral da civilização brasileira [Histoire générale de la civilisation brésilienne] organisée par Sérgio Buarque de Holanda, la présence de la cour apparaît peu ; l’accent est mis sur l’idée récurrente qu’il faut installer le siège de la monarchie en Amérique, obsession de tous les rois et ministres du Portugal, du prieur du Crate à Dom Rodrigo de Souza Coutinho. Chef du Trésor Royal, Coutinho a remis en 1803 au prince régent une évaluation de la situation politique précaire du Portugal, en signalant qu’une guerre entre la France et l’Angleterre « mettrait en danger l’indépendance de la monarchie portugaise ». Il a alors conseillé Jean VI de créer un nouvel empire au Brésil, qui permettrait de donner aux Portugais une base à partir de laquelle l’héritier du trône pourrait reconquérir tout ce qui se perdrait en Europe et « punir l’ennemi cruel ». Mais en 1580 déjà, alors que le roi espagnol Filipe II réclamait la couronne portugaise, la cour avait envisagé de se réfugier au Brésil.

Des décennies plus tard, les raisons stratégiques se sont transformées en une vision messianique dans les propos du Père Vieira, pour qui le roi pourrait être le chef d’un empire éternel sur les terres de l’Amérique. Au cours du royaume de Jean V (1706-1750), alors qu’augmentait l’expansion espagnole et commençait la décadence lusitanienne, le courtisan portugais Luiz da Cunha a rédigé un mémorandum secret qui anticipait la prévision de Montesquieu sur l’inversion en cours au sein des empires modernes. Cunha a pratiquement convaincu le souverain de la nécessité de transférer la cour au Brésil afin de garantir son avenir et de préserver sa fierté parmi les nations européennes. « De fait, le transfert de la cour était une idée ancienne. À la fin du XVIIIe siècle, il était explicitement défendu par Souza Coutinho, qui percevait clairement les limitations de la métropole », observe l’historien de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), José Murilo de Carvalho. Pour la brasilianiste Kirsten Schultz, auteur de Tropical Versailles, « l’histoire politique et la culture politique du transfert de la cour commencent bien avant que le prince régent ne quitte le Portugal et arrive sur les côtes brésiliennes. La décision de transférer le centre de la monarchie, prise au milieu d’un chaos et d’un immédiatisme seulement apparents, était déjà enracinée dans une vision du potentiel du Brésil déjà observé au cours du XVIIIe siècle ».

Dans le recueil 1822 : dimensões [1822 : dimensions], organisé par Guilherme Motta et publié en 1972, le ton change. L’accent est mis sur la crise de l’Ancien Régime, en particulier dans le chapitre de l’historien Fernando Novais. L’année 1808 commence à être vue autrement. Dans cet interrègne historiographique séculaire où l’événement a été victime de préjugés dévalorisants, de l’apologie acritique et de sa réduction à une anecdote face aux changements structurels et politiques de l’Ancien Régime, il y a, rappelle Laura de Mello e Souza, un épigone important : Dom João no Brasil [Jean VI au Brésil], de Manuel de Oliveira Lima (aujourd’hui réédité par la maison d’édition Topbooks), paru en 1908. « Nous devons y revenir pour repenser les directions prises par la future historiographie de 1808 ; malgré le style ancien, il demeure actuel et instigateur, car Oliveira Lima aborde à la fois le temps long et le temps court, la structure et l’événement, le contexte général et les personnages particuliers ».

Pour compliquer un peu plus la donne, il y a dans ce débat historiographique un autre débat, encore plus brûlant, qui déclenche de vives polémiques en dépit des deux cent ans qui nous séparent de l’événement. « Cette idée de faire la fête autour de Jean VI vient des gens de Rio de Janeiro pour promouvoir la ville », affirmait lors d’une interview l’historien de l’état du Pernambuco, Evaldo Cabral de Mello. Pour lui, il existe « une insistance à renforcer le lieu commun selon lequel le roi a été le responsable de l’unité du pays, qui n’est pas allé au-delà d’une fabrication de la couronne sans intention d’en créer un pays indépendant ». Commémorer le bicentenaire de 1808 vaut-il donc la peine ? « Concernant la célébration du calendrier, je partage l’avis de l’historien François Furet, qui disait qu’il faut craindre la passion de la célébration afin d’éviter les inventaires. Autrement dit, des festivités excessives risquent de mettre plusieurs questions au placard », signale l’historienne Mary del Priore. Parmi ces questions se trouve celle sur la manière dont le pays a acquis son indépendance, une polémique qui divise à nouveau l’historiographie en deux camps : d’un côté les défenseurs de la centralisation du Brésil, rendue possible par la permanence des Bragance dans le pays, de l’autre ceux qui l’accusent d’opprimer un mouvement fédéraliste calqué sur le modèle américain et qui a reçu le nom de « séparatisme ».

