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SOCIOLOGIE

Les nouvelles configurations de la metrópole

Des données sur la population révèlent une banlieue plus hétérogène dans la région métropolitaine de São Paulo, avec plus de proximité entre les classes moyennes et les classes pauvres et des zones encore plus exclusives pour les classes aisées

Au centre de São Paulo, un immeuble occupé par des SDF (au fond) à proximité du métro, dont les vitres reflètent un bâtiment tout juste réformé : la ville a moins changé que ce qui était prévu et d’une manière différente

LÉO RAMOSAu centre de São Paulo, un immeuble occupé par des SDF (au fond) à proximité du métro, dont les vitres reflètent un bâtiment tout juste réformé : la ville a moins changé que ce qui était prévu et d’une manière différenteLÉO RAMOS

Publié en février 2015

Au cours de ce siècle, un événement non prévu à la fin du siècle dernier s’est produit au niveau des normes de ségrégation résidentielle de la région métropolitaine de São Paulo. La métropole connaît toujours une ségrégation intense, mais elle n’a pas vécu la tendance attendue de polarisation d’espaces et de structure sociale. Si l’exclusivité des zones habitées par l’élite a augmenté, le reste de la ville a connu un processus d’altération qui a fait d’elle une ville plus hétérogène. Pour Eduardo Marques, professeur du Département de science politique de la Faculté de Philosophie, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de São Paulo (FFLCH-USP) et chercheur du Centre d’Études de la Métropole (CEM), un des Centres de Recherche, Innovation et Diffusion (Cepid) soutenus para le FAPESP, « l’hypothèse de la polarisation sociale continue, exprimée en métaphores célèbres telle que ‘ville divisée, ne s’est pas vérifiée à São Paulo. […] La dynamique de la structure sociale a montré une véritable polarisation occupationnelle dans les années 1990, mais la situation s’est complètement inversée dans les années 2000. Par rapport à ce qui était attendu, la métropole a moins changé et d’une manière différente ».

Le tableau qui se dessine confirme un diagnostic surgi dans les années 1990 sur les grandes tendances urbaines liées aux transformations du capitalisme apparues dans les années 1970, comme la formation d’un groupe social de très riches et la création de bulles immobilières qui allaient abriter des centres de direction des affaires. Néanmoins, les effets de la désindustrialisation qui a débuté à cette période – avec l’essoufflement d’activités intermédiaires sur l’échelle productive, en particulier fordiste (modèle de production industrielle massive) – ne se vérifient pas totalement dans l’étude des changements des dernières décennies à São Paulo.

La présence relative de l’industrie s’est réduite en faveur du commerce et des services, un secteur qui a généré 800 000 emplois dans la région métropolitaine de São Paulo [en portugais, Grande São Paulo] pendant les années 2000. Pas à cause de l’essoufflement de l’activité, comme dans d’autres pays, mais parce que le secteur s’est déplacé vers d’autres régions – dont les « macrométropoles » de Campinas et São José dos Santos. En outre, l’activité fordiste est encore la classe la plus nombreuse (ouvriers qualifiés) de la métropole au recensement de 2010, même si elle est « en chute en raison de la croissance des professionnels et des classes moyennes ». L’impact sur la carte de la ségrégation sociale est important : les classes qui ont proportionnellement le plus augmenté ont eu tendance à se déconcentrer pendant la première décennie de ce siècle, tandis que celles qui ont diminué (celles des plus riches) sont devenues encore plus exclusives.

Marques est arrivé à cette conclusion dans une étude basée sur les données des recensements de 1991, 2000 et 2011. Son article intitulé Estrutura social e segregação em São Paulo : Transformações na decada de 2000 [Structure sociale et ségrégation à São Paulo : Transformations dans les années 2000] a été publié en décembre dans la revue Dados de l’Institut d’Études Sociales et Politiques (Iesp) de l’Université d’État de Rio de Janeiro (UERJ) et sera l’un des chapitres du livre São Paulo 2010 : Espaços, heterogeneidades e desigualidades na metrópole [São Paulo 2010 : Espaces, hétérogénéités et inégalités dans la métropole], dont le lancement est prévu en mai par la maison d’édition Unesp.