Remontons un peu dans le temps pour analyser le départ ou la fuite de la cour portugaise vers le Brésil. Le catalyseur de ce mouvement fut l’ascension en 1799 de Napoléon Bonaparte au poste de premier consul et le début d’une campagne militaire française aux accents de Révolution Française ; une action qui a semé un vent de panique sur les cours européennes déjà terrorisées. D’après Murilo de Carvalho, « les principales puissances ont été battues, à l’exception des Anglais. Jean VI s’est alors retrouvé en face d’un véritable choix cornélien : soit il se rendait aux Français, courant le risque d’être déchu, de voir Lisbonne bombardé par les Anglais et de leur céder la colonie, soit il s’enfuyait, se soumettant à la Grande Bretagne et s’exposant à la colère des sujets portugais abandonnés ». Selon l’auteur, le départ a signifié pour le Portugal la préservation de la monarchie et le prolongement de la colonie pendant un temps, mais sans les bénéfices de l’exclusivité coloniale rompue par l’ouverture des ports. La permanence aurait pu déboucher sur ce qui s’est passé en Espagne – la destitution et la prison du roi – et, après la chute de Napoléon, une annexion possible à l’Espagne. « Toutefois, on ne sait pas quel est l’argument principal qui a conduit le Conseil de la Couronne à voter pour le départ de la cour », ajoute Murilo de Carvalho.

Anecdotes sur le voyage et fuite de la cour mises à part, la venue de la famille royale a été synonyme de changements et de dilemmes pour la nation naissante. Dans Linhagens do pensamento político brasileiro [Lignages de la pensée politique brésilienne] (cf. résumé du livre page 94 de cette revue), le politologue Gildo Marçal Brandão observe que « l’‘accident de la présence de la famille royale’ change totalement le jeu. Le roi n’est pas seulement l’institution politique qui évite le démembrement du pays à l’époque de la rupture avec la métropole, il est aussi l’auteur de l’hégémonie de Rio de Janeiro sur les autres pouvoirs locaux et régionaux. […] L’indépendance néfaste de l’État par rapport à la société civile (la naissance de l’État avant celle de la société civile, sa prégnance abusive, la fatalité des individus et des groupes sociaux qui vivent de et par l’État) s’établit sur l’histoire interne de la métropole, la transmigration océanique de l’État portugais et la réitération sévère et avare de la culture des origines ». C’est là le pivot de la division entre les unitaristes et les fédéralistes. Pour l’historienne de l’USP Isabel Lustosa, « certains, comme Frei Caneca et Cipriano Barata depuis l’état de Pernambuco, insistaient sur la forme fédérative et sur une plus grande indépendance des provinces par rapport à la capitale. Mais ceux qui voyaient la grandeur du territoire brésilien comme une force et voulaient le maintenir uni à tout prix affirmaient que le modèle fédéraliste avait fonctionné aux USA parce qu’il avait anticipé la formation de l’État. Implanté ici, il finirait par provoquer la désintégration et nous entraîner vers le même destin que celui des colonies espagnoles, secouées par des révolutions ».

Cabral de Mello émet la critique suivante : « Pour ceux qui réduisent notre émancipation politique à la construction d’un État centraliste, la tradition de l’historiographie tend à ignorer que si le royaume américain de Jean VI peut être considéré comme la première marque du futur édifice impérial, il n’en a pas moins été sur le point de détruire ses fragiles possibilités, justement de par son incompétence à dépasser la figure de rhétorique du vaste empire, en l’actualisant et en la réalisant. De même que Murilo de Carvalho, Cabral de Mello estime que la construction impériale ne fut rien d’autre qu’une figure de rhétorique employée par la couronne portugaise pour tenter d’effacer la pénible impression créée en Europe après son départ ; elle était présentée comme une « mesure visionnaire destinée à réhabiliter le Portugal et à se revitaliser dans le Nouveau Monde pour revenir dans le Vieux Monde en condition de puissance de premier ordre ». Ce choix cornélien déterminerait si le futur brésilien allait se situer dans le centralisme monarchique qui a maintenu les Bragance au pouvoir jusqu’à la fin du XIXe siècle, ou dans le fédéralisme similaire à celui en vigueur aux États-Unis, comme l’ont préconisé dès 1817 les leaders des mouvements d’indépendance dans les états de Pernambuco et de Bahia.