En ce qui concerne la distribution des habitants dans la métropole, l’étude signale un modèle d’évitement social confirmé par les indices de dissimilarité et de Moran (mesures de ségrégation résidentielle) et une distribution proportionnelle des classes dans la région métropolitaine. D’après Marques, « ce n’est pas seulement un groupe qui s’isole, même si les élites sont réellement les groupes les plus concernés par la ségrégation, mais c’est une caractéristique de la structure de la ségrégation. […] Les données suggèrent d’une manière assez éloquente que plus la distance sociale entre les classes est grande, plus la ségrégation l’est aussi, d’où un modèle d’évitement dans les choix résidentiels des groupes qui peuvent payer des prix plus élevés pour le terrain ». La conclusion va dans le sens des études anthropologiques et sociologiques sur l’utilisation des espaces publics dans les villes, les copropriétés fermées et l’ascension des grands centres commerciaux.

Maisons de Paraisópolis avec des immeubles de Moumbi au fond : enclave d’ouvriers sur le territoire de l’élite

LÉO RAMOSMaisons de Paraisópolis avec des immeubles de Moumbi au fond : enclave d’ouvriers sur le territoire de l’éliteLÉO RAMOS

En plus d’être intense, la ségrégation est fortement hiérarchisée, comme le montrent les données obtenues avec l’indice de dissimilarité. « Le degré de différenciation est parfaitement organisé par classe », explique Marques. Avec cette progression, la dissimilarité est faible entre n’importe quel groupe et ses groupes voisins, mais elle croît considérablement pour des groupes distants dans la structure. Dans un chapitre du livre qui sera lancé en mai, Danilo França précise également que la ségrégation n’est pas seulement socioéconomique. Elle est aussi ethnique-raciale – un facteur qui se superpose au facteur socioéconomique vu qu’une hiérarchie combinée est perceptible quand on tient simultanément compte des classes sociales et de la couleur de peau.

Un phénomène apparemment paradoxal et un des facteurs d’hétérogénéisation des banlieues, déjà étudié dans la littérature en tant que « proximité physique et distance sociale ». C’est notamment ce qui s’est produit (en conséquence de la dissémination) dans les zones périphériques avec les copropriétés fermées – déjà en soi hétérogènes parce qu’elles accueillent des classes dont le revenu varie entre celui du haut de l’échelle et celui des classes moyennes. Dans la région métropolitaine de São Paulo, le phénomène a eu un impact significatif sur des zones périphériques comme celles des communes de Barueri, Cotia et Santana de Parnaíba.

À l’échelle des indices de dissimilarité, les distributions d’espace de la classe moyenne sont plus proches que celles des classes inférieures. Cet état de fait renforce le constat d’un tissu mélangé dans la région métropolitaine de São Paulo, à l’exception de la ségrégation intense des classes au sommet de la structure. D’une manière générale, les élites présentent les taux les plus élevés de ségrégation et les classes moyennes les taux les plus bas.

C’est une des évidences de l’hypothèse de polarisation sociale : les effets locaux des processus mondiaux ne sont pas toujours les mêmes. Et Marques de poursuivre : « Au Brésil, après la restructuration des années 1990, ce siècle a apporté le retour de l’emploi, la croissance du travail formel et l’amélioration des salaires. Si l’on y ajoute les changements des modèles de croissance démographique et l’investissement étatique en matière d’infrastructure, suivi d’une plus grande distribution de l’activité immobilière, l’ensemble a contribué à l’hétérogénéisation de la banlieue ». Le chercheur observe que la période étudiée est antérieure au programme gouvernemental Minha Casa, Minha Vida [Ma maison, ma vie], qui a produit près de 130 000 logements dans la région métropolitaine de São Paulo depuis 2009.

Marques a utilisé comme paramètre statistique la classification EGP (des initiales de ses créateurs, Erikson, Goldthorpe et Portocarrero) adaptée au cas brésilien. Il s’agit d’un regroupement par catégories occupationnelles qui permet d’observer des oscillations « plus suaves, continues et durables » que celles exclusivement basées sur la scolarité ou le revenu, par exemple. Un autre avantage de cette classification est qu’elle offre un terrain commun pour les débats internationaux. L’une des activités du CEM est maintenue par un groupe de recherche comparative de modèles internationaux de gouvernance et de politiques publiques à São Paulo, Paris, Londres, Mexico et Milan. Le CEM dispose officiellement de deux sièges : un au FFLCH-USP et un autre au Centre Brésilien d’Analyse et de Planification (Cebrap).