Pour Evaldo Cabral de Mello, une autre indépendance était possible, « non pas celle à visée unitaire, conservatrice et naturellement monarchique, qui nous a fait oublier d’autres modes possibles de développement de la nation ou de la formation de l’État. […] Ces mouvements ont été regroupés sous l’amalgame trompeur de ‘séparatisme’, tandis que les constructeurs de l’Empire à Rio de Janeiro se sont vus attribuer dans l’histoire le beau rôle d’unitaires et de nationalistes. Murilo de Carvalho souligne : « Comme les forces unitaires – ou la ‘meute unitaire’ selon les termes de Frei Caneca – ont vaincu les forces centrifuges, en particulier celles des états du Pernambuco et du Rio Grande do Sul, on peut se demander si la venue de la cour a aidé à modeler le Brésil de par son poids (et non de par sa détermination) dans la conservation de la monarchie et, surtout, dans le maintien de l’unité. La réponse est affirmative. Monarchie et unité, unité en partie grâce à la monarchie, ont signifié l’héritage de l’une des cultures les plus en retard de l’Europe, favorisé la prévention de ruptures sociales, culturelles et économiques, un excès de centralisation politique et de conservatisme social ».

Toujours selon Murilo de Carvalho, ce qui aurait été une colonie transformée en quelques pays peut être perçu en analysant ce qui s’est passé dans la partie espagnole : beaucoup d’instabilité, de guerre civile, de caudillisme, mais aussi plus de mobilisation politique, plus d’autogouvernement, plus d’audace réformiste. « Est-ce qu’il aurait mieux valu ? Cela dépend de la perspective adoptée. Pour ceux qui rêvaient et rêvent encore aujourd’hui (ce n’est pas mon cas) d’un grand empire ou d’un Brésil puissance (pétrolière), le maintien de l’unité fut essentiel. Pour ceux qui se soucient davantage de la prospérité et des conditions de vie de la population, la fragmentation aurait pu être plus avantageuse, surtout pour les provinces les plus riches ». Y a-t-il une unanimité au milieu de cette polémique ? Isabel Lustosa répond : « Je crois que la plupart des historiens pensent que le maintien de l’unité brésilienne a été une bonne chose. Mais tant que le fédéralisme n’a pas été adopté, la discussion sur ses avantages a accompagné l’Empire, les débats de la première Constitution (1823) et marqué la République. L’application pratique du fédéralisme avec la ‘politique des gouverneurs’, du gouvernement Campos Salles, a cependant fini par consolider le colonélisme et augmenter l’inégalité sociale nationale ».

Départ de la reine pour le Portugal, le 21 avril 1821

REPRODUCTION DU LIVRE RIO DE JANEIRO, LA VILLE MÉTISSE/ JEAN-BAPTISTE DEBRETDépart de la reine pour le Portugal, le 21 avril 1821REPRODUCTION DU LIVRE RIO DE JANEIRO, LA VILLE MÉTISSE/ JEAN-BAPTISTE DEBRET

Revenons-en aux critiques de Cabral Mello à l’encontre de la période Jean VI au Brésil et ses conséquences. « Toute discussion sur les réformes politiques était toujours court-circuitée dans les cercles de la cour, qui objectaient que la Révolution Française avait aussi commencé par des réformes. La période de Jean VI a été caractérisée par un conservatisme extrême, qui réduisait l’action du pouvoir public à des questions administratives devant être résolues selon les pratiques de l’ancien État ». D’après lui, c’est à partir de l’indépendance que s’est imposée une notion territoriale selon laquelle le Brésil était destiné à devenir un pays. Les cariocas concevaient le Brésil comme un grand pays, avec un potentiel correspondant de recouvrement d’impôts, sous un régime centralisateur. D’autre part, l’idéalisation du royaume de Jean VI est née et s’est développée à Rio, faisant du siège de la cour le grand bénéficiaire de l’immigration des Bragance ; les capitaineries étaient quant à elles frappées d’une surtaxe pour financer l’embellissement de la capitale, dans le but d’en faire un lieu acceptable pour les courtisans et les fonctionnaires du royaume. Pour Malerba, « cet entrelacement des intérêts des élites natives et des élites ayant migré a marqué la mesure du processus d’indépendance à partir du rapprochement, pendant les années brésiliennes de Jean VI, entre les élites du Centre-Sud et la couronne. […] Ici je suis d’accord avec Cabral de Mello : ce projet centralisateur vainqueur qui a coopté le prince du Brésil après le retour du roi au Portugal prônait l’imposition des intérêts aussi bien régionaux (voire provinciaux) que ceux desdits ‘séparatistes’ des états du Rio Grande do Sul ou du Pernambuco, ce qui me conduit à me demander quels seraient les avantages pour le Brésil si un autre de ces projets s’était imposé sur les autres ».

De l’avis de Malerba, ce qui compte c’est qu’est née avec Jean VI l’embryon de l’élite qui allait construire l’État impérial et la nation brésilienne au cours du XIXe siècle. « Et cette élite a été celle du Centre-Sud ». Il observe également que la configuration patriarcale de l’État portugais de l’Ancien Régime a accompagné, lors de la venue au Brésil, celle du caractère sacré de la royauté : « un des principes de cette forme de gouvernement, la monarchie absolue, reposait sur la libéralité du souverain, sur sa capacité à concéder des grâces. L’utilisation excessive de ce principe a été la marque distinctive de la monarchie portugaise à Rio ». Appartenant à un temps qui s’effondrait sur son lieu d’origine, en arrivant à Rio de Janeiro la monarchie s’est transformée en quelque chose de nouveau, ou du moins différent. Toutefois, le poids de ce temps moribond était fortement ancré dans les esprits des hommes de l’élite et, surtout, dans celui de l’héritier, Pierre 1er. Sans expérience de rupture radicale, le Brésil est devenu un État-nation enfant de deux temps. Cette incertitude a marqué la période impériale et ses traits n’ont pas encore disparu à l’heure actuelle ».

« Ce que nous ne pouvons savoir », note Malerba, « c’est si, dans le cas où ce projet centralisateur, monarchique et conservateur n’avait pas été historiquement le projet vainqueur, quel type de fédération aurait surgi des décombres du monde colonial. La trajectoire politique est patente : les interprétations qui regrettent l’avortement des projets fédéralistes tendent à attribuer les plaies sociales du Brésil à notre révolution conservatrice, à la voie prussienne suivie par les élites brésiliennes. Mais nous n’avons pas, dans l’histoire, le dispositif de la contre-épreuve. […] Une expérience fédéraliste aurait-elle engendré un pays meilleur ? Notre expérience républicaine ne nous permet pas de répondre ». Laura de Mello e Souza préfère opter pour une « troisième voie » : « Ce que l’on essayait de fait en 1808 était la configuration d’un nouvel Empire : pas seulement portugais pour les Américains, qui le voulaient luso-brésilien, et c’est peut-être de là qu’est née la tension qui exploserait bientôt, dans la mesure où les habitants de la métropole (car elle continuait à se voir comme telle) continuaient à donner de l’importance à la relation. En somme, ce n’était plus au même Empire que les Portugais et les Luso-brésiliens pensaient : les premiers le voulaient portugais, les seconds luso-brésilien ».

Pour l’historien français Charles Mozaré, « un événement ne devient mémorable que s’il est exceptionnel, s’il suscite en plus de son aspect éphémère une réalité durable qui finit par s’inscrire dans les lieux de la mémoire collective, en devenant une sorte d’expérience exemplaire ». Dans ce sens, poursuit Malerba, « la célébration et la construction de la mémoire sont des fondements pour la constitution d’un corps politique. Comment cette entité, que nous nommons nation brésilienne, a-t-elle commencé ? La récupération d’événements comme la permanence de la cour au Brésil entre 1808 et 1821 a une fonction de cohésion sociale, elle contribue à maintenir les sociétés organiques ». Malerba conseille de faire bon usage de ce « se rappeler ensemble », en profitant de la date pour lancer un débat sur notre trajectoire (« à partir de cet événement ou en raison de cet événement »), sur notre réalité actuelle et ses impasses. « Pour ce faire, il faut penser aux connexions historiques les plus générales et, en même temps, montrer comment et pourquoi elles ne sont pas aléatoires. Et cesser de voir la venue de la famille royale comme une anecdote grotesque ou une occurrence aléatoire », observe Laura de Mello e Souza. Et Isabela Lustosa de compléter : « Nous célébrons les dates historiques comme les anniversaires de nos parents, des personnes de qui nous descendons et que nous n’avons pas choisies, mais qui nous ont donné la vie et avec lesquelles nous sommes irrémédiablement unis ».

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