Au premier plan, squelette d’immeuble à Vila Leopoldina, zone Ouest de São Paulo. Au fond, nouveaux immeubles érigés pendant le boom immobilier des premières années de ce siècle

LÉO RAMOSAu premier plan, squelette d’immeuble à Vila Leopoldina, zone Ouest de São Paulo. Au fond, nouveaux immeubles érigés pendant le boom immobilier des premières années de ce siècleLÉO RAMOS

Ce que l’auteur classifie d’espaces moyens-bas mélangés, caractéristiques de l’hétérogénéité observée dans les régions périphériques, représente en moyenne la résidence de 71,6 % de la population appartenant aux classes d’ouvriers (qualifiés et non qualifiés) habituellement de faible scolarité, de techniciens et superviseurs. Le revenu de ces zones se situe entre moyen et faible. La population compte une forte présence de personnes métisses et noires (40 %) qui vivent surtout dans des maisons (9 % seulement en appartements) et dont les conditions d’infrastructure sont proches de la moyenne de la métropole (selon l’indicateur, parfois même supérieurs).

Dans la configuration géographique de la région métropolitaine de São Paulo observée avec le recensement de 2010, les espaces moyens-bas-mélangés se trouvent dans les régions périphériques « en dépit de discontinuités spatiales et d’une présence substantielle d’espaces moyens-mélangés, en particulier dans la zone est de la commune de São Paulo ». Le centre historique est un espace essentiellement moyen-mélangé, signe d’une popularisation de la zone par rapport aux données du recensement de 2000. La « tâche » composée de l’élite sur la carte du centre élargi se situe au sud-ouest du centre historique (les régions d’Higienópolis, Pinheiros, Jardins, Morumbi, entre autres). De 2000 à 2010 se sont ajoutées des régions en direction de l’ABC Paulista, des expansions de Morumbi et la Vila Leopoldina, qui a connu un boom immobilier au cours de ce siècle.

Cependant, la région du sud-ouest abrite deux enclaves d’ouvriers sur le territoire de l’élite : les deux seuls bidonvilles de grande taille édifiés dans les limites du centre élargi, Paraisópolis à l’ouest et le Complexe Heliópolis-São João Clímaco au sud-est. Dans un phénomène inverse, les régions de Tatuapé et de Santana sont aussi des petits espaces de l’élite, à l’est et au nord du territoire de concentration de l’élite. Quant aux centres de Guarulhos au nord-est et de Mogi das Cruzes à l’est, ils apparaissent comme des zones de classes moyennes-supérieures. À Guarulhos, des zones pas très éloignées du centre ont été popularisées.

L’étude de Marques s’insère dans une recherche plus vaste et de longue durée du CEM. Le livre prévu pour mai dialogue avec São Paulo : Segregação, pobreza e desigualidade [São Paulo : Ségrégation, pauvreté et inégalité], ouvrage organisé par Marques et par l’économiste Haroldo Torres (2005, édition Senac). Basé sur des données du recensement de 2000, cet ouvrage (de même que le prochain) est composé de chapitres coordonnés entre eux sur des thèmes comme la croissance démographique, la ségrégation, les conditions d’accès aux politiques publiques, entre autres. Désormais les auteurs ont inclus les dimensions associées au marché du travail, à la race et à la mobilité urbaine.

Projet
CEM – Centres d’Études de la Métropole (nº 13/07616-7); Modalité Centres de Recherche, Innovation et Diffusion (Cepid); Responsable Marta Arretche (FFLC H-USP); Investissement 7 124 108,20 reais (pour l’ensemble du projet) (FAPESP)

Article scientifique
MARQUES, E. Estrutura social e segregação em São Paulo: transformações na década de 2000. DADOS-Revista de Ciências Sociais. v. 57, n. 3, pp. 675-710, 2014.

